Le féminisme dans l’art : émancipation de la femme ou stigmatisation ?

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Why have there been no great woman artist ? À travers cette unique question, dont elle fera par la suite un essai, Linda Nochlin résume l’essence du combat du féminisme artistique, nourri par un seul désir : voir les femmes artistes prendre leur place aux côtés des « génies » masculins de l’art depuis des siècles.
Le féminisme artistique est le lieu où s’entremêlent les causes revendiquées par le mouvement féministe et l’art. Ce terme flou connaît des manifestations variées et une évolution depuis son apparition. En effet, ce mouvement s’unifie autour d’une idéologie centrée sur la place de la femme dans la société artistique, mais aussi dans la société dans son ensemble, à travers une remise en cause du modèle patriarcal et de la domination masculine au sein de la production artistique et de l’histoire de l’art. Il vise à faire sortir les femmes de leur « isolement artistique », et leur donner la place qu’elles méritent dans le monde de l’art, dont les règles et les styles ont été imposés par le genre masculin au fil des siècles. Si ce mouvement existe à part entière, et est désormais reconnu comme majeur dans l’Histoire de l’art, c’est parce qu’il avait une grande vocation : changer l’ensemble de la fondation et de la réception de l’art contemporain qui était faite alors.
Si l’art féministe est apparu dès les années 1960, il ne prend sa forme « institutionnelle » qu’au début des années 1970, notamment aux Etats-Unis, où le mouvement a marqué sa présence de manière plus forte que dans n’importe quel autre pays. Durant cette décennie, le mouvement artistique peut être qualifié d’essentialiste, car il tend à accentuer l’identité féminine, à exposer le « féminin » en tant qu’entité biologique et spirituelle radicalement différente du « masculin ». Naît alors un « culte féminin », à travers les productions artistiques de féministes se focalisant sur les caractéristiques (physiques, mentales, et sociales) propres au genre féminin pour les exposer à nu, tel un cri de guerre. Ce combat, à ses débuts, passe par une exploration du corps féminin, une représentation de l’intimité féminine, provocante et violente. On peut prendre l’exemple des performances de Valie Export, dont l’intervention visait à remettre en cause le postulat d’une sexualité féminine, qui jusqu’alors n’avait été considérée qu’à travers le prisme des artistes masculins, et à la disposition des hommes. Par une proposition radicale et une exagération à l’extrême du fantasme féminin, les jeunes artistes féminines tentent de se réapproprier leur corps.
Le féminisme artistique consistait donc à créer une identité féminine dans l’art, différenciée de celle des hommes. « Les femmes, les féministes, et par après les artistes, partent du questionnement et du renforcement de leur identité de femme. » nous dit Véronique Danneels dans sa thèse sur les répercussions féministes dans la production artistique des femmes aux Etats-Unis. On voit alors apparaître un groupe féminin et homogène d’artistes, revendiquant une manière féminine de traiter l’art, éclipsant de ce fait l’œuvre de toute autre femme artiste tentant de s’imposer individuellement. L’intransigeance dans l’engagement de ces femmes artistes les amène souvent à cantonner leurs œuvres dans une provocation sur-jouant la carte de la sexualité et dans la dénonciation d’un imaginaire féminin socialement institué par la domination masculine. Pour autant elles ne proposent ni réponse pour l’émancipation ni vision d’avenir pour repenser la société. L’oeuvre de la féministe Linder (exposition du 1er février au 21 avril 2013 au Musée d’Art Moderne de Paris) nous expose un ensemble de collages à partir de photos pornographiques et d’images stéréotypées issues de magazines prônant l’image de la « bonne maîtresse de maison » : la vision est provocante, voir écoeurante, mais n’apporte aucun progrès dans le combat féministe.
Des classes d’art féministes inculquant la conscience féministe que doit avoir toute œuvre de femme artiste virent le jour aux Etats-Unis (The Fresno Feminist Art program), sous la direction de Judy Chicago, dont l’œuvre The Dinner Party, reste l’une des productions emblématiques de l’art féministe. Apparaît alors le premier paradoxe : ces femmes n’étaient plus vues comme des créatrices indépendantes les unes des autres, mais comme les parties d’un même groupe homogène, dont l’art se trouvait employé à nourrir la cause.
