M’bala M’bala ou la démocratie vacillante

Le 28 décembre dernier, le Ministre de l’Intérieur Manuel Valls annonçait sa volonté de « tout faire » pour interdire les spectacles de Dieudonné M’bala M’bala, « l’humoriste » controversé. Au pays des droits de l’Homme et de la liberté d’expression, cette déclaration fait tâche. Comment l’État français et son gouvernement pourraient-ils accepter de censurer un citoyen et empêcher qu’il s’exprime ?

Meeting PS «Défendre la République contre les extrémismes», 27 novembre 2013

À l’origine de cette déclaration, il y a une polémique. Une polémique de plus pour Monsieur M’bala M’bala devrait-on dire, habitué des phrases chocs et déjà condamné neuf fois depuis 2006 pour injures raciales, diffamation ou bien négationnisme. Après avoir popularisé le geste de la « quenelle », simplement subversif et antisystème pour ses défenseurs, antisémite pour ses détracteurs, « l’humoriste » s’en est pris à l’animateur de Radio France Patrick Cohen lors d’une émission retransmise sur France 2 : « Tu vois, lui, si le vent tourne, je ne suis pas sûr qu’il ait le temps de faire sa valise. Moi, tu vois, quand je l’entends parler, Patrick Cohen, j’me dis, tu vois, les chambres à gaz… Dommage. »

Ce nouveau dérapage, peu après sa condamnation pour la chanson « Shoananas », est la goutte d’eau de trop pour les autorités, qui justifient la volonté d’interdire Dieudonné par l’accroissement d’un risque de trouble à l’ordre public. Mais quid de la liberté d’expression ? Et de la liberté de réunion ? Un État comme la France peut-il se permettre de censurer un individu qui prétend faire de l’humour, aussi malsain soit-il ? Un éclaircissement est nécessaire. Regretter qu’un homme (de confession juive comme Patrick Cohen qui plus est) avec qui on est en désaccord n’ait pas été gazé par les nazis n’est plus du domaine de l’humour ou de la provocation, mais bien de l’incitation à la haine raciale. Cette dernière est définie dans le Code pénal par une loi de 1881 selon laquelle est interdit « la publication de propos diffamatoires ou insultants, qui inciterait à la discrimination, à la haine, ou à la violence contre une personne ou un groupe de personnes en raison de leur lieu d’origine, de leur ethnie ou absence d’ethnie, de la nationalité, de la race ou d’une religion spécifique ». Clairement, les propos mentionnés plus haut rentrent dans le domaine d’action de cette loi et Dieudonné peut s’attendre à une nouvelle injonction du tribunal.

Pour autant, de tels propos peuvent-ils justifier l’interdiction de se produire ? La jurisprudence du Conseil d’État tend à montrer qu’il est presque impossible d’interdire des réunions dispensées par la loi d’autorisation préalable. Dieudonné aurait donc le Droit de son côté, protégé par le système qu’il critique tant, et qu’il exploite pourtant avec minutie. Il a en effet subtilement organisé son insolvabilité afin de ne payer aucune amende consécutive à ses multiples condamnations (au 1er janvier 2014, il doit encore 36 000 euros à l’État), fait appel aux dons de ses supporteurs – ce qui est interdit – ou bien dépose la marque « quenelle » à l’INPI pour en vendre des produits dérivés. Par ailleurs, le censurer serait faire l’erreur de le mettre dans la position qu’il attend, celle du martyr harcelé par le système qu’il critique ce qui légitimerait sa démarche. Cette interdiction de se produire serait donc un coup d’épée dans l’eau, d’autant plus que cela ne l’empêcherait pas de poster ses vidéos hebdomadaires sur Internet (là où le contrôle est vain) et d’attirer encore bien plus d’attention qu’il ne mérite via une promotion gratuite de premier ordre.

