Suppression de l’ENA : un coup d’épée dans l’eau pour la méritocratie

"Emmanuel Macron, ancien élève de la promotion Léopold Sedar Senghor (2002-2004)"

Mars 2004, 7e arrondissement de Paris, la promotion Léopold Sédar Senghor s’insurge. Les énarques nouvellement diplômés vont annoncer leur choix d’affectation. Marguerite Bérard-Andrieu, Major de promotion, se lève la première. En dépit du protocole, elle remet « au nom de tous » un rapport à la présidence : «L’ENA, l’urgence d’une réforme». Peu après, 75 des 136 élèves signent le recours revendiquant la suppression du classement final de l’ENA. Communiqué à la presse malgré la tentative de censure de la direction, la pétition obligera Renaud Duteuil, Ministre de la fonction publique à intervenir. 25 avril 2019, Emmanuel Macron, ancien de cette même promotion Léopold Senghor, annonce la suppression de l’ENA.

 

Le premier défaut de l’ENA, l’enseignement.

Si la promotion 2002-2004 n’est pas la première à critiquer le mode de fonctionnement de l’école, c’est bien elle qui la contestera le plus vivement. Nicolas Namias à l’ENA de 2002 à 2004 s’explique : «On a forcément une réflexion sur nos convictions et sur ce que veut dire servir l’Etat quand on est la première promo qui a vu l’extrême-droite au second tour».

Ce questionnement mène naturellement les élèves à remettre en cause la formation des décideurs publics. Le rapport, coécrit par la promotion 2004, pointe l’incapacité de l’école à développer chez les futurs hauts-fonctionnaires, « le courage intellectuel, la capacité à innover, et l’esprit critique ».

En effet, les élèves font état de la partialité de l’enseignement en économie et en finances publiques (libéralisme et austérité sont de mise), et du cynisme exigé dans les cas pratique de gestion publique ou de questions internationales… On y apprend par exemple comment « inviter à Paris M. Mugabe, président du Zimbabwe, sans trop heurter les associations des droits de l’Homme, la presse ou nos partenaires britanniques ».

Autre critique, l’enseignement se focalise sur la forme, plutôt que sur le fond. On y passe un temps considérable à y acquérir ce qu’Arnaud Montebourg appelle « le novlangue d’énarque ». Aussi se formalise-t-on sur une approche simpliste en adoptant un unique point de vue : managérial, juridique, ou économique. Comme si une seule discipline suffisait à la gestion complexe d’un pays et de ses habitants. Les attendus orientés des copies des étudiants posaient d’autant plus problème que les notes obtenues donnent lieu à un classement, et que de ce classement émane l’affectation des élèves dans des corps administratifs plus ou moins prestigieux. Plus on est conforme, plus on obtient une position enviable.

L’antenne strasbourgeoise de l’ENA

«Le symbole d’une élite qui a failli, d’une caste qui se coopte. »

C’est à Jacques Chirac, lui-même énarque que l’on doit cette citation, illustrant à la fois une réalité profonde, et la perception que le grand public a de l’école. L’ENA est la grande école du pouvoir, cela n’étonnera personne, puisqu’il s’agit de sa vocation première : former les grands administrateurs. Sa création est le résultat d’une intention de la part du gouvernement provisoire de 1945 d’harmoniser les corps administratifs en promouvant la méritocratie par le biais du concours. Néanmoins le passage par les bancs de l’établissement tourne à l’obsession.

Pour être légitime parmi les technos, il faut avoir fait l’ENA, ou à la rigueur Polytechnique. C’est un microcosme où tout le monde se connaît.

En 2014, Michel Sapin, Ministre des finances, fait appel à un non-initié pour lui servir de conseiller technique, Florian Guyot. Il n’est ni énarque, ni polytechnicien, et il comprend vite la différence : « Juste après mon arrivée, on m’a signifié que je n’étais pas de Bercy et que je n’y resterais pas. Au final, c’était plutôt une chance, car chacun a pu rester dans son rôle jusqu’à ma sortie du cabinet. ». On est bien loin de l’idéal méritocratique imaginé en 1945.

L’enjeu de l’accès à l’administration est d’autant plus important que celle-ci dispose d’un poids non négligeable dans la politique française. On se rappelle en 2014 des difficultés de Benoît Hamon, alors ministre de l’éducation nationale, luttant contre son propre cabinet pour la réforme des rythmes scolaires. Bruno Lemaire ajoutera d’ailleurs, « La France n’est plus une démocratie, c’est une monarchie technocratique ».

