Concours d’écriture 2017 - Deuxième prix

Cette année encore, La Plume organisait son concours d’écriture sur le thème «invitation au voyage». Nous te faisons découvrir le texte de Anaëlle Herrewyn, lauréate du second prix, à vos lectures ! 

Une forme de lumière

À cet instant, elle regretta amèrement d’avoir choisi de voyager seule. Elle se maudit dans sa volonté de liberté, de découverte et d’aventure qui résulte en ce moment à une recherche d’un lieu à la localisation inconnue dans un pays où les rues n’ont pas de nom. Tel est le Japon. Alors elle demandait son chemin, ne comprenait pas le japonais, en voulut au monde entier et surtout à elle- même d’avoir si mal préparé son itinéraire au pays du soleil levant ; soleil qui se couchait en cette soirée estivale, synonyme d’une chaleur harassante pour les européens, non habitués à un pareil climat. Kyoto, ancienne capitale nippone et centre culturel de l’archipel, avait une température encore plus élevée que la capitale, Tokyo, visitée les jours précédents. Kyoto, ville ancestrale, n’avait aucune pitié et c’était toujours avec de grands yeux que les touristes, en short et débardeur, observaient les japonais vêtus de la tête aux pieds. Dans le cas de la jeune voyageuse perdue, prénommée Lucie, l’habit des locaux ne lui importait guère ; elle ne cherchait que son hôtel, regardant des plans et des guides touristiques pour trouver son chemin mais revenait inlassablement au point de départ.

Au bout d’un moment, épuisée, elle toqua dans la première maison qu’elle vit pour demander de l’aide, les passants étant trop pressés ou dans l’impossibilité de communiquer avec elle. Mais cette « maison », choisie aléatoirement, c’était une okiya, soit une maison de geishas, ces femmes artistes que l’Occident pense prostituées. La surprise de Lucie fut grande lorsqu’une jeune femme maquillée en blanc et rouge et portant un somptueux kimono traditionnel vint lui ouvrir la porte, croyant à l’arrivée d’invités. La gêne fut grande pour les deux femmes, mais leurs yeux ne se quittèrent pas.
« Je suis désolée de vous déranger, je cherche l’hôtel Kyoto Hana » fit Lucie dans un anglais approximatif.
La geisha ne répondit rien, et, d’un geste élégant de la main, invita l’étrangère à pénétrer dans l’okiya. Elle lui proposa de s’installer dans un petit salon destiné aux visiteurs, où, selon les coutumes japonaises, on s’asseyait à même le sol. Lucie admira son hôte qui lui fit grande impression : un visage d’un blanc immaculé, une bouche écarlate, une chevelure coiffée avec quelques ornements, un kimono rose pâle avec des fleurs brodées et une ceinture beige, le obi, décorée de motifs géométriques.
« Il est tôt, dit-elle, posément, pour se confiner dans un hôtel, comme pour répondre à la sollicitation de Lucie. Voulez-vous me ressembler ? »
Lucie ne savait pas en quelle langue parlait son interlocutrice, mais elle savait une chose : qu’elle comprenait ses paroles.
–  Comment ?
–  Vous me regardez depuis plusieurs minutes.
–  Je suis désolée.
–  La question n’est pas là ; voulez-vous me ressembler ?
–  Que me dites-vous ?
–  Vous le voulez, n’est-ce pas? Cela se lit dans vos yeux; ils brillent d’une lueur incandescente.
La voyageuse ne sut quoi répondre devant cette situation. Elle cherchait son hôtel et se vit proposer de ressembler à une geisha ; cela ne s’improvise pas. Mais sans savoir pourquoi, elle accepta, se fit emmener dans une pièce latérale et en ressortit une heure plus tard méconnaissable. Elle eut à peine le temps d’admirer son kimono pourpre et son visage maquillé qu’elle fut emmenée à l’extérieur par la geisha, comme si elles se connaissaient depuis longtemps et que ce cas de figure était parfaitement normal.
–  Hikaru.
–  Comment ?
–  Je m’appelle Hikaru. Cela signifie lumière.
–  C’est splendide.
–  Merci. Et vous ?
–  Lucie. Cela signifie…lumière.
Et les deux femmes sourirent ensemble.

Dans les premières rues traversées, on observait avec admiration les femmes d’art et de compagnie, symboles de raffinement, les saluant, prenant des photos ou baissant les yeux. Bien que Lucie avait un faciès typiquement caucasien, cela ne semblait pas gêner les passants et touristes en tout genre de croiser une européenne vêtue à la japonaise ; certainement ne le virent-ils même pas.
Puis Hikaru emmena son invitée dans des rues plus étroites et moins éclairées, où les passants se firent de plus en plus rares. Les lumières artificielles disparaissent progressivement au profit de lampes traditionnelles, les maisons avaient un aspect plus ancien ; on se serait cru dans le Japon ancien. Puis les deux femmes montèrent des marches pour se diriger vers un sanctuaire shintoïste. Lucie suivait en silence Hikaru, contemplant la beauté des lieux, l’absence de bruit et de lumière qui semblaient ramener une forme de pureté originelle, écoutant le seul claquement de ses sandales en bois, qui lui rappelait que le temps d’une soirée, elle n’était plus elle-même. Puis Hikaru s’arrêta devant une grande arche et se tourna vers Lucie en prenant un air grave.
« C’est un torii. Nous allons quitter le monde matériel en le traversant ; nous devons donc absolument faire marche arrière pour le retour, sinon nous resterions dans le monde spirituel ». Acquiesçant d’un mouvement de tête, Lucie rassura ainsi la geisha et traversa l’arche avec elle.

Dès l’entrée du sanctuaire, la nature se faisait plus présente et les lampes, alignées, se mirent à briller d’une lumière ardente. Puis les deux femmes arrivèrent devant un temple typique de l’architecture nippone, d’un rouge vermillon éclatant, avec des colonnes en bois et le toit recourbé.
« Viens, lumière… », entendit Lucie d’une voix à peine audible, qui venait de nulle part.
Les lampes se faisaient encore plus lumineuses, le vent plus rafraîchissant et le sentiment de présence croissant ; pourtant Hikaru ne montrait rien, et, comme sûrement l’eurent fait des japonais et japonaises des siècles auparavant, elle se dirigea vers le temple pour honorer les divinités et esprits. La geisha prit son invitée par la main, l’emmena devant une source d’eau pour se purifier avant de se rendre devant le temple pour lancer quelques pièces, taper dans les mains et s’incliner. Lucie, qui ne connaissait guère les pratiques du culte nippon, regardait la geisha qui priait avec ferveur. Le temps semblait s’être arrêté.
« Viens, lumière… »
Ce ne fut plus une voix que Lucie entendit, mais plusieurs.
« N’ayez pas peur, moi aussi je les entends. Les esprits sont là et ils sont bienveillants puisque nous les honorons », fit Hikaru en terminant sa prière.
Alors elle s’inclina à nouveau, imitée par Lucie, et, ensemble, elles quittèrent le sanctuaire, sans rien dire, prenant soin de repasser sous le torii pour quitter le monde surnaturel.

« Bonjour à tous, il est actuellement neuf heures et vous êtes bien devant TV JAPAN ».
Le soleil entrait progressivement dans le chambre de l’étrangère, étalée sur son lit non défait, ses valises en plan et les stores non fermés. Elle se remémora son voyage initiatique et presque temporel de la veille, qui paraissait n’avoir ni réalité, ni sens.

Pourtant, un reste de poudre blanche sur son visage et un ornement pour cheveux dans sa main semblaient lui dire le contraire.

Anaëlle Herrewyn

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