Face à ces problèmes, la solution est simple : il faut appliquer la loi, simplement, scrupuleusement et systématiquement. À chaque dérapage de Monsieur M’bala M’bala doit répondre une condamnation, chaque amende doit être acquittée dans son intégralité. Car s’il est inacceptable en démocratie d’empêcher un citoyen de s’exprimer, comment comprendre que ce même citoyen puisse si facilement se soustraire à ses condamnations et à la loi ? À la justice d’être implacable. À une certaine époque les critiques à l’encontre du système pouvaient valoir un aller simple à la Bastille. Quand on entend Dieudonné…Dommage.

10 Commentaires

  1. Pour ceux qui, exacerbés par cette histoire, boycottent désormais les débats Dieudonné : cet article est parfait ! Clair, précis, concis : un très bon résumé.
    Et une fin en beauté. I like it !!

  2. Dieudonné n’a jamais demandé cette polémique et l’interdire est un pur scandale pour la démocratie.

    Sur base d’un sketch, il n’a cessé d’être harcelé à mauvais escient depuis des années.
    Je me suis posé la question, je ne le suivais pas de si près.
    Puis j’ai regardé tous ses spectacles en ordre chronologique, pour me faire une idée.
    Objective.
    J’ai mis en parallèle les procès d’intention qu’on lui fit, chronologiquement aussi, les agressions physiques, j’ai vu les amalgames visant à le diaboliser, à montrer de lui ce qu’il n’était pas, les procès bidons qu’on lui fit, procès qu’il ne perdit pas tous au demeurant, loin de là ! Contrairement à ce qu’on nous jette perpétuellement en pâture.
    Je ne suis en rien antisémite et lui non plus !, et ce qu’on lui fait actuellement est une honte pour la France.
    Maintenant, oui, il est moins léger, certains le prétendent moins drôle, ce qui est faux, mais il focalise un peu, qu’auriez-vous fait à sa place ?
    Vous coucher, sans doute, comme on se couche au poker. Perdre au bluff. S’incliner. Rater l’occasion.
    En plus, il est plus que têtu, le gros bougre, il en rajoute dans la provoc : «Vous me niez, vous me trainez dans la boue, vous me traitez d’antisémite, je vais vous en faire un film, carrément !».
    Il me rappelle Coluche qui était une crème d’homme, mais une personnalité claire : gentil avec les humbles, défiant avec les puissants.

    Alors oui, Dieudonné fédère – sans le vouloir – parfois un peu n’importe qui, de véritables antisémites, des néo-nazis, des paumés de l’idéologie, voire des crétins qui n’ont strictement rien compris à son discours.

    Lequel est droit, et juste. Et ne se résume d’ailleurs pas à de l’antisionisme (justifié, à moins que sous couvert d’antisémitisme, il soit désormais interdit d’évoquer le sort fait aux Palestiniens ou le soutien inconditionnel de nombre de personnalités médiatiques françaises à l’Etat D’Israël, quoi qu’il fasse).

    Dieudonné fédère surtout des paumés du système, des déçus, des rebelles, des «indignés», des gens outrés qu’on puisse nous jeter «ben quoi, avec le système, t’as la sécu, c’est pas bon, en Afrique y’en a qui crèvent de faim…de quoi tu te plains…».
    Dieudonné en parle aussi de l’Afrique qui crève de faim, et dont tout le monde se fout. Ou de la bienpensance où le danger qui «nous» menace est tantôt l’islam, tantôt les hordes de l’extrême-droite qui massacrent de braves, gentils et innocents militants gauchos. Et avec humour, ce qui ne gâche rien.

    Mais ça, on va pas le retenir, et faut surtout pas que ça s’entende.

    La dénonciation de ces tromperies, des dysfonctionnements aberrants de ce monde, de cette pensée unique et inique, on les tape vite sous l’étouffoir du pseudo-antisémitisme. C’est tellement facile d’intoxiquer les cons.

