Les Sorcières d’Akelarre (2020) de Pablo Agüero plonge le spectateur dans l’Espagne du XVIIe siècle, où huit jeunes femmes, accusées de sorcellerie, se retrouvent prisonnières de l’Inquisition. Le film ne montre pas de magie au sens littéral, mais quelque chose de bien plus puissant : la capacité de ces femmes à rêver ensemble, à transformer leur captivité en un espace de résistance onirique. Leurs chants, leurs danses, leurs récits deviennent des sorts jetés contre l’oppression, une sorcellerie faite de mots, de rythmes et d’images.
Cette idée d’une magie née du rêve et de la création résonne étrangement avec la musique contemporaine. Et si les artistes modernes étaient les nouvelles sorcières ? Des femmes comme Taylor Swift, Florence Welch (Florence + the Machine) ou Ethel Cain utilisent leurs chansons pour tisser des cauchemars en mélodies, pour prophétiser des vérités que le monde préfère ignorer, ou pour réécrire leur propre destin. Leurs albums sont des grimoires, leurs clips des rituels, et leurs paroles des incantations.
Dans un monde où les femmes artistes sont encore souvent réduites à des stéréotypes, tour à tour muses, folles ou manipulatrices, la sorcellerie devient une métaphore de la création elle-même : un acte de lucidité douloureuse, de transformation, et de rébellion. Et si la musique était le dernier refuge des sorcières ?
« They’re burning all the witches, even if you aren’t one / They got their pitchforks and proof, their receipts and reasons » (Taylor Swift, I Did Something Bad). La sorcellerie n’est pas un choix, mais une accusation. Comme dans les procès de l’Inquisition, les femmes artistes sont souvent traitées en sorcières : jugées, surveillées, réduites à des stéréotypes. Florence Welch, avec Everybody Scream, hurle cette rébellion : « The witchcraft, the medicine, the spells and the injections » , à présent comme remède, comme sort jeté contre l’oppression. Ethel Cain, elle, murmure dans Sun Bleached Flies : « God loves you, but not enough to save you », rappelant que la magie, parfois, est la seule issue. Ces artistes ne jouent pas à être des sorcières, elles le deviennent, par nécessité.
« I was in my tower weaving nightmares » (Taylor Swift, Cassandra). La tour est un rêve éveillé, un espace où l’on tisse ses peurs en mélodies. Swift y décrit l’impuissance transformée en art, comme Cassandre prophétisant un destin qu’elle ne peut éviter. « What happens if it becomes who you are ? » , la question résonne comme une malédiction : et si le cauchemar finissait par nous définir ? Florence Welch, dans Everybody Scream, répond par la transe : « The magic and the misery, madness and the mystery / Oh, what has it done to me ? » La musique est ce lieu où le rêve et la folie se confondent, où l’on conjure la réalité en chantant. Ethel Cain, avec « So I just prayed and I keep praying » , montre que la prière, comme la chanson, est un sort désespéré, une tentative de contrôler l’incontrôlable.
« See, I’ve come to burn your kingdom down » (Florence + the Machine, Seven Devils). La sorcellerie de Welch n’est pas une métaphore, mais un acte de guerre. Elle ne se contente pas de conjurer les démons (« Seven devils in my house »), elle les embrasse, les retourne contre ce qui l’a opprimée. « All your love will be exorcized » , l’amour toxique, les attentes, les cages, tout doit brûler. La musique devient cette fois un rituel pyromane, un moyen de réduire en cendres les royaumes qui ont tenté de la définir.
Ethel Cain, elle, chante depuis les ruines : « I still call home that house in Nebraska […] Where we found each other on a dirty mattress » (A House in Nebraska). Ici, la sorcellerie n’est pas un brasier, mais une « liturgie de l’absence ». La maison hantée, le matelas souillé, la prière sans réponse (« Praying straight to God »), tout évoque un rêve éveillé où le passé ne meurt jamais. Pourtant, c’est dans cet espace maudit qu’elle trouve sa voix. L’une brûle, l’autre ressuscite les fantômes, mais toutes deux utilisent la musique pour survivre.
La sorcellerie musicale n’est ni un mythe ni une esthétique : c’est une survie. De Cassandre à Florence Welch, en passant par les sorcières d’Akelarre, ces femmes transforment leurs cauchemars en sorts et leurs silences en chants rappelant que le dernier refuge des magiciennes, c’est la mélodie elle-même.
Anatole Audouit.