(Ré)apprenons à rêver

(Ré)apprenons à rêver

« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant… » écrivait Verlaine quand Baudelaire se perdait au coin d’un rêve parisien ; que l’hiver se faisait songe dans les nuits érotiques de Rimbaud. Le crépuscule est propice au génie ; quand l’absurde devient loi, l’étrange devient sublime. Si l’absinthe était la débauche des poètes, la nuit était leur muse.

D’un coup de pinceau donner à l’illusion toute sa réalité… Dali prêtait à nos rêves la forme du tigre sortant d’une grenade, quand passait à l’horizon la silhouette effilée d’un chameau aux membres arachnéens… Bizarres, incongrus, sensuels ou morbides, nos songes sont le lieu des plus étranges rencontres. Les montres s’amollissent. Les masques prennent vie. Qu’on pense à Alice et aux merveilles empoisonnées du monde qu’elle découvre ! A ces angoisses, ces euphories, ces étrangetés. A Freud, Œdipe et ses complexes, Psyché et ses amours !

Le rêve inspire, le rêve fascine, le rêve effraie. « Je n’ai
Que le ciel et mes rêves comme repère ; Je suis, Je vis A la recherche de la paix » chante Diams aujourd’hui. Horizon d’attente, refuge pour un cœur meurtri, le rêve rassure, le rêve protège, le rêve implore. Dans un monde où nous perdons la foi, où l’avenir semble obscurci, nos nuits sont nos fuites. Nos escapades. Si j’évoque le rêve dans toute sa majesté classique, pour en confier la fraîchefraiche nouveauté, permettez-moi un détour vers un songe un peu rétro… « Je rêvais d’un autre monde » chantait le groupe Téléphone, dans sa modernité passée. Un autre monde pour d’autres vies, un autre temps pour d’autres hommes. Où en sommes-nous aujourd’hui, dans un monde où le rêve ne se projette plus vers l’avenir, ni même vers le passé ; où nous nous renfermons dans nos têtes, dans nos écrans, notre propre folie ? Le songe est notre dernière chance. Notre espoir. Notre cri.

« I have a dream » lançait Martin Luther King, ancrant le rêve dans le combat pour l’égalité. Le rêve serait-il une arme politique ? L’espoir fulgurant d’une vie plus juste ne pourrait être plus justement incarné que par ce mot, dream. Aujourd’hui comme hier, le rêve incarne autant la force des revendications que la fragilité de leur prise en compte. « Imagine all the people living fort today », chantait John Lennon, en proposant l’utopie d’un monde pacifié. Rêver nous unit. Rassemble l’humanité dans ce qu’elle a de plus universel, et de plus beau.

Car le rêve n’est-il pas la préface de l’amour ? De la pureté brumeuse de la chaste jeunesse, aux baisers brûlants des amants ; de la curiosité libertine aux penchants les plus tendres, qui n’a pas, des nuits durant, rêvé d’aimer ? Aimer, mourir d’aimer, sur l’écran noir de nos nuits blanches. Comme le soir les corps se parent longuement, de mille éclats de nacre et de rêves chantants…

Ah ! fantômes de nos nuits, que n’êtes-vous réels ! Je ne serre dans mes bras que des illusions de poussière. Et de la poussière de rêve naissent les cauchemars. A la manière des personnages torturés d’Alfred Hitchcock, les plus profondes angoisses émergent et se déploient jusqu’à nous écraser. Chevaux fous et monstres hideux que Füssli jette sur la toile surgissent de toutes parts ; le sang jaillit et les ténèbres nous absorbent. Nous ne sommes plus qu’un hurlement solitaire. Des fous. Comment nous libérer ?

Le fou au rire est lié ; du fou du roi à un fou-rire, il suffit d’un mot pour retrouver la lumière. Comme l’enfant qui s’endort et qui se lève, éveillé par son propre rire, le rêve est tendre et doux. Il y a en lui quelque chose de l’émerveillement, qui triomphe de l’horreur, qui triomphe de l’ennui. De l’oubli. Dans un monde que Weber disait désenchanté, ne perdons pas cette étincelle. Réapprenons à rêver, quitte à nous perdre parfois dans les contrées étranges de notre conscience.

La joie du songe vaut bien le risque du cauchemar. 

Sophie Pignarre.

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