L’épreuve est toujours la même : au réveil, les émotions du rêve persistent, mais la trame s’avère impossible à saisir, et encore plus impossible à retranscrire. Mettre ses rêves par écrit, c’est tenter de transférer cette incohérence dans un texte, afin que la lecture restitue cette absurdité qui pourtant dans la nuit faisait sens. Retranscrire ses rêves permet d’écrire avec une imagination débordante et inépuisable, ce n’est ici pas la matière qui manque mais le langage. Se confronter à l’ineffable en transcrivant ses rêves engendre une création littéraire, dont la vocation est de démanteler les structures narratives et stylistiques. L’enjeu n’est donc pas de sauver la trame des événements rêvés, mais de capturer l’impression et l’atmosphère brute qu’ils laissent. C’est dans cette optique que depuis deux ans maintenant, j’essaie, quand le temps me le permet et que le rêve m’a suffisamment marqué, d’écrire mes rêves.
Exemples de rêves :
20/01
J’ai beaucoup rêvé hier soir
Il y avait un bus
Il était un retard
J’étais dans une maison sur deux étages avec une véranda au deuxième dans une sorte de jungle
Il y avait un danger
Peut-être un tigre
Je devais m’enfuir
C’est peut-être là que j’ai pris le bus
Il était vraiment mauvais ce bus, je crois que je l’ai échangé pour un blablacar finalement
Et quelque chose avec une boîte aux lettres et une piscine à bulles
16/08
Je m’endors vers une heure. Je flotte énormément et mon corps tout entier valse. Il n’y a pas de hauteur, largeur ou profondeur ; j’erre dans un tie and dye orange mouvant. Je m’endors. Je commence à rêver. Je crois que j’étais en train de surfer. Il y avait des vagues. Pourtant, j’étais sur un canapé avec des amis que je ne connais pas. Et là, débarque un surfeur blond, hyper cliché, californien avec des cheveux lavés au sel. Je ne l’aime pas. Pour se la péter, il surfe une énorme vague. BAM ! Tsunami. Ce qui fait tomber et mourir mon téléphone. Il ne veut pas me le remplacer, il est pauvre. Je me retrouve sans moyen de communication alors que je suis dans un pays étranger. Heureusement, auparavant, lors d’un secret santa, on m’avait offert un Blackberry. Je galère, je ne sais pas comment changer la carte SIM. Je casse ma carte SIM. Je crois que je meurs. Il est 4h30 du matin. Je me réveille en croyant que j’ai raté mon réveil. False alarm. Je me rendors. Il est 7h30. Lara m’appelle pour être sûre que je suis bien réveillée. Je décide de me rendormir. Je ne veux pas aller en littérature, je veux continuer à rêver.
Il est 7h45. Je me rendors profondément. Je suis dans un parking. Un parking qui ressemble étrangement à un marché aux puces. Il y a des voitures. Je suis dans une voiture ? Il y a une ambiance inquiétante. Je crois que je rencontre quelqu’un. Je ne m’en rappelle vraiment pas bien. Il y a des routes en zig-zag, un peu comme les pistes de voitures pour enfant, mais version adulte. Je me rappelle seulement du sentiment qui m’a prise : j’étais inquiète. Pas apeurée. Il y avait une urgence, mais j’étais en même temps assez chill. Je crois que j’étais en train de manger des pancakes dans un diner américain quand je me suis réveillée vers 10h du matin.
22/11
Thérèse devait aller acheter des draps. J’en profite pour l’accompagner dans le magasin Disney. Je tombe amoureuse d’un phare à paupière bleu à paillettes dans la palette de la petite sirène et je me rends rapidement compte qu’il vaut mieux mettre un fard en dessous pour que ça tienne. Thérèse rentre en bus, moi je rentre en uber. Je marche un peu pour que le uber soit moins cher. Je croise une dame d’une soixantaine d’années qui me propose de le partager. On s’entend très bien. A l’arrivée (vers Croix rousse), je regarde si j’ai bien mon téléphone et mes clés. Elle m’a volé mes clés… Elle commence à rigoler « machiavéliquement ». Je pleure. Le chauffeur du uber me dit qu’il était convaincu qu’elle était mauvaise. Je m’enfuis en courant. Je regrette de lui avoir donné mon adresse. J’ai peur qu’à n’importe quel moment elle arrive chez moi. D’un coup c’est comme si Axel avait été présent pour l’intégralité du rêve . Il la surnomme la styliste car elle a critiqué son costume et maintenant, il rêve de sa validation. Il m’énerve. Arrivée à la maison de Saint-Ouen, le bâtiment d’à côté brûle. J’ai peur que ce soit la faute de la vieille dame. Je décide de porter plainte. On me dit d’aller voir l’asso d’informatique de Dauphine. Je tombe dans la soirée des assos . Il n’y a que des littéraires, personne ne me calcule. Sauf Anne Sophie, ma prof de chorale du conservatoire, qui m’emmène dans une forêt féerique pour écouter mon récit. Je vais à l’église avec Thérèse —église à laquelle on a accès depuis l’appartement. On découvre qu’on
peut utiliser le piano, mais aussi emprunter les chandeliers au cas où on reçoive du monde.
Ces retranscriptions de rêves, ne me permettent pas de me rappeler du rêve en tant que tel, mais elles me ramènent au sentiment d’absurdité ressenti pendant la nuit. Les phrases sont courtes, je ne peux pas développer plus, il fallait être là pour réussir à comprendre ce qu’est “Un parking qui ressemble étrangement à un marché aux puces.” La manière dont je raconte, les adjectifs utilisés pourraient laisser croire qu’il y a une trame logique, c’est évident ! Évidemment que lorsque Thérèse va acheter des draps on va au magasin Disney, quelle question ! Au réveil lorsque j’écris mes rêves, ce qui en relisant ne fait aucun sens, est encore complètement cohérent, je ne prends pas le temps de le questionner, “Il y a des routes en zigzag, un peu comme les pistes de voitures pour enfant, mais version adulte.” image super parlante n’est-ce pas ? Le sentiment du rêve, au matin, est encore présent et guide alors ma plume. Il ne s’agit pas de raconter une histoire qui fait sens, mais une histoire vécue sans la remettre en question. Ce n’est pas narrer des événements, mais capturer une atmosphère. Si la mémoire visuelle s’estompe vite, les affects, les émotions brutes et la tonalité générale, peuvent persister, et ce, quelques fois une journée durant. C’est précisément l’action d’écrire qui permet d’ancrer ces sentiments avant qu’ils ne se dissolvent. Ce manque de sens, cette écriture décousue, se retrouvent notamment dans les œuvres de Federico Garcia Lorca.
Au-dessus de Paris
la lune est violette.
Elle devient jaune
dans les villes mortes.
Il y a une lune verte
dans toutes les légendes.
Lune de toile d’araignée
et de verrière brisée,
et par-dessus les déserts
elle est profonde et sanglante.
Mais la lune blanche,
la seule vraie lune,
brille sur les calmes
cimetières de villages.
