Interview Isabelle Huault

En décembre 2016, Isabelle Huault a été nommée Présidente de l’Université Paris-Dauphine par le conseil d’administration pour 4 ans. Le programme de son mandat repose sur 3 axes majeurs : la créativité, l’internationalisation et la responsabilité. Sur ce dernier thème, nous avons cherché à en savoir un peu plus. Nous sommes donc allés à sa rencontre…

 

Pourquoi avoir fait de la responsabilité un axe majeur de votre mandat ?

La responsabilité est un thème à la mode. Surtout la notion de « responsabilité sociale » ; on parle de « responsabilité sociale de l’entreprise » ou encore de « responsabilité sociale de l’université » … Et lorsqu’un thème est à la mode, il faut veiller à ce qu’il ne devienne pas juste un mot…

La responsabilité se définit comme « l’obligation de répondre de ses actes ». Or, en tant qu’acteur de la société porteur d’une mission de service public, nous avons cette obligation de répondre de nos actes. En tant qu’acteur de la société, je pense que l’université peut contribuer à la construction d’une société responsable. Notre mission éducative nous donne un pouvoir transformatif sur le réel. Ainsi, mettre en visibilité la question de la responsabilité est essentiel. Cependant, au-delà des mots, ce sont des actions concrètes que nous devons mettre en œuvre durant les mois et années à venir.

Quelle est la première action que vous avez menée pour concrétiser cet enjeu de responsabilité ?

La première action est de nature politique : c’est la nomination d’un Vice-Président en charge de cette question pour porter cette question au sein du Comex de l’université. Ce qui n’était pas le cas avant. Avant, on avait un chargé de mission et maintenant on a un vice-président, qui participe à l’élaboration stratégique avec les autres vice-présidents. L’idée c’est que cette question ne devienne pas un gadget mais que cela constitue un véritable axe stratégique. Pour accompagner le vice-président, j’ai également nommé une « référente égalité » pour lutter contre toutes les formes de discrimination au sein de l’université Paris-Dauphine et une référente « responsabilité environnementale », laquelle est en charge d’évaluer l’impact des activités de Paris-Dauphine sur le plan environnemental et de proposer des dispositifs qui permettent d’améliorer nos pratiques dans ce domaine. De plus, la responsabilité sociale implique d’avoir des modes de gouvernance qui soient le plus collégiaux possible. Qui permettent à un maximum de gens de participer et qui peuvent faire entendre leur voix.

Cette dynamique de démocratisation des instances de gouvernance, peut-elle favoriser une prise de conscience de cet enjeu central de responsabilité ?

Oui, car l’échange permet une réflexion collective autour de cette question. Il nous permet à la fois de nous interroger sur nos responsabilités individuelles et collectives au sein de Dauphine. Par ailleurs, mon choix de faire de la responsabilité une dimension-clé de la stratégie permet de disposer d’espaces de délibération, de communiquer sur cette question, de s’interroger sur qui nous sommes en tant que communauté universitaire. Cela passe donc par la mise en visibilité de cette question car c’est un axe important, autant que le rayonnement international et la créativité dans l’université. Même si toutes ces dimensions sont intimement liées.

L’Université porte deux missions essentielles : l’enseignement et la recherche. Ces deux missions peuvent-elles constituer des leviers de responsabilisation de l’Université et de ses parties prenantes, notamment les étudiants ?

La formation et la recherche sont essentielles pour porter haut cette question centrale. D’une part, la formation. La question qui se pose est : Qu’enseigne-t-on à l’université Paris-Dauphine ? On essaie de rendre les étudiants responsables, de faire d’eux des acteurs tournés vers l’action réfléchie, porteurs de valeurs humaines et éthiques. L’une des spécificités de l’université c’est que les formations et les cours sont adossés à la recherche ; à des connaissances pointues et du meilleur niveau. La recherche, c’est toujours interroger les connaissances, c’est se confronter aux concepts, à leurs contexte et modes d’apparition, à leur mise à l’épreuve des faits, c’est interroger les pratiques et les techniques, c’est instaurer une distance critique. Promouvoir des cours adossés à la recherche, dispensés par des enseignants-chercheurs, ce qui est le propre d’un enseignement universitaire, c’est faire en sorte que les gens s’interrogent, qu’ils développent leur réflexivité, c’est aussi promouvoir chez eux des compétences d’analyse, de délibération et qu’ils se tournent vers une action réfléchie. Etre réflexif c’est cela aussi être responsable.

