La dépression : une ignorance stigmatisante ?

Si je vous fais part de ce sujet, c’est qu’il me tient à cœur tant j’ai pu constater les mythes et les déductions de sens commun que l’on se fait sur cet état de santé que l’on nomme « dépression ». Nombreux sont ceux qui affirment que « tout est dans la tête », et que, dès lors, cet état n’est pas digne d’acquérir le statut de « maladie »; et encore moins de « handicap ». Parallèlement à cela, les pouvoirs publics semblent d’un avis relativement similaire, en témoigne la faiblesse des effectifs psychologiques employés par les hôpitaux (nous parlons bien d’effectifs « psychologiques », non « psychiatriques »[1]) ; alors même que l’on estime que plus d’un français sur cinq a été ou sera confronté à la dépression[2].

De nos jours, via les débats portant sur la santé au travail, nous sommes par ailleurs tentés de confondre burnout et dépression. Pourtant, le « burnout », terme construit ex-post et anglicisme notoire, est loin de regrouper toutes les voies d’entrée possibles en dépression, et n’est pas forcément synonyme de celle-ci. A noter par ailleurs que ni le burnout, ni la « dépression », ne sont encore reconnus comme maladies professionnelles, alors même que le monde du travail est marqué par une augmentation conséquente des entrées en dépression des salariés.

 

Etudiant en sociologie, je ne peux m’empêcher de déconstruire ce que Durkheim nomme les « prénotions »[3], et de tenter d’extirper du sens commun ses jugements hâtifs. Je tenterai donc ici de vous proposer quelques pistes de réflexions alimentant le débat. Toutefois, à mon grand regret, cet article n’a comme prétention que de livrer des « impressions ». Je ne cherche pas à quantifier le phénomène et les objections, mais simplement à livrer ce que, par observation, je perçois de ce qui ressort de notre société.

Si l’ignorance du phénomène et son insuffisante prise en charge paraissent de mise, je souhaiterais néanmoins proposer des pistes particulières d’analyse et de débat du phénomène dépressif.

Ainsi, au-delà de la simple ignorance à son sujet, la dépression peut s’avérer être un vrai stigmate pour la personne concernée. En effet, dans une société où l’on valorise la concurrence et une soi-disant « méritocratie » fondée sur le travail et l’effort, la dépression est perçue comme un état « déviant », et, malheureusement, imputable à son porteur.

 

Deux réflexions se posent alors : Premièrement, doit-on blâmer les dépressifs de leur état, ou considérons-nous que la dépression est quelque chose qui s’impose à la personne ? Et, deuxièmement, la dépression doit-elle être considérée comme « déviante » et comme une pathologie à éradiquer au plus vite ? Les deux réflexions peuvent s’entrecroiser, même s’il est, dans notre cas, intéressant de dresser une distinction pour élargir les perspectives.

 

Considérant la première question, nous pouvons penser de façon raisonnable que, pour la majorité des personnes concernées, être en dépression n’a jamais ni constitué un souhait, ni relevé d’une conséquence attendue d’une quelconque action. Je prends donc le parti, et il est tout à fait légitime de penser autrement, d’affirmer qu’étant donné que la dépression est un état non souhaité, qui s’impose aux individus et les contraint, j’en appelle à la plus grande tolérance et la plus grande bonté vis-à-vis de ce handicap. D’autant plus que l’impression d’être stigmatisé pour quelque chose qui nous est extérieur est à la fois blessante et peut avoir des effets « circulaires » sur l’état de santé de la personne visée. Car, comme nous l’a brillamment expliqué Howard Becker concernant la déviance[4], « étiqueter » quelqu’un pour sa prétendue « déviance » peut fortement l’inciter à se croire déviant, à se sentir déviant, et dès lors à renforcer sa déviance. Pour dresser un parallèle plus imagé, il est fort probable qu’en posant un miroir devant quelqu’un, lui montrant une personne qui n’est pas forcément ce qu’elle est, celle-ci commence à croire qu’elle est ce reflet et va agir comme tel. C’est ce qui est notamment observable dans les études sur l’éducation : ce n’est pas pour rien que nous parlons de « spirale de l’échec ». Car, si un élève sent qu’il est en échec et que ses camarades et son professeur le lui font ressentir et l’étiquettent comme « mauvais », il aura d’autant plus de chances de rester « mauvais » et de s’enfermer dans ce « rôle social » qu’on lui a attribué.

Concernant le second aspect, le débat me semble davantage ouvert. En effet, deux options me paraissent être tout à fait légitimes. La première consiste à penser que la dépression étant une maladie, l’inhiber le plus vite possible de la personne est la meilleure chose que nous puissions lui proposer. Toutefois, une autre optique peut s’opposer à celle-ci dans le sens où la dépression constitue aussi un apprentissage, et peut s’avérer être un facteur de renforcement individuel et de connaissