Concours d’écriture 2017 - Troisième prix

Cette année encore, La Plume organisait son concours d’écriture sur le thème «invitation au voyage». Nous te faisons découvrir le texte de Stéphane Béreux, lauréat du troisième prix, à vos lectures ! 

Maman t’es où

Je rêve de partir retrouver ma Maman. Elle est partie en voyage pour le travail, avant les vacances de Pâques, pour tout un week-end. Elle devait rentrer le dimanche soir, et me faire un gros bisou en arrivant, même si je dormais déjà, mais elle n’est jamais revenue.
Au matin, Papa pleurait en me disant qu’elle ne reviendrait plus, mais je ne le crois pas. C’est impossible car elle nous aime plus que tout ; je l’entends encore me chanter sa comptine :

« Je t’aime tu le sais, mon enfant :

Qu’importe les bonheurs, les malheurs,

Sache que pour toujours dans mon cœur,

Tu es de tous le plus important. »

Il m’a expliqué qu’elle était partie, qu’elle n’était plus que dans les photos du salon et de ma table de nuit. Depuis ce jour, il n’a plus jamais souri ni joué avec moi, il reste toute la journée dans le canapé et ne fais plus rien.
Je me suis donc retrouvé tout seul, sans personne pour s’occuper de moi, me consoler quand je souffre ou faire des install’ de jouets avec moi.

Mais Papa m’avait dit que là où elle est maintenant, elle est sûrement très heureuse, alors je me suis dit qu’on n’avait qu’à la rejoindre. J’ai donc décidé de partir la chercher, et à force d’en parler à Papa, il a fini par céder. Ce matin, il a l’air encore plus mal que d’habitude et pourtant, il vient de me promettre qu’on allait la rejoindre dès ce soir ! Enfin !

« La journée fut splendide et joyeuse

Mais le soir est tombé sans un bruit.

Il est temps de dormir, mon chéri :

Laisse moi te chanter ma berceuse »

En revanche, pour voyager, il faut d’abord que je prépare mes affaires :
La première chose à faire, c’est de choisir un bon sac à dos : je vais prendre mon cartable, comme ça je pourrai y mettre mes histoires préférées pour le voyage. Et puis j’emmène le livre que Maman n’avait pas eu le temps de finir de me lire : elle pourra le terminer !
Je vais lui préparer un dessin, un beau avec tous mes crayons de couleurs : il représentera la photo accrochée au-dessus de mon lit, elle lui rappellera des bons souvenirs. C’était nous trois l’été dernier à la plage, quand on jouait au ballon, ça leur donnera sûrement envie de recommencer. Je me souviens très bien de ces vacances, on était au bord de la mer, et on jouait tous les jours sur la plage : on n’arrêtait pas de rigoler sauf quand j’étais parti tout seul dans la mer pour rattraper la bouée qui dérivait, et que je n’avais plus pied… J’avais eu drôlement peur, mais heureusement Papa était venu me chercher à toute vitesse et m’avait ramené au bord. Ils m’avaient couvert de câlins, et Maman m’avait consolé en me chantant sa berceuse :

« Blottis-toi dans mes bras, mon trésor ;

La larme sur ta joue, essuie la,
Je reste près de toi, je suis là :

N’ayant plus peur de rien, tu t’endors. »

J’espère qu’elle reconnaîtra, j’ai fait nos têtes un peu grosses, mais j’ai bien réussi le ballon, et puis j’ai fait un soleil magnifique ! Je vais emmener la photo au cas où elle ne s’en souvienne plus, et puis de toutes manières je n’en ai plus besoin, maintenant que je l’ai recopiée je la connais par cœur !

D’ailleurs, Papa m’a dit que dans son nouveau pays, il fait toujours beau, donc pour les habits c’est facile : je vais prendre ma casquette rouge et mon maillot de bain ! Et surtout mon ballon bleu et blanc : je pourrai montrer à Maman les progrès que j’ai fait en jouant avec mes copains !
Par contre pour les habits je ne sais pas… C’est vrai que Maman aime bien me mettre mes beaux habits, mais je n’ai pas le droit de les tâcher. Je vais plutôt emporter ma salopette, elle sera plus pratique, et puis je sais l’enfiler sans aide : Maman sera fière de moi, maintenant je sais m’habiller seul , comme les grands !

Je vais aller voir où en est Papa, c’est bientôt l’heure du dîner, et le plus tôt on sera partis, le plus tôt on reverra Maman..
Oh non, Papa n’a rien fait : il attend comme d’habitude, avachi sur le canapé en feuilletant les albums photos. Si ça continue, il va nous mettre en retard.