Par ailleurs, notre responsabilité est liée au type de recherche que l’on pratique à l’Université Paris-Dauphine, la manière dont on entretient des liens avec les milieux socio-économiques, dont on va répondre aussi aux grands défis sociaux : le développement durable, le réchauffement climatique, les migrations, l’intelligence artificielle, les big data, les régulations… La diversité disciplinaire propre à Dauphine autour des sciences de l’organisation et de la décision nous permet d’avoir des regards pluridisciplinaires sur ces grands enjeux sociétaux. Cette fertilisation croisée rendue possible grâce à nos chaires et plate-formes communes de recherche (par exemple la House of Finance ou la House of Public Affairs) constituent une force et une caractéristique de Dauphine. C’est une des missions de l’Université de produire des connaissances scientifiques du meilleur niveau international, non seulement pour qu’elles aient un impact sur la société mais qu’elles nous permettent à plus long terme de regarder ces « objets », ces défis de manière inédite ou «décadrée ». La responsabilité sociale de l’Université, c’est aussi d’être en mesure d’éclairer les grands défis contemporains par les travaux que nous menons. Et dans cette perspective, le regard pluridisciplinaire constitue un véritable atout.

L’Université est un acteur de la société et peut l’impacter directement. Quelle est notre responsabilité à son égard ?

Nous avons une responsabilité en matière de diffusion des savoirs et des connaissances que l’on produit au sein de l’université. C’est-à-dire qu’il doit y avoir une porosité entre l’espace des savoirs et la société. C’est un effort que l’on doit mener car ce n’est pas toujours facile ou évident. Et l’on peut promouvoir cette dimension par la communication et par la médiation scientifiques, par la mise à disposition de nos connaissances pour le grand public. Faire une université qui soit le plus ouverte possible sur le monde social dans lequel elle est insérée, c’est aussi cela notre responsabilité sociale. Les nombreux événements, débats et conférences organisés à Dauphine y contribuent.

Qui sont les porteurs de cette responsabilité au sein de l’Université Paris-Dauphine ?

Administratifs et enseignants-chercheurs, tous ont une mission de service public ; donc ils sont responsables de la mission qui leur est assignée, c’est-à-dire une mission de formation et de recherche au service des publics de l’université. Nous sommes à la fois responsables de l’insertion professionnelle et de l’émancipation intellectuelle de nos étudiants par la connaissance.

Les administratifs sont responsables de la mise en œuvre de la stratégie qui est élaborée dans les conseils de l’université et à laquelle ils appartiennent comme les étudiants. Tous (personnels, enseignants-chercheurs, étudiants) constituent la communauté universitaire.

Les étudiants ont une responsabilité aussi parce qu’ils sont engagés dans leurs études, et sont acteurs de leur formation. Nous essayons aussi de faire en sorte que tous les cursus comportent une unité d’enseignement autour de la responsabilité sociale et/ou de l’éthique.

Par ailleurs, le tissu associatif de Paris-Dauphine est dense et dynamique. Etre engagé sur le plan civique, culturel, ou sportif dans une association c’est aussi une responsabilité, on y acquiert de véritables compétences d’ouverture, de gestion de projet, d’initiative et de créativité, d’engagement au service des autres et de la communauté universitaire… Cet engagement est fondamental ; il incarne une forme de responsabilité.

Un dernier mot ?

Oui. L’université est responsable de l’insertion professionnelle de ses étudiants, c’est d’ailleurs sa première responsabilité ; mais il ne faut pas oublier que l’université travaille aussi à l’émancipation intellectuelle des publics qu’elle forme. Les organisations et les entreprises n’attendent pas des étudiants conformistes ; les recruteurs préfèrent des étudiants créatifs, capables d’interroger et de faire preuve d’une intelligence critique. L’étudiant dauphinois correspond ou doit correspondre à ce que formulait Raymond Aron « ni rebelle ni conformiste ; mais critique et responsable ».

 

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