L’essor du journalisme de marché

« La mission première du journalisme est de rendre intéressant ce qui est important, et non pas important ce qui est intéressant ». Voilà la définition qu’apporte Serge Halimi sur l’activité du journaliste telle qu’elle devrait en théorie être pratiquée. Mais la réalité est très éloignée. Pressions hiérarchiques, course au buzz et concurrence saturée, transmettre l’information est devenu un business à part entière où l’éthique et la qualité se heurtent à des exigences de productivité et de rentabilité.
Quand la presse traditionnelle se noie dans la facilité du sensationnel, le cocktail est parfois explosif.

Les valeurs originelles du journalisme

Commençons par délimiter un peu le sujet. On parlera ici uniquement de presse écrite type Le Monde ou Libération, et ce sous tous ses formats : journal papier, site internet etc.

On assiste aujourd’hui à un phénomène préoccupant, l’aliénation du journalisme. L’objectif premier d’un journaliste est de transmettre une information ou analyse au lecteur, accompagnée parfois d’un point de vue, subjectif ou non, mais si possible étayé. Quel que soit le type de journalisme considéré, la démarche réponds en principe à une éthique journalistique garantissant une fiabilité des sources, une honnêteté dans le propos et accessoirement, une forte qualité dans les sujets traités. Aujourd’hui, on en est loin.
Le journalisme actuel est en grande partie guidé par une logique purement commerciale. Ecrire un article prend du temps, beaucoup de temps. Il faut délimiter le sujet, croiser les sources, établir un plan, rédiger et améliorer. Le marché de l’information tel qu’il existe actuellement n’accorde pas ce temps aux journalistes, et provoque de ce fait une dynamique de précarisation de la profession ainsi qu’un appauvrissement des contenus.

Ecrire plus pour gagner plus

On compte parmi les journalistes environ 30% de salariés pigistes, et 60% de salariés permanents. Les pigistes sont généralement rémunérés au nombre de feuillets à des prix dérisoires. S’entame alors un cercle vicieux : pour vivre en tant que pigiste, il est indispensable de produire une grande quantité d’article, donc de mettre en place de nombreux partenariats, donc d’une part de passer moins de temps sur chaque article, et d’autre part de traiter les sujets qui se vendent le mieux. Dès lors, on se retrouve avec des articles d’une qualité moindre qui ne soulignent d’aucune manière les talents rédactionnels et d’investigation du professionnel, leur nature de gagne-pain ayant repris le dessus sur leur objectif informatif.

Au sein des rédactions, les journalistes salariés sont soumis à des contraintes d’un autre genre. La pression des deadlines, la concurrence farouche qui oppose les différents journaux et l’apparition des sites internet des grosses rédactions forcent les professionnels à pousser leur productivité à son maximum, souvent au détriment de la fiabilité des informations. Ainsi, chaque événement « sensationnel » sera automatiquement relayé par l’ensemble des acteurs du milieu, notamment au moyen de notifications smartphones, l’idée étant d’être le premier. On est dans l’époque de l’information instantanée. Le secteur étant marqué par une forte substituabilité de ses acteurs, le lecteur sera indifférent entre lire son information sur le site du Monde ou du Figaro. Cette course au clic est un enjeu de taille qui force les rédactions à trouver un équilibre parfois fragile entre vérification de l’information et rapidité de publication.

Un maximum de poce blo

Buzzfeed, Topibuzz, ces sites ont envahi les réseaux sociaux. On se laisse généralement assez facilement avoir par une image racolante habillée d’un titre aguicheur, et on est souvent finalement assez déçu du contenu. Ce genre de clickbait est devenu une norme sur internet, et cela ne serait pas un problème si les sujets concernés demeuraient sans importance. Là où ça coince, c’est que ce phénomène touche aujourd’hui la presse d’information.

Toujours dans cette logique ultra commerciale consistant à faire mieux que son concurrent, on ne cherche plus à transmettre une information, mais à attirer l’utilisateur. Les médias du monde entier se rabaissent aujourd’hui à produire une information « fast-food » dans laquelle se noient quelques articles de fond. Les méthodes employées font la plupart du temps abstraction de l’éthique censée conduire les comportements des organismes de journalisme, et les exemples sont nombreux. Encore récemment Le Figaro publiait une photo du cadavre de l’assaillant d’Orly, où à part la publication macabre, aucun texte ne venait apporter d’informations supplémentaires à propos de l’attaque de l’aéroport. Une publication gratuite, creuse, en parfaite contradiction avec les principes fondateurs du journalisme.

Dans le même ordre d’idée on pourrait tout simplement considérer la couverture des élections présidentielles faite par les journaux français, où la majorité des publications concernent généralement les déboires, dérapages et procès des candidats plutôt que des analyses de fond sur les programmes. Triste constat à un mois du premier tour…

Cette dynamique d’uberisation empruntée par le secteur du journalisme est regrettable, mais ne constitue pas une fatalité en soi. Il appartient en effet au lecteur de choisir l’information qu’il consomme, et de se tourner vers des sources indépendantes extérieures à cette compétition dominée par les grands groupes. Si internet est sans doute le plus grand adversaire du journalisme moderne, il constitue également un incroyable terrain de jeu pour les esprits libres désireux de faire entendre leur voix, vous venez d’en avoir un exemple.

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