Croisade contre la médiocrité d’un acteur atteint

Un homme marche d’un pas énergique. Il n’a point un physique atypique, mais son regard est anxieux. Il secoue la tête tantôt à droite, tantôt à gauche, en fixant d’un air écœuré les passants, les égouts puants, les chiens mendiants, bref tout ce qui gêne dans le paysage sonore et visuel. Tout à coup, pris d’un frisson machiavélique, il sourit et rit d’un air espiègle de petit enfant ayant réussi son tour. Il rentre dans un bar. La foule le fixe, comme si dès son entrée, tous avaient compris de quoi il retournait.

Il commence à crier, d’une voix qui, dans son tremblement, évoque une pâle copie d’un soprano dramatique d’opéra: « Médiocrité, médiocrité, je ne vois ici que médiocrité. Ça pue l’à peu près. Dans vos gestes, dans vos actes, dans vos idées. »

L’assemblée s’est tue. Cette multitude de gens attend désormais la suite du discours de l’homme qu’au bout de trois mots, tous considèrent déjà comme un fou, un marginal. L’homme médiocre aime la folie, car elle le rassure sur sa propre stabilité, et surtout, le divertit. “Après tout, même les rebuts de la société ont leur utilité dans celle-ci”, se disent-ils.

« Je veux les choses en GRAND ! » reprend-il à nouveau.

Assis à une table, un homme en uniforme costume-cravate, rasé, raie sur le coté, décide de tenir tête à l’inopportun qui, “sans foi ni loi”, lui gâche son whisky tant mérité. Il lui répond d’un air dédaigneux que “Personne n’est parfait” que “Monsieur vit dans un film”, et que “Monsieur devrait arrêter d’obliger les bonnes gens ici présentes à jouer dedans”. Le public est tout ouï. Il se sent comme au théâtre et le caractère réel de l’évènement vient encore intensifier ce moment hors du commun. Enfin quelque excitation dans le paysage monochrome de leur existence !

« Non je ne vis pas dans un film ! Dans un film dis-tu ? Le film est fait à l’image de ce que la vie devrait être. D’ailleurs puisqu’on en parle, le cinéma est la seule chose valable que l’Homme ait créée. La seule chose qui ait un sens, une feuille de route, un scénario. Dans un film, les acteurs ne se dispersent pas, ils savent pourquoi ils sont là. Le dramatique c’est tout ! Lui seul permet de vivre. Soyez précis dans vos gestes, ayez de la prestance et du charisme ! » dit-il, en faisant de grands mouvements avec les bras. Sa qualité de jeu donne assurément un effet solennel à sa prestation. En balayant la foule du regard, il clame :

« Vous là dans votre costume, je vous vois toucher maladroitement la main de cette jeune femme. Tant d’hésitation, c’est atterrant de médiocrité! Vous, messieurs, je vous vois jacasser mais imagine bien que vous ne viendrez jamais à bout de votre débat. Vous êtes comme les autres, limités dans vos connaissances et vos informations. Ah si l’homme était omnipotent, le monde serait plus beau. Vraiment, je ne lis en vous que de l’à peu près. Il semble que vous vagabondiez dans cette vie, que vous y erriez 80 années durant, à droite, à gauche, en multipliant les actions dénuées de sens. Et votre destinée, où se trouve-t-elle ? »

L’auditoire ne ressent plus son excitation première. Un certain malaise traverse l’assemblée, comme une bourrasque glacée, un matin d’hiver. L’Homme médiocre n’aime pas qu’on lui dise ses vérités. Il se sent attaqué. Le locuteur, percevant l’embarras, continue sa croisade :

« Et même quand, enfin, vous percevez l’immobilité de votre existence, et tentez d’y remédier en vous laissant emporter par la grandeur de la vie, même dans ces moments-là vous ne savez pas vivre avec dignité. Dans votre inusuelle émotion, vous montrez un sentimentalisme exacerbé, qui encore une fois, tombe dans la médiocrité. Vos sentiments, trop longtemps refoulés, dégoulinent et vous salissent comme un jus trop gras, une crème trop sucrée. Seul l’Homme qui vit sa vie en GRAND sait s’émotionner avec décence. »

Il semble que le fou ait atteint son objectif. Les yeux des auditeurs sont désormais grands ouverts, ronds, transparents, comme ceux des poissons. Tous réfléchissent à leur condition avec un amer regret, le regret d’une vie non vécue. Qui a dit que les fous n’avaient pas de talent ? Cependant, le discours se fait plus fort, plus agressif !

« Pour qui vous prenez-vous à appréciez votre quotidien plan-plan ? La petitesse de vos actes me fait gerber. Vous n’allez pas me faire croire que vous aimez ça ! Vous faites de vos vies de passagères insignifiances. Vous êtes comme une fleur fanée en terre aride. Immobile, à trop prendre le soleil en voyant sa vie passer, elle se meurt. Moi je suis partisan des idées. Les idées c’est beau, elles flottent au dessus de nous comme des nuages et contemplent notre médiocrité! Elles ont une espèce de grandeur cérémoniale. Elles sont abstraites, intouchables contrairement à l’Homme. Elles sont pérennes, immortelles, elles nous narguent ! Si l’homme atteignait l’absolu dans tout ce qu’il faisait, il serait égal à elles.»

Et l’acteur, mal dans sa peau, mal dans sa vie, percevant qu’il risque bientôt de tomber dans l’incohérence, quitte la salle. En sortant, il se cogne contre un jeune homme dont le regard, différent de celui des autres, n’exprime pas la peur et l’angoisse, mais plutôt une sorte d’admiration. Lui est jeune, et n’est pas encore tombé dans le gouffre insipide de la vie. Un bel acteur en devenir. Le prenant comme complice de son imposture, le fou lui chuchote : « Je te confesse que j’aime la vie comme une succession de scènes essentielles. Des phrases pompeuses, des dialogues forts… Je n’aime pas laisser les mots abandonnés au hasard. »

Puis il disparaît. Il laisse derrière lui une foule abasourdie, assommée par les coups de massue qu’a portés son discours. La rhétorique est un bien vil instrument, elle n’est pas l’apanage de quelques uns, mais peut être utilisée par tous pour semer la zizanie.

Dans le bar, les médiocres bienheureux reprennent leurs esprits. Ils se sentent bien mieux sans cet individu qui leur pointe du doigt ce qu’ils ne veulent pas voir. Désormais, comme libérés de leurs chaînes, ils jacassent et se moquent de la prestation du “fou”. Ils peuvent désormais continuer leur vie comme un long fleuve tranquille.

L’acteur lui, s’enfuit par les rues d’un air narquois et satisfait, persuadé d’avoir, tel un Messie, livré un message existentiel. Ce fut le grand moment de sa journée : ce monologue se dit-il, était digne du plus grand des films.

 

 

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