« On ne peut rien faire et on les voit qui crient », Eric raconte le chaos d’une nuit enflammée

Mercredi 6 février au matin, la rue Erlanger est d’un calme sordide. Dans le 16ème arrondissement de Paris, au niveau du marché d’Auteuil, une banderole rouge et blanche barre la route, deux policiers postés de part et d’autre de la chaussée empêchant quiconque de s’y engager à pieds comme en voiture. Seul sujet de conversation du jour : l’incendie de la veille au 17bis rue Erlanger. Les riverains parlent à voix basse de l’immeuble en flammes gravé dans leurs mémoires. Les rares passants qui s’aventurent près des lieux, soit par curiosité, soit par méconnaissance des faits, repartent aussitôt le visage grave. Le nom de « la folle » responsable de l’incendie se murmure çà et là, comme si les flammes qu’elle a déclenchées avait brûlé toute la rue au plus profond d’elle-même.

Sortant pour la première fois de son immeuble depuis la nuit du 4 février, Eric a enfin été autorisé par les forces de l’ordre à quitter son domicile. L’homme d’une trentaine d’année, barbe et cheveux clairsemés, vit depuis dix ans dans son appartement du 15 rue Erlinger. C’est la première fois qu’il vit une situation aussi extrême. « J’ai vu un reportage hier là-dessus, une femme qui est restée au huitième étage, tout en haut … ». Sans finir sa phrase, son visage se ferme. Les images de l’incendie se répétant en boucle dans sa tête à cause d’une journée trop longue passée seul chez lui. Eric se rappelle précisément le déroulement des événements.

Posé dans son canapé, Eric passait une soirée tranquille devant son ordinateur. Alerté par des cris inhabituels, il a d’abord « cru à une dispute de voisinage, une embrouille liée à une fête qui tournait mal ». Quelques secondes plus tard, Eric réalise qu’« une soirée un lundi soir, c’est bizarre ». « J’ai mis dix minutes à me rendre compte qu’il y avait des cris assez particuliers, des gens qui criaient, des voix assez aiguës. Puis je suis sorti du bâtiment. »

Dans la rue, les flammes mordantes s’échappent des fenêtres de l’immeuble voisin par le deuxième, le septième et le huitième étage. « La fumée toxique je l’ai bien sentie, mais ce qui m’a le plus choqué, c’est le bruit des gens. On ne peut rien faire et on les voit qui crient… Des gens hurlent « les pompiers arrivent, les pompiers arrivent » mais de là où on est, on ne peut rien faire d’autre. »

« La fumée toxique je l’ai bien sentie, mais ce qui m’a le plus choqué, c’est le bruit des gens. On ne peut rien faire et on les voit qui crient…»

Impuissant parmi la foule de riverains présents dans la rue, Eric regarde les pompiers sortir les lances à incendie, escalader les façades de l’immeuble et secourir les rescapés les uns après les autres. « Les pompiers étaient un peu en galère, ils ne savaient pas comment accéder aux étages, ils mettaient des échelles par ci, par-là ». Réfugiés sur le toit, des habitants se font hélitreuillés. « J’ai vu une femme descendre grâce à une échelle et ça se voyait que chaque seconde était un supplice pour elle. »

Abasourdis par la scène qui s’offre à lui, le trentenaire pensait qu’« on ne voyait ça qu’à la télé, que ça n’arrivait qu’aux autres ». Désormais « réfugiés dans le hall » de son immeuble, ils « étaient bien à l’abris des fumées ». De minuit à sept heures du matin, Eric restera là à attendre que l’intervention se termine.

« J’ai vu une femme descendre grâce à une échelle et ça se voyait que chaque seconde était un supplice pour elle. »

« C’est sûr que ça me marquera, je ne pourrai jamais oublier ça », conclut-il. « Mais je n’ai pas été atteint au premier degré comme des gens qui ont un proche, un ami ou de la famille. Ceux qui sont ne sont pas décédés, c’est le pire : ils n’ont plus rien… il faut acheter des vêtements, tout reprendre à zéro. » Bien qu’il ne connaissait pas la femme responsable du drame, il est sûr de l’avoir déjà croisée. Prenant un peu de recul sur les événements, l’homme aux cheveux clairsemés prend conscience qu’« il n’y a pas d’extincteur à chaque étage de [son] immeuble, et c’est quand même vraiment moyen. »

 

Pierre-Hugo Reber

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