Federico Garcia Lorca, Chansons sous la lune
Dans ce poème, l’écriture de Lorca s’écarte du réel en attribuant à la lune des couleurs arbitraires (« lune est violette », « lune verte »), un procédé qui mime l’incohérence du rêve où les objets conservent leur identité tout en adoptant des propriétés illogiques. L’enchaînement d’images disparates (« lune de toile d’araignée et de verrière brisée ») montre bien que ce n’est pas le récit qui importe, mais la capture
d’une atmosphère fragmentée. Enfin, la puissance créatrice sur l’idée du duende : une écriture qui renonce à la logique pour ancrer un affect brut et bouleversant. Dans son sens premier, le duende évoque un lutin, un petit diable ou parfois un vieux gnome selon les récits traditionnels. Cependant, “duende” a aussi la même étymologie que l’on retrouve en français dans “dominer”. Il correspond donc aussi à un état de transe, rencontré dans des moments d’expressivité extrême, d’envoûtement. C’est une figure tragique, caractérisée par une morbidité omniprésente. Il est décrit par Goethe comme “Pouvoir mystérieux que tous perçoivent et nul philosophe n’explique.” Ce n’est pas un pouvoir que l’on peut expliquer rationnellement mais un ressenti poignant inexplicable. A l’instar du rêve, ce duende impose des visions, une façon de voir le monde magique, qui déforment la réalité et se libèrent de toute logique ou rationalité. Le monde prend une forme irréelle. Le duende change la perception tout en décuplant la sensibilité. Cette force influence donc la création artistique et s’exprime particulièrement dans les arts vivants. Il est caractérisé par un non-sens que le poète s’efforce de représenter, en témoignent des poèmes tels que “L’Église abandonnée” dans lequel Lorca écrit “il jetait un petit cube de fer blanc dans le coeur du prêtre”, cette simple image du cube de fer blanc illustre le non-sens du poète. En effet, Lorca décrit une balle, objet sphérique ici cubique. Les proportions du monde sont in- versées. Outre les objets, les humains aussi se transforment : son fils se confond avec une fille qui devient elle-même un poisson. “J’ai compris que ma fille était un poisson”. Le lecteur perd tout repère, tout est confus et aucun sens n’apparaît. Dans la préface de Poésie III, André Belamich s’exprime pour qualifier ce poème. Il dit “nous sommes entraînés dans un carrousel burlesque dérisoire”. Cette absence de sens est en réalité maîtrisée par le poète. Il cherche justement à représenter ce non-sens, et le duende lui permet de le faire parfaitement : “à l’absurdité de la vie, le poète répond par le non-sens de son langage” explique André Belamich dans cette même préface. C’est une esthétique de la déformation : le monde n’y est pas représenté, il y est réinventé. L’acte d’écrire ses rêves, avec leur incohérence et leur absurdité, s’apparente à une démarche poétique guidée par le duende. Cet apparent non-sens onirique est littérairement pertinent. Loin d’être un simple exercice de mémoire, c’est une manière de se mettre au service de cette «force irrationnelle et inexplicable». Le matin nous ne sommes pas complètement éveillés, nous vacillons encore entre la nuit et le jour, assez réveillés pour retranscrire, trop endormis pour trouver le sens. De ce fait, l’écriture se rapproche d’une écriture plus pure. Plus pure, certes, mais pas complétement automatique comme le concevaient les surréalistes (Breton, Soupault). Dans l’état de semi- éveil, l’écriture du rêve n’est pas exempte d’un travail de reconstruction et d’interprétation qui est forcément influencé par la conscience qui revient. Le rêve, en lui-même , est l’image pure du duende, mais sa retranscription est le moment où le rêveur commence déjà à mettre en forme l’informe. En choisissant la ponctuation, en isolant certaines images par des sauts de ligne, et en cherchant le mot juste pour décrire un sentiment (comme l’inquiétude plutôt que la peur). Cette
intervention, ne trahit pas l’incohérence onirique, mais la transforme en matière littéraire. L’enjeu n’est pas l’absence de conscience, mais la priorité donnée au ressenti brut sur la logique narrative. Ce n’est pas une coïncidence si Lorca lui-même associe la force du duende à la mort, à la perte de contrôle, à l’irruption de l’irrationnel : le rêve est une petite mort, où la conscience s’éteint partiellement.
Ainsi, écrire ses rêves est un exercice d’écriture, où l’on renonce volontairement à comprendre, une manière d’approcher une écriture plus neuve et puissamment créatrice.
Ana Rubio Riano, L3 LISS