C’est sur ce point précis que réside le danger du féminisme artistique. Il suppose l’existence d’un art féminin aux frontières radicalement différentes de celles de l’art masculin. Mais cet art féminin existe-t-il ? Les femmes dans cette démarche artistique engagée ne se plient-elle pas aux mêmes codes et attributs incombant à la « femme » que dans le reste de la sphère sociale ? La femme apparaît encore et toujours comme un emblème de sensibilité et de fragilité, et sa création artistique s’y plie. Les femmes n’étaient alors plus perçues dans la singularité de leur individu, comme les artistes masculins, mais comme l’atome d’un même corps : le féminin. Ce phénomène peut être illustré par les différentes interprétations faites des travaux de Georgia O’Keeffe, peintre américaine du 20ème siècle, considérée par certains comme la pionnière du mouvement des femmes dans l’art, bien que ne s’étant jamais revendiquée comme féministe. Certains voient dans ses paysages du Nouveau-Mexique la représentation d’une sensibilité féminine à travers la figuration de l’émotion dans ses paysages. D’autres appréhendent son travail en dehors de toute catégorisation liée à son sexe. Elle-même nie toute attache de ses œuvres au militantisme féministe, et n’y voit que l’apparition de la beauté de la nature.
En revendiquant la différence de leur art, et en le subordonnant à l’essence de la féminité, les femmes artistes vont à l’encontre de l’égalité artistique, elles accentuent la catégorisation féminin/masculin, et s’éloignent du but recherché : porter à son apogée un Art contemporain universel, sans distinction des genre, où l’homme et la femme seraient libres de leur propre création. Certaines femmes ont perçu dès le commencement la menace qui planait sur la liberté de leur art. Ainsi, Bridget Riley, dans un texte intitulé The hermaphrodite, écrit en 1975, - en pleine vague féministe - déclare : « La libération de la femme, quand elle est appliquée aux artistes, me semble un concept naïf. Elle soulève des problèmes qui dans ce contexte sont absurdes. Actuellement, les artistes femmes ont autant besoin de cette forme particulière d’hystérie que d’une balle dans la tête. ». Pour l’artiste, la création de l’œuvre d’art résulte de la résolution des polarités entre modèle psychologique masculin et féminin chez l’artiste : elle suppose donc la mise en valeur du côté psychologique féminin et masculin qui existent conjointement en chacun de nous. Revendiquer un art féminin semble alors aux frontières de l’absurde, et subordonner l’art fait par les femmes au féminisme reviendrait à ôter toute l’indépendance et la singularité de la créativité individuelle des femmes artistes.
Bridget Riley, dans son déni total du féminisme, semble être une pionnière du débat concernant le mouvement féministe dans l’art qui est apparu par la suite.
Durant les années 1980, puis 1990, le mouvement féministe s’amplifie, mais prend une nouvelle forme. Les femmes prennent conscience du danger de stigmatisation et de cloisonnement couru par leur art à travers le féminisme radical. On voit alors apparaître une culture « Queer » au sein du mouvement féministe, qui se rassemble non plus autour de la question de la féminité, comme le mouvement des années 1970, mais autour de la problématique du genre, de ses frontières, et qui réhabilite la notion de bisexualité. Le genre a-t-il une place dans la production artistique ? Aucune, semble-t-on nous dire. Prenons l’exemple de Zoé Leonard, une photographe et cinéaste américaine, tournant en ridicule le positionnement féministe de l’art et la féminité exacerbée qu’il propose, à travers une parodie qui fait poser un homme nu dans une position de pin-up. Le mouvement des années 1990 tend donc à vouloir faire disparaître la notion « d’art féminin » pour mettre l’artiste femme à la même hauteur que l’homme. Il contribue à célébrer un Art universel qui s’abroge de toute marque liée au genre, et qui considère son producteur non pas comme un homme ou une femme, mais comme un Artiste. La question du genre et de la sexualité s’insère de manière ostentatoire dans les productions artistiques comme pour mieux montrer qu’il n’est pas ce qu’il faut y voir !

Dès lors, on ne peut plus vraiment parler de féminisme : les femmes se battent pour leur émancipation individuelle en tant qu’artiste, pour leurs œuvres dans toute la singularité de leur individualité.

Malgré la critique exposée du mouvement féministe des années 1970, on peut comprendre qu’une émancipation individuelle de la femme dans le domaine artistique ait dû d’abord passer par une émancipation du groupe dans son ensemble des normes artistiques dictées par la classe masculine. Le féminisme a également contribué à une remise en question de l’histoire de l’art, à travers les accusations portées entre autres par Griselda Pollock dans les années 1990 : les artistes féminins se sont vues lésées au profit d’un regard majeur porté sur les hommes dans l’histoire artistique. On peut donc dire que le féminisme artistique, malgré la violence de son action et la mise en valeur hyperbolique de la féminité, reste un mouvement majeur qui a permis une plus grande égalité dans le monde de l’art, et surtout une plus grande visibilité des artistes femmes. Il signe ainsi enfin la naissance d’un Art universel.

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