La prise d’otages : un nouveau business ?

Qui lève les yeux vers le grand écran du Hall le matin en arrivant à Dauphine ? Peu de personnes sans doute. Pourtant, c’est bien là que j’ai trouvé ma source d’inspiration pour cet article. Nicolas Hénin, ce nom vous dit-il quelque chose ? Journaliste diplômé de l’Institut Pratique du Journalisme en 1999, il travaille régulièrement pour Arte et pour Le Point depuis dix ans. Il a couvert les évènements en Irak de 2002 à 2006, les mouvements dits du « printemps arabe » en se rendant en Égypte, en Libye, au Yémen puis en Syrie. Il s’est déplacé à cinq reprises en Syrie de 2011 à 2013 avant d’être pris en otage le 22 juin dernier avec le photographe Pierre Torres. Dans un souci de discrétion et en espérant qu’ils soient rapidement libérés, les familles ont tenu à garder ces informations secrètes. C’est lors du communiqué du Premier ministre Jean-Marc Ayrault du 9 octobre 2013 que l’annonce de leur enlèvement a été rendue publique. À l’heure actuelle, aucune faction terroriste n’a revendiqué cette prise d’otage.

Rassemblement de soutien pour Didier François, Edouard Elias, Nicolas Hénin et Pierre Torres - 11 janvier - Paris
Rassemblement de soutien pour Didier François, Edouard Elias, Nicolas Hénin et Pierre Torres - 11 janvier - Paris. ©Benoit Schaeffer

Face à cette multiplication de prises d’otages, de manifestations de comités de soutien, de libérations éparses, il semble opportun de se demander quel intérêt revêt une prise d’otage. Pour ces groupuscules terroristes et ces milices jihadistes tels qu’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique), EIIL («l’Etat islamique en Irak et au Levant»), Mujao (le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest), le Hamas et beaucoup d’autres, une prise d’otage leur permettent, outre le fait qu’ils n’aient pas de frontières, d’affirmer leur idéal religieux et missionnaire et de révéler leurs engagements au monde. De plus, détenir des otages représente un moyen de pression conséquent vis-à-vis des grandes puissances occidentales. En effet, les terroristes peuvent réclamer de l’argent en échange de leur libération afin de s’armer, de financer des camps d’entraînement ou leur prochain acte terroriste ou encore d’obtenir des informations. Cet apport financier, et l’instrumentalisation qu’ils vont pouvoir faire des otages à travers des vidéos, vont leur permettre d’entretenir leur propagande et de développer leur influence via des sites internet par exemple. Par ailleurs, il est important de noter que ces prises d’otages ne sont pas aléatoires, les cibles choisies sont le résultat de stratégies prédéfinies. Ainsi il semblerait logique d’affirmer que l’otage a une valeur symbolique. De fait, la vie de chaque individu a une valeur, mais celle des otages relève d’un degré plus politique et économique encore. Les principales victimes sont notamment les diplomates, les journalistes, les salariés d’entreprises privées et les travailleurs humanitaires. L’action des lobbys et les mobilisations télévisuelles renforcent le caractère monétaire de la valeur de l’otage. La récente libération (29/10/2013) des quatre otages français enlevés par AQMI au Niger a révélé le prix qu’on pouvait attribuer à un otage. En effet, bien que le ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius ait réaffirmé «Ce que je peux vous dire c’est que la France ne paye pas de rançon, c’est clair et net», le doute quant à un quelconque versement de rançon de la part de leur employeur Areva plane. De fait, l’argent du contribuable n’a pas participé à la libération des otages. Néanmoins, l’État, de par sa participation à hauteur de 86% du capital d’Areva, peut faire pression au Conseil d’administration pour que des fonds soient débloqués. D’autre part, la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication confie le service public de la communication audiovisuelle à des sociétés nationales de programme, sociétés de droit privé, dont le capital est entièrement détenu par l’État, ce qui peut donc permettre de dégager des fonds pour que des journalistes de Radio France ou de France Télévision soient libérés. Cette libération réussie des otages d’Areva, fruit de longues négociations, d’une possible rançon et peut-être d’un échange de prisonniers, n’est pas le résultat heureux de tous ces rapts. En effet, ce ne fut pas le cas pour les deux envoyés spéciaux français de Radio France Internationale qui ont été enlevés le 2 novembre à Kidal, au Mali, et exécutés le même jour.

Quant à savoir si les prises d’otages vont se multiplier ou au contraire devenir de plus en plus rares, rien n’est moins sûr. D’un côté nous pourrions émettre l’hypothèse que si les entreprises privées et l’État cessaient de payer les rançons, les preneurs d’otages ne pourraient plus se financer. De plus, ils pourraient aussi se désintéresser des ces longues prises d’otages et ne pas hésiter à sombrer dans la terreur en exécutant des otages en signe de menace comme ce fut le cas pendant la guerre d’Irak. D’un autre côté, la tendance actuelle et la fréquence des enlèvements voudraient que les prises d’otages se multiplient. En effet, suite à la mort de Ben Laden, de nombreux groupuscules islamistes ont vu le jour. Leurs prises d’otages sont mises en avant par les médias, ce qui participe à donner de la valeur aux otages et à les rendre d’autant plus désirables. Finalement, nous pourrions dire que l’évolution du nombre de prises d’otages reste fonction des objectifs des groupes terroristes et des politiques de gestion des otages des États. De fait, la gestion du risque n’est pas la même pour tous les États, la Russie (exemple : prise d’otages par des Tchétchènes du théâtre de Moscou en 2004, 67 otages sur 700 ont trouvés la mort), comme l’Algérie (exemple : attaque du site gazier d’In Amenas en janvier 2013, 38 salariés sur 650 ont été tués), n’hésiteront pas à recourir à une intervention armée pour éviter l’enlisement de la situation et sauver un maximum de personnes, les autres seront considérés comme « des dommages collatéraux ». Le directeur général de Reporters Sans Frontières, Christophe Deloire, nous résume bien la situation pour la gestion des journalistes pris en otage : « C’est aussi lié à la culture des pays. En France, l’attachement à la liberté de l’information passe aussi par le soutien aux otages. Il y a des pays où ces affaires sont traitées de manière plus discrète, soit parce que les autorités préfèrent le faire ainsi, soit parce qu’il y a un climat d’indifférence générale. ».

Enfin, il ne faut pas négliger le fait qu’une libération d’otages est très valorisante pour un pays, mais celle-ci n’est pas facile à obtenir. L’État devra répondre à une double attente, celle des forces spéciales qui ont besoin de discrétion pour réaliser leur travail afin de libérer les otages tout en les maintenant en vie, et celle de l’opinion publique, qui est de plus en plus informée, qui demande sans cesse plus de résultats, mais qui est aussi de plus en plus sujette à ses émotions, ce qui peut se révéler être un inconvénient dans ce genre d’opérations de longue haleine.

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