Non content de pourvoir les postes des grands ministres et de leurs chefs de cabinet, l’ENA a vu passer quatre des huit présidents de la cinquième République. Même l’Assemblée Nationale, l’instance la plus proche du peuple, voit les énarques sur-représentés. Incarnant 3.12% des députés, ils sont à minima 180 fois plus que ce que représenteraient dans la population, les 5600 diplômés de l’école depuis son ouverture. Ce chiffre grimpe encore, lorsque l’on considère le nombre d’énarques décédés. On le voit bien, l’ENA va plus loin que ce pourquoi elle a été créée : les corps technocratiques débordent sur les élus du peuple.

 

« Énarques de sang »

La bibliothèque de l’école historique, dans le 7e arrondissement

Finalement, le problème fondamental de l’ENA n’est pas tant la qualité de son enseignement, ou son immiscion dans toutes

les sphères politiques françaises, mais son insularité sociologique. L’ENA est bel et bien un îlot à part, regroupant les fils et filles des classes favorisées. Deux tiers d’enfants de cadres, contre seulement 15% d’enfants d’artisans, d’agriculteurs, d’ouvriers et d’employés, voilà à quoi ressemble une promotion de l’école.

En 1964, le sociologue Pierre Bourdieu décrivait comment les « héritiers de la culture dominante » monopolisaient notamment Polytechnique et l’ENA. Pierre Ramain, énarque de la promotion Sédar Senghor parle d’ « énarques de sang », pour décrire ceux que la naissance prédisposait à intégrer l’école. Si l’on sait que les descendants d’énarques sont anormalement nombreux parmi les étudiants de l’école d’administration, ces enfants ont même un surnom dans le jargon de l’école : les « fils d’archevêque ».

 

Une présidence à court de solutions.

Le problème de l’homogamie sociale au sein de l’ENA n’a rien de nouveau. Le reproche avait été identique pour l’Institut d’études politiques de Paris alias Sciences Po, préparant une grande partie des futurs énarques au concours. La solution mise en place par l’IEP fut la mise en place d’un concours particulier ouvert aux lycées de ZEP partenaires.  Sur la même base, l’ENA s’était proposée de mettre à niveau les élèves issus de classes défavorisées ou de quartiers sensibles. La classe préparatoire au concours externe (CP’ENA) comme la Convention d’étude prioritaire de Sciences Po ont échoués.

Le concours de la convention de l’IEP ne permet finalement pas l’admission de plus de fils et filles d’ouvriers que le concours classique. Ce sont encore les enfants de cadres qui profitent de cet aménagement, et à la rigueur quelques descendants de professions intermédiaires, un peu plus présents parmi les admis. Le bilan de la CP’ENA est tout autant accablant. Des 89 élèves préparés au concours entre 2013 et 2016, seuls 8 ont été admissibles, et 4 finalement admis. Malgré les dispositifs mis en place, les classes populaires restent écartées des grandes écoles du pouvoir.

 

Supprimer l’ENA, et ensuite ?

Supprimer l’ENA, d’accord, c’est une belle mesure allant dans le sens du sentiment anti-élite ambiant, mais après ? Supprimer l’ENA, c’est essentiel, doit se faire dans un cadre de refonte globale de l’accès à la haute fonction publique. C’est d’ailleurs pour cela que Frédéric Thiriez, avocat émérite, a été chargé de «Refonder le recrutement de nos hauts fonctionnaires (…), les modes de formation et la gestion des carrières».

On devrait voir figurer au cahier des charges, la fin de l’intégration systématique des grands corps immédiatement après une grande école et la nécessité de connaitre le terrain en amont. De là, on peut être ou pessimiste ou optimiste. Il se peut que le système post-ENA se trouve être une merveilleuse machine méritocratique, où, des travailleurs des collectivités territoriales compétents, ou des experts qualifiés se retrouvent propulsés naturellement par leurs aptitudes, dans la haute administration. Ou bien, il se peut que l’histoire se répète, et que le pouvoir reste le monopole des diplômés de quelques grandes écoles. Sciences Po, par laquelle passent près de 80% des énarques, ou Polytechnique, déjà formatrice de hauts-fonctionnaires sont déjà en pole position. Vu comme les classes populaires ont été absentes du jeu politique ces dernières décennies, il est peu vraisemblable que, même accompagnée d’une restructuration du recrutement de l’administration, la suppression de l’ENA ramène la méritocratie en République.

 

Léo DIETSCH, DEGEAD1

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