    D’ailleurs, les cons, comme l’enfer, c’est les autres : les « manipulés » qui soutiennent Dieudonné. Forcément.

    Ce qui se passe avec Dieudonné est une honte pour la France, un pays autrefois rayonnant, qu’on pouvait admirer, le «pays des droits de ‘homme»…

    Enfin en tout cas pour ses dirigeants.

    Il reste tout de même des Français intelligents (pour rester dans sa discipline d’humoriste, il en est d’autres…) : Bruno Gaccio ou Alexandre Astier – par exemple – qui ont le courage de le défendre, résistant à un tsunami médiatique où la calomnie massive, imbécile et recopiée sans fin par des journalistes SANS LA MOINDRE DEONTOLOGIE et relayée dans votre article fait effet de vérité.

    Combien d’émissions de radio ou de télé l’ont mis en cause sans avoir la décence de l’inviter pour qu’il réponde en personne ? Il n’est que ça, dont des Patrick Cohen disant à la télé à Frédéric Taddei que c’est ignoble de l’inviter.

    En outre, quand on voit Hollande dire de Valls qu’il est revenu «sain et sauf» d’Algérie, LORS D’UN DINER DU CRIF, c’est une BOUTADE !

    Quand Dieudonné – accusé à tort d’antisémitisme depuis des années – dit «Patrick Cohen…les chambres à gaz…dommage…» avec un large sourire et à l’attention d’un public qui SAIT, LORS D’UN SPECTACLE HUMORISTIQUE, ce n’est PAS une boutade, ce n’est PAS du second degré, c’est de l’ANTISEMITISME HAINEUX ! Ca trompe qui?

    Apparemment pas mal de gens, vous compris, puisque c’est la version officielle, estampillée Valls et Hollande et relayée à toute berzingue par les medias de masse.

    Voilà où en sont le gouvernement français, les menteurs des médias et les terroristes intellectuels façon BHL qui ont vite fait d’emballer le paquet sous l’appellation «antisémite» ! Quant au bras d’honneur, c’est un salut nazi ! La preuve en est que trois cons l’ont fait devant une école juive, ou un mémorial de la Shoah. Ben voyons… Bouffez, mes cons !

    Valls a enfin trouvé la parade, il va faire interdire des shows de Dieudonné sous prétexte de troubles à l’ordre public.
    Le fils Klarsfeld – dont on admirait les parents, mais ça va s’arrêter là – est en deuxième ligne et nous explique que forcément il y aura sûrement des associations juives (façon LDJ ou Betar, sans doute, ceux là même qui ont agressé les enfants de Dieudonné et chantaient l’hymne israélien à son procès) qui risquent de manifester. L’affaire est pliée. On interdira.

    Sous une des vidéos de Dieudonné, après le salut amical d’Anelka – dont on pense ce qu’on veut, il ne peut être contre le système puisqu’il est plus riche que Mélenchon, hum… – répercuté dans la presse anglaise, un anglophone curieux glissait (une quenelle) : « If the gesture is the opposite of the Nazi’s, then shouldn’t the meaning be the opposite of the Nazi meaning ? ».

    Humour anglais, un des meilleurs, comme celui de Dieudonné.

  3. Est-il nécessaire de rappeler que Patrick Cohen avait auparavant insulté Dieudonné pour son «cerveau malade» tout en le mettant sur une liste noire des invités de France Inter ? Et est-il nécessaire de rappeler que la réponse d’un humoriste sortie de son spectacle n’a pas beaucoup de sens ?

    Car dans le cas contraire, on pourrait aussi juger Timsit qui déclare sur France 5 «Hitler était un génie»…

    Il est à la fois dommage que le personnage de Dieudonné soit taxé d’antisémite alors qu’il fédère une large population derrière plusieurs idées antisystème comme la société d’hyper consommation, le capitalisme etc. et il est aussi regrettable qu’un individu aussi brillant que Dieudonné ne soit pas capable de répondre autrement à un journaliste aussi nul que Patrick Cohen afin de faire valoir de manière intelligible et intelligente le fond de sa pensée, qui, je le pense et je l’espère n’est pas antisémite malgré ses provocations.