« - Allez Papa, prépare tes affaires !
- Je suis entrain : là où l’on va, on n’emporte que les souvenirs » me répond-il lugubrement, . Dans ces moments, j’ai l’impression qu’il est comme l’arbre mort au fond du jardin : sombre et renfrogné, trop desséché pour verser une larme.
Je vais me doucher, Maman sera contente de me voir tout propre !

« Tu as joué, tu as ri : aujourd’hui

Mais pour vivre demain, plein d’entrain

Il te faut terrasser ton chagrin
Et reprendre des forces cette nuit. »

J’ai même débarbouillé la frimousse de Patamousse, le doudou qu’elle m’avait cousu quand j’avais eu la varicelle pour que je ne sois jamais tout seul dans mon lit. Je n’allais pas le laisser s’ennuyer sans moi, alors qu’on part tous en voyage ! Maman aura sûrement plein d’idées d’aventures fracassantes auxquelles jouer tous les trois !

Le dîner est formidable : c’est la première fois depuis que Maman est partie ! Papa s’est essayé à la cuisine : il a concocté la spécialité de Maman : un énorme poulet rôti, et il m’a même préparé pour le dessert mon gâteau préféré, celui au chocolat qu’elle cuisinait pour mon anniversaire.
Il n’a cependant pas l’air plus heureux que d’habitude : il a même mis la table pour trois personnes, et dîne en silence face à la place vide de Maman. Vêtu de ses grandes chaussures noires, cirées, et d’un costume gris comme un ciel d’orage, je ne l’a jamais vu aussi morose.

Après le dessert, il nous sert à chacun une grosse, belle et juteuse pomme rouge, comme dans Blanche-Neige.
« - Je n’ai mis que trop de temps à me décider, mais je pense qu’aller rejoindre ta mère est encore la meilleure solution. Il n’y a rien ici, ni pour toi ni pour moi, qui mérite de nous retenir. » soupire-t- il en brisant le silence macabre de ce repas.
« Pourquoi avoir attendu avant de la retrouver ? Évidemment que l’on doit aller la chercher !
- Ce voyage, c’est comme ce fruit. Il n’y a pas un jour sans que je ne le contemple, qu’il ne me tente, mais j’ai toujours eu peur de m’empoisonner en y goûtant. Qui sait ce qui nous attend derrière cette bouchée ? Mais je vis déjà l’Enfer ici, ça ne pourra être pire »
- Je ne comprend pas Papa, où est Maman ?
- Tu comprendras bien assez tôt. Fini de manger, on s’en va ! »
Après le dîner, Papa charge mon cartable dans le coffre de la voiture.
« -Tu ne prends pas de bagages ?
- Pas besoin ; tout ce dont j’aurai besoin est là-bas » me répond-il en accrochant ma ceinture.
Après m’avoir installé, il me donne un oreiller, imprégné du parfum de Maman.
« Endors-toi, le voyage risque d’être long »

Tandis que la nuit engloutit progressivement tout mon monde, je serre fort dans mes bras Patamousse, et appuyé sur l’oreiller, je m’endors peu à peu.
La berceuse trotte dans ma tête et le coussin parfumé, doux comme Maman, s’anime peu à peu. Dans mon rêve, je la retrouve enfin.

Les souvenirs du jour se promènent

Dans les songes ornant ton sommeil.

Ils peuplent donc tes nuits de merveilles,

En éveillant tous ceux que tu aimes.

***

Au volant, le père, indécis, roule droit devant lui. Il s’approche de l’océan, qui leur avait donné leur plus grandes joies, mais les avait reprises en entraînant sa femme lors d’une tempête. Le bord de la falaise n’est plus loin, ils seront bientôt tous réunis. Il jette un regard à l’arrière : l’enfant sourit, le père hésite… Leur fils aurait-il rejoint sa femme ? Est-ce donc possible : vit-elle encore dans leur cœur ? Existe-t-il un autre chemin pour le revoir ?

Il sent qu’ils ne sont pas seuls ce soir, le souvenir de sa femme est vivant, et s’arrêtant devant le précipice, il se gare face à la mer. Il s’assoit à l’arrière, fait le premier vrai câlin à son enfant depuis le départ de sa femme, ferme les yeux, ouvre son cœur et les rejoint dans leur rêve.

Stéphane Béreux 

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