Les masters décryptent #2 : La France, terre natale du libéralisme 

Alors que l’étatisme fort a longtemps caractérisé la société française, l’Histoire semble apporter une autre vision des faits : la France serait la terre natale du libéralisme. La Révolution Française aurait initié un courant libéral qui se serait ensuite lentement érodé pour laisser place à un étatisme fort.

Commençons par le début. De quoi s’agit-il lorsque l’on prononce le mot « libéralisme » ? Il s’agit d’une doctrine économique et politique qui privilégie l’individu et sa liberté ainsi que le libre-jeu des actions individuelles conduisant à l’intérêt général. Sur le plan politique, il vise à limiter les pouvoirs de l’Etat au regard des libertés individuelles.

Avec l’élection de François Fillon à la primaire de la droite et du centre, le libéralisme « thatchérien » est au devant de la scène. La volonté de réduire l’influence de l’Etat sur la vie des citoyens français et de le recentrer sur ses fonctions régaliennes. Une idée reprise par d’autres, notamment Emmanuel Macron qui veut « libérer » le travail. La liberté, aussi bien les libertés économiques et celles des mœurs, est l’idée principale de la campagne présidentielle de 2017. Une orientation assez paradoxale à l’heure où le libéralisme recule dans les pays anglo-saxons. Derrière le taux de chômage faible des Etats-Unis et de l’Angleterre se cache une hausse de la pauvreté et de la précarité. Le libéralisme s’est donc plutôt soldé par une désindustrialisation continue ainsi qu’une hausse des inégalités pour ces deux pays. Pourquoi, alors, un tel intérêt en France ? Parce que le pays cherche à renouer avec sa longue histoire libérale !

Au lendemain de la Révolution Française, un courant libéral va naître. De Benjamin Constant à Frédéric Bastiat, les idées iront même jusqu’à traverser l’Atlantique. Si les courants libéraux ne pourraient être confondus, le plus oublié reste celui qui vise à penser un autre rapport entre l’Etat, la société civile et l’individu. Sa thèse centrale doit se comprendre dans la capacité à permettre à un individu de s’affranchir de l’Etat, de se défendre face à lui. Un courant tombé dans l’oubli dans l’Hexagone et qui pourtant, ne cesse d’être étudié à l’étranger. Très particulièrement dans les pays-anglo-saxons où ses traces sont bien visibles. Dans le vocabulaire économique, les anglo-saxons utilisent le mot « laisser faire » pour désigner un libéralisme délibérément anti-interventionniste. Terme français emprunté à l’école libérale française. N’oublions pas que Frédéric Bastiat, grand penseur du libéralisme en France, était régulièrement cité par Ronald Reagan (qui ne passait pourtant pas pour un intellectuel féru de théorie). Un penseur célébré à l’étranger et tombé dans l’oubli dans l’Hexagone.

Pourquoi une telle volonté de renouveau parmi les français ? Parce que le rapport au libéralisme s’est modifié au fil du temps pour laisser place au libéralisme étatique théorisé par Lucien Jaume[1]. L’attachement aux libertés politiques a suscité historiquement chez nous plus de combats que la liberté d’entreprendre. Sans surprise, il est certainement le plus connu en France précisément parce qu’il donne le primat à l’État par rapport à l’individu – et aussi parce qu’il a été historiquement majoritaire au sein de la mouvance libérale. Il est du reste le seul à être vraiment étudié dans notre pays, d’autant qu’il a eu une application politique concrète, puisqu’il a compté en son sein quelques éminents hommes politiques, comme François Guizot et Adolphe Thiers au XIXe siècle, ou encore Valéry Giscard d’Estaing, qui se voulait dans les années 1970 le chantre du « libéralisme avancé ». Ce « libéralisme » n’en est pas vraiment un, il s’est souvent soldé par un interventionnisme politique très poussé.

La lente évolution du « libéralisme étatique » s’explique par une succession de régimes politiques dont les contributions ont placé l’Etat au centre de toutes les décisions, de toutes les initiatives. La vraie rupture étatique, au sens politique, en France, c’est probablement le Régime de Vichy qui cherche à réguler la vie économique du pays dans les moindres détails : le prix fixe d’un plat du jour dans chaque restaurant, les comités d’entreprises, le salaire minimum (devenu plus tard le SMIC) et le ticket restaurant. Des « inventions » qui régulent la consommation des individus dans leur vie de tous les jours. Une régulation qui s’étend jusque dans la vie de famille, avec la fête des mères et la visite médicale obligatoire à l’école. Le gouvernement institue des règles de bonnes mœurs à adopter dans l’esprit de reporter sur l’Etat ce que le citoyen n’est pas capable de faire spontanément.

Le tournant de Vichy institue le courant du libéralisme étatique et bouleverse le rapport entre l’Etat et l’individu. Quatre années, un rien à l’échelle de l’Histoire du pays, qui modifie drastiquement sa structure étatique. Assez paradoxalement, suite à la Deuxième Guerre Mondiale, le libéralisme étatique reste de rigueur pendant une longue période. Il faudra attendre la dérégulation économique entreprise par Ronald Reagan aux Etats-Unis, pour que les contours du libéralisme français d’antan revienne, c’est-à-dire le libéralisme de l’individu aux aguets face à un État virtuellement liberticide et objectivement proliférant.

Cependant, c’est surtout outre-Atlantique que cette renaissance s’observe. L’Hexagone restera dans cette conception d’un libéralisme où l’Etat affranchi l’individu d’une gestion complexe des institutions : lui déléguer la gestion de l’éducation, de la santé pour ne pas avoir à le faire soi-même. Mais le paysage politique français se mue, avec la création en 2008 du Parti Libéral Démocrate. Il compte dans ses rangs le philosophe Gaspard Koening, peut-être le plus proche représentant de la vague libertarienne française actuelle. Il s’efforce de recentrer l’Etat sur ses fonctions régaliennes avec, par exemple, l’idée de ne pas conditionner les aides étatiques à des contreparties. Ce parti milite donc pour un revenu universel qui ne soit pas conditionné par des dépenses précises. Redonner une totale autonomie à l’individu sans que l’Etat ne fasse la police économique et des bonnes mœurs.

Alexis de Tocqueville stipule que la préférence pour l’égalité caractérise toutes les démocraties, mais elle est bien plus forte chez les Français car elle résulte de l’éducation politique que leur a donnée la monarchie. Les rois ont accaparé tous les pouvoirs et divisé pour mieux régner: en donnant une multitude de petits privilèges, ils ont attisé l’envie entre les Français, tout en les privant de toute expérience pratique de la liberté. Si bien que la Révolution - dont Tocqueville admire l’élan en 1789 vers la liberté - a vite renoué avec la tradition absolutiste ; c’est à ce peu de goût pour la liberté et au désir insatiable de l’égalité que Tocqueville attribue la récurrence des révolutions en France et la fascination pour des régimes autoritaires comme celui de Napoléon III. L’idée est très prégnante qu’entre le fort et le faible, c’est l’État qui protège.

Malgré cette fascination pour les régimes plus autoritaires, l’attachement à l’Etat n’empêche pas les français de revendiquer plus d’autonomie.

[1] Universitaire français, normalien, agrégé de philosophie et docteur d’Etat en sciences politiques

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