Le Suneung : Le Mythe, l’Examen, et le Creuset des Inégalités Coréennes.
Photographie par Louane De Troyer-Coullet

Le Suneung : Le Mythe, l’Examen, et le Creuset des Inégalités Coréennes.

Il existe un jour en Corée du Sud où le silence est imposé par la loi, où les avions ont l’interdiction de décoller et où l’économie nationale tourne au ralenti. Ce n’est ni une fête religieuse, ni une crise politique, mais le jour du Suneung. Véritable clé de voûte de la société coréenne, cet examen ne se contente pas d’évaluer des connaissances : il scelle des destins. Plongée au cœur d’un rite de passage impitoyable, où l’honneur des familles et l’avenir d’une génération se jouent en quelques heures

Le Suneung (ou Suhak Neungnyeok Sihyeom, Test d’Aptitude Scolaire Universitaire) est bien plus qu’un simple examen d’entrée à l’université. Institué en 1993 en remplacement du précédent examen (le Haklyeok Gosa), il est rapidement devenu le pilier central du système méritocratique sud-coréen. Il est l’aboutissement d’une tradition confucéenne où la connaissance et la réussite académique sont les voies royales vers l’ascension sociale et le prestige familial. Cet examen annuel unique, qui se tient le deuxième jeudi de novembre, est le seul critère décisif pour l’entrée dans les établissements supérieurs les plus prestigieux, notamment les trois universités S.K.Y. (Seoul National, Korea, Yonsei). Réussir le Suneung est perçu non seulement comme une réussite personnelle, mais comme une obligation familiale et sociale. Il détermine non seulement la carrière, mais influence également les perspectives de mariage, la position sociale future et même la santé financière des parents, qui ont investi des fortunes dans l’éducation de leur enfant. Le Suneung est donc une machine à trier les élites, mais il est aussi le miroir de l’hyper-compétition (ou chidae-ipshi) qui caractérise la société coréenne.

L’importance de l’examen est illustrée par les mesures extrêmes prises par le gouvernement pour garantir son bon déroulement, transformant ce jour en une véritable mise en scène nationale. C’est la Journée du Silence Absolu !

  1. La Logistique de l’Urgence

- Le Ciel Interdit ✈️: Pendant l’épreuve d’écoute en anglais, qui dure environ 25 minutes, tous les décollages et atterrissages d’avions sont suspendus sur le territoire coréen. Les vols en cours d’opération sont obligés de maintenir une altitude élevée pour minimiser le bruit. Cette mesure symbolise le sacrifice collectif au nom de la réussite étudiante.

- La Mobilisation de l’État : Les heures de pointe sont décalées (banques, bureaux, bourse ouvrent plus tard) afin de fluidifier le trafic routier. Des bus et des rames de métro supplémentaires sont déployés.

- Les Escortes Policières et Militaires 🏍️: Des milliers d’agents de police, y compris des motards et des véhicules de l’armée, sont réquisitionnés. Leur mission est d’assurer l’arrivée ponctuelle de tout candidat retardataire ou victime d’un imprévu, les transportant à grande vitesse jusqu’à leur centre d’examen. Ces images d’étudiants stressés et essoufflés escortés par la police sont emblématiques du Suneung.

  1. Les Rituels de Soutien

- L’Ambiance de Ferveur : Devant les centres, les étudiants des années inférieures se rassemblent pour des cérémonies d’encouragement bruyantes, chantant des slogans et se prosternant pour supplier la chance. Ces rituels collectifs transfèrent la pression des épaules des candidats vers l’espace public.

- Le Cadeau de la Réussite : Les cadeaux traditionnels offerts aux candidats sont hautement symboliques : le Yut (bonbon collant), pour que la réussite «colle» à l’étudiant, ou la fourche (symbole de chance) pour «piquer» les bonnes réponses.

L’examen lui-même est une épreuve d’endurance cognitive brutale, s’étalant sur neuf heures et couvrant cinq domaines, du coréen aux mathématiques et aux langues étrangères. Le format est à la fois intensif et exténuant.

  1. L’Ombre Dévorante des Hagwon

Le Suneung n’est plus une compétition d’intelligence pure, mais une guerre des ressources éducatives. Le phénomène des Hagwon (écoles privées intensives) est central :

 Le Coût Social : Pour obtenir les scores nécessaires, la quasi-totalité des étudiants fréquentent ces académies après l’école, prolongeant leurs journées d’étude jusqu’à minuit. Ce système crée une double journée scolaire et représente un coût financier astronomique pour les familles.

L’Aggravation des Inégalités : L’accès aux Hagwon les plus performants est directement lié aux revenus parentaux. Le Suneung, censé être méritocratique, est ainsi critiqué pour être un reproducteur d’inégalités, rendant l’ascension sociale de plus en plus difficile pour les classes défavorisées.

  1. Le Stress et la Santé Mentale

Le niveau de stress engendré par cette compétition est un problème de santé publique. Les étudiants sont soumis à une pression à la performance constante, souvent intériorisée comme la peur de décevoir leurs parents. La Corée du Sud fait face à des taux élevés de stress et de dépression chez les adolescents, soulignant le prix humain de cette quête d’excellence. L’échec au Suneung est parfois perçu comme un déshonneur irrattrapable…

Le Suneung demeure une institution paradoxale. D’une part, il incarne la discipline, la rigueur et l’excellence qui ont contribué au «miracle économique» de la Corée du Sud. D’autre part, il est la source d’une anxiété sociale généralisée et un facteur d’inégalités croissantes. Face à ces enjeux, des débats récurrents sur la réforme de l’éducation et l’allègement de l’examen sont menés par les autorités. Cependant, tant qu’il n’existera pas de voie alternative aussi clairement reconnue pour l’intégration de l’élite professionnelle, le Suneung restera le juge suprême et l’événement le plus attendu et le plus redouté du calendrier coréen. Sa remise en question est intrinsèquement liée à la capacité de la société à élargir les critères de réussite au-delà de la seule performance académique.

Malak BEN BELGACEM, L2 LSO

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