Crise agricole : les causes et les dangers

Des saccages de camions de denrées étrangères aux frontières, des tonnes de fruits et légumes et des milliers de litres de lait déversés devant les préfectures, des tracteurs qui débarquent à Paris : les agriculteurs expriment leur mécontentement face à la crise agricole devenue chronique car la situation de beaucoup d’entre eux, et de toutes filières, est devenue difficilement tenable sur le court et le moyen terme.

Pourtant, le secteur agricole français pèse pour 3 500 000 emplois, et rassemble un chiffre d’affaires de 40 milliards d’euros par an.
Comment expliquer cette situation dans un pays qui se veut être une grande puissance agricole au niveau mondial et notamment  la première d’Europe ?

 

Un phénomène aux causes multiples

Concurrence internationale accrue, perte de compétitivité, volatilité et tendance à la baisse des prix, perte de débouchés… comme une majorité des pans de notre économie, l’agriculture n’a pas échappé à la mondialisation et à ses conséquences.

Révélée par l’ouverture rchés agricoles aux niveaux européen et mondial, la première épine dans le pied de notre agriculture est une compétitivité-prix insuffisante.

En effet, le prix de beaucoup de produits passe régulièrement en dessous du prix de revient français, c’est-à-dire le prix en dessous duquel les revenus issus de l’exploitation ne couvrent plus les coûts engagés.
La situation est donc intenable à court terme, notamment pour les éleveurs porcins : la faiblesse des prix menace la viabilité de leurs exploitations.

Il en va de même dans le secteur laitier qui de plus devra faire face, dès le 1er Avril 2016, à la fin des quotas laitiers, jusqu’ici garants d’une relative visibilité sur ce marché.

Mais comment expliquer ce manque de compétitivité-prix ?
La compétitivité-prix désigne, pour une entreprise, la capacité à conserver et à conquérir des parts de marché par l’attractivité de son offre en terme de prix. Plusieurs facteurs handicapant expliquent cette difficulté à se maintenir ou à progresser sur les marchés internationaux.

Notre premier handicap émane évidemment – tradition française oblige – de notre législation : d’une part les normes d’hygiène, de conditionnement ou encore de traitement des animaux sont bien plus exigeantes que dans le reste de l’UE et ailleurs dans le monde (ce qui n’est pas, fondamentalement, un défaut).
Notre second handicap tient au différentiel important entre les coûts salariaux d’un pays à l’autre, ne serait-ce qu’au sein de l’UE : le coût du travail est plus élevé en France que dans la plupart des pays d’Europe, ce qui vient augmenter considérablement les charges auxquelles font face nos agriculteurs.
La situation de nos producteurs de fruits et légumes illustre bien cet état de fait : le différentiel salarial dans leur branche qui nécessite beaucoup de travail à la main, est favorable à leurs homologues espagnols, polonais ou roumains par exemple.
Ainsi les secteurs des légumes et des fruits frais sont de façon récurrente en déficit dans nos échanges internationaux.

À cela s’ajoute le dumping social pratiqué par certains pays, notamment l’Allemagne qui profite d’une main d’œuvre à bas coût : les travailleurs bulgares. Elle tire de cette situation un avantage concurrentiel d’autant plus grand que ses normes en termes d’élevage sont bien plus souples qu’en France : par exemple, quand l’éleveur français doit dépenser 20 000€ en études d’impact environnemental avant d’installer une exploitation de 150 vaches, l’éleveur allemand n’a aucune obligation ; ses coûts sont ainsi réduits de façon globale et sa compétitivité-prix accrue : c’est un exemple parfait, qui compile nos handicaps en termes de coûts salariaux et de contraintes normatives.
L’embargo russe est un autre facteur non-négligeable, bien que conjoncturel, de cette crise. En effet les Russes, grands importateurs de produits agricoles français (et notamment de bœuf), ont mis brutalement fin à leurs importations alimentaires en provenance de l’Union européenne, en répercussion des sanctions économiques prises par l’UE à son égard suite à l’annexion de la Crimée. Les agriculteurs ont donc été contraints de se tourner vers de nouveaux marchés, parfois moins intéressants, pour vendre leurs produits, notamment celui du Sud-Est asiatique pour la viande bovine.

