Quand l’innovation prend sens…

Se retrouver nu(e) comme un ver devant son armoire, ne rien avoir à se mettre sur le dos alors que le panier à linge sale déborde… Cette situation n’est pas étrangère à une majorité d’étudiants, dépourvus de machine à laver et soumis aux néons des lavomatics… Face à ce constat, quatre étudiants de la Skema Business School de Lille, soucieux comme vous de laver leur linge, ont décidé de créer « La Machine du Voisin »[1]. Ce projet original a pour ambition de mettre en relation, via une plateforme Internet, les heureux propriétaires de machines à laver avec des personnes dépourvues de ce précieux appareil ou trop éloignées d’une laverie en échange d’un beau sourire, d’une conversation agréable et/ou d’une rémunération modique.

Ce concept est un bon exemple d’innovation sociale. Innovation quoi ? Sociale. C’est-à-dire une « réponse nouvelle à un besoin social nouveau ou mal satisfait dans les conditions actuelles du marché et des politiques sociales, en impliquant la participation et la coopération des acteurs concernés, notamment des utilisateurs et usagers. Ces innovations concernent aussi bien le produit ou service […] »[2]. Et oui, « innovation » ne veut pas uniquement dire Apple, Google ou Samsung[3], elle n’est pas que technologique et n’a pas comme unique objectif le profit.

L’innovation sociale a longtemps été la grande oubliée de ce secteur, celle qu’on omettait de mentionner la considérant comme « utopiste », « pas rentable » ou encore « informelle » donc ne pouvant pas être théorisée. Pourtant, on observe aujourd’hui une recrudescence de ces initiatives socialement innovantes : crowdfunding, communautés d’échange, monnaies locales, sont autant d’exemples d’innovations sociales. Car, le contexte est le suivant : en moyenne, les besoins sociaux (chômage des jeunes, crise du logement, raréfaction des ressources énergétiques, etc.) des Français n’étaient pas satisfaits pour 17,6% d’entre eux en 2012[4]. À côté de cela, les services publics sont en crise et le désengagement croissant de l’Etat est une réalité. Pour une majorité de la population, la sortie de crise « viendra du bas » (des Français eux-mêmes, des entreprises sociales, des PME, des ONG, etc). L’arithmétique semble simple : plus, toujours plus d’innovations sociales comme solutions aux nouveaux enjeux sociaux.

L’innovation sociale est non seulement porteuse d’optimisme en France, elle l’est aussi ailleurs, et notamment dans les pays en développement où elle se développe de façon spectaculaire d’autant que les contraintes y sont fortes - on parle ici d’innovation « frugale » qui consiste à faire plus avec moins -. Un exemple significatif est celui de Mansukh Prajapati, de la région de Morbi à l’ouest de l’Inde. La famille de Mansukh travaille l’argile depuis plusieurs générations et vit des poteries qu’elle vend. Après avoir été à l’école pendant plusieurs années, Mansukh revient dans son village natal pour reprendre l’entreprise familiale. Les poteries consistaient alors en des jarres utilisées pour rapporter l’eau du puits et la garder fraîche. Un beau matin, Mansukh s’est posé la question suivante : « Pourquoi ne pas utiliser l’argile pour fabriquer un frigidaire pour les habitants du village, qui ressemble à un vrai frigidaire mais, qui a un prix raisonnable et qui fonctionne sans électricité ? ». En effet, avoir un frigidaire dans une région désertique serait une solution miracle pour conserver les fruits, les légumes ou le lait au frais. C’est ainsi que l’idée du réfrigérateur Mitticool (« mitti » signifie « argile » en hindi) est née. La particularité de ce frigidaire est qu’il est fait entièrement d’argile, excepté une porte en verre et un robinet en plastique. Il fonctionne sur le principe de l’évaporation : l’eau part d’une chambre supérieure et s’infiltre à travers les parois du mur refroidissant ainsi, par évaporation, la chambre inférieure qui contient les denrées alimentaires ou l’eau. De cette façon, le réfrigérateur ne nécessite ni batterie, ni rattachement à l’électricité et est 100% biodégradable. Le frigidaire, vendu 50 dollars dans le village fut un succès. Le Mitticool apparait comme une alternative aux réfrigérateurs traditionnels. Tout d’abord, il permet de conserver les aliments au frais en gardant le goût original du produit. Ensuite, il a un prix accessible pour les populations rurales qui n’ont pas les moyens d’acheter un réfrigérateur « normal ». Enfin, il ne nécessite aucune maintenance.

Des milliers d’exemples d’innovations sociales se développent aujourd’hui. Ce qui la distingue fondamentalement de l’innovation technologique est le pouvoir qu’ont les citoyens d’y prendre part : pas besoin d’avoir fait de grandes études d’ingénieurs pour innover, les communautés telles que MakeSense ou celle du Social Workshop permettent à chacun de participer aux projets d’entrepreneurs sociaux riches en innovation sociale, et les jeunes sont de plus en plus impliqués dans ces communautés. Alors, qu’est-ce qu’on attend ?

Juliette Guillaut



[1] Pour en savoir plus sur La Machine du Voisin : http://www.lamachineduvoisin.fr/

[2] Conseil supérieur de l’économie sociale et solidaire

[3] Podium des entreprises les plus innovantes selon le Boston Consulting Group.

[4] Le Baromètre des Priorités Sociales, TNS Sofres, Avise, Le Mouves (2012)

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