  4. concis, logique et bien écrit, cet article plein de bon sens tranche avec le dithyrambisme aveugle des afficionados de Dieudonné et la posture antiraciste primaire et liberticide de bon nombre d’intellectuels et de journalistes qui ne conduit qu’à renforcer l’aura de ce dernier, dans une conclusion évidente : le censurer, réagir de manière disproportionnée à ses provocations, c’est valider son discours et rentrer dans son jeu; appliquer la loi de manière impartiale et objective c’est montrer que malgré ses bouffoneries, il fait partie du système, et plus encore qu’il s’en sert mieux que tout le monde. Alors la mascarade s’arretera. Nous n’avons pas besoin d’un Beppe Grillo en France.

  5. Très bon article, entièrement d’accord. Le plus choquant dans cette histoire, c’est le nombre de personnes qui défendent cet «humoriste talentueux» et à qui «ça fait rire» d’aller écouter de tels propos racistes et antisémites, le nombre de personnes qui s’acharnent à dire qu’il n’est pas antisémite, comme si l’on pouvait tout laisser passer au nom d’un prétendu humour.

  6. A ce que je vois, les lacunes en droit des étudiants de Dauphine sont toujours aussi fortes.

    Quelle prétention de la part de petits économistes, de petits gestionnaires, de petits organisateurs de boom du jeudi soir : vous n’avez jamais ouvert un GAJA, jamais ouvert une revue de droit et vous vous permettez de critiquer une décision du Conseil d’Etat, laissez les gens sérieux s’occuper des choses sérieuses svp !

    Vous êtes plus crédibles en organisateurs de petites sauteries au Palais Maillot !

    Jacques, un étudiant en M1 droit public à Assas qui vous veut du bien.

  7. Plus que cette loi de 1881 qui interdit, c’est la loi Gayssot de 1990 qu’il faut voir appliquée, loi qui réprime tout acte antisémite ou raciste.
    Quant à la démocratie, vouloir appliquer strictement notre liberté d’expression est selon moi une grave erreur, on ne peut de manière rigide et systématique chacun de nos principes. D’ailleurs, la France n’est pas de cette démocratie qui privilégie la liberté d’expression. Contrairement aux Etats-Unis où cette dernière est bien prédominante, en France, cette liberté d’expression n’est pas totale, c’est la liberté de l’individu (des minorités par extension) qui est privilégiée. Cette liberté est, et se doit-être, comme toute bonne chose, modérée et limité, et il revient à l’Etat de s’en assurer (Cf. Clastres et le rôle de l’Etat en tant que pacificateur, par le monopole de la violence légitime de Weber). C’est proprement le but de cette juridiction régulatrice dont fait partie la loi Gayssot. Car si le raccourci «trop de liberté tue la liberté» peut souvent paraître simpliste et erroné, il me semble ici assurément justifié. Baliser la liberté d’expression est la seule solution pour qu’elle ne se mue pas en une arme pleinement légale d’incitation à la haine et d’aliénation. Ceux qui prônent une liberté d’expression prédominante en tout cas, en tout temps et en tout lieux cautionnent-il le propos antisémitisme ? Cela serait absurde ! (liberté et égalité s’en trouvent niées, au nom même d’une liberté, liberté d’expression!)
    Laissons donc le politiquement correct au vestiaire et soyons fier que notre France ait la force de tenir tête à ceux qui la divisent et profitent d’une situation précaire propice pour vomir leur idéologie haineuse en tout lieu.
    Mais que faire des prochains spectacles de Dieudo ? Interdiction systématique ou non, telle est la question. Le systématisme de la sanction serait selon moi pour le coup antidémocratique… À la justice de bien peser.

    Un camarade de SciencesPo.

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