Enfin, la guerre des prix que se mènent les entreprises de la grande distribution en France est un important facteur de fragilisation des filières agro-alimentaires, et par « effet domino », des exploitations agricoles car la guerre entre les distributeurs tire dangereusement, et depuis longtemps déjà, les prix d’achat vers le bas.
La tendance ne semble pas aller en faiblissant, en témoignent les alliances nouées entre les centrales d’achats des différentes enseignes pour affaiblir encore les fournisseurs lors des négociations, et les nombreuses campagnes de publicité que les distributeurs entreprennent pour se revendiquer « le moins cher ». Et cela a des conséquences très lourdes sur la filière agro-alimentaire, qui se retrouve sous pression : ainsi rogne-t-on sur les budgets de R&D, les investissements de long terme, les engagements sociaux et environnementaux… et parfois même sur la qualité des matières premières utilisées dans les recettes.
Cette situation de sous-investissement hypothèque l’avenir de nos Industries Agro-Alimentaires (IAA) car elle les empêche de préparer leur avenir, les technologies, la compétitivité et donc les emplois de demain.
La guerre des prix ne profite pourtant que très marginalement aux consommateurs. D’une part parce que la proportion du revenu des ménages français consacrée à l’alimentaire est relativement faible (<10%), d’où un impact très marginal d’une baisse des prix en grande surface sur le pouvoir d’achat des Français. D’autre part parce que la baisse des prix se fait souvent au détriment de la qualité et de la traçabilité des matières premières (en témoignent les récents scandales alimentaires) ce qui met en péril la sécurité sanitaire ainsi que les productions plus chères mais plus qualitatives (souvent françaises).

 

Quels sont les risques d’un affaiblissement de notre agriculture ?

Au-delà de la perte d’une partie de notre patrimoine, ce sont des centaines de milliers d’emplois qui sont en jeu. L’élevage porcin génère en effet, à lui seul, plus de 100.000 emplois en France. Cela s’explique par l’importante chaîne d’abattage, de découpage et de conditionnement qui vient s’ajouter à l’activité d’élevage (autrement dit les IAA).

De plus, notre agriculture nous garantit une certaine qualité que nous maîtrisons, ce qui n’est pas toujours le cas des produits importés, car ils ne sont pas soumis aux même normes et que leur transport vient diminuer leur qualité (produits moins frais, pas assez mûrs, cueillis trop tôt ou abîmés par exemple).

Le manque de coordination inter-étatique et de réaction des autorités européennes face à cette crise, qui pourtant dépasse largement le cadre Européen, est dommageable.
Sans surprise, l’inaction et la passivité de Bruxelles face à l’effondrement des prix des denrées alimentaires ont laissé s’installer une crise agricole qui est désormais structurelle : des exploitations ferment et sont laissées en friche, des gens perdent leur emploi, des terres arables et des chaînes de production entières sont abandonnées face à la concurrence étrangère.
Ne seraient-ce pas les prémices de l’avenir que la commission Européenne réserve à l’agriculture européenne ? Une agriculture menée par le dogme de l’ultra-libéralisme ?

Et quoi pour demain ? Une agriculture menée par la guerre des prix, où tous les produits pourraient venir du bout du monde pourvu qu’ils soient moins chers ?  Une agriculture qui abandonne notre sécurité sanitaire et alimentaire ? Une agriculture libéralisée qui laisse mourir nos agriculteurs et nos terroirs, car trop peu compétitifs ? Une agriculture détachée de ses terroirs, de son patrimoine, de son passé, déshumanisée ?

 

Selon les mots de Jean Bizet, sénateur et président de la commission des affaires européennes du Sénat, l’agriculture est un secteur stratégique, un outil de pouvoir et de souveraineté qui mérite une politique publique « volontariste » qui prévienne les aléas et les mouvements erratiques du marché et apporte une vision stratégique de long terme, sûre et pérenne pour tous, du producteur au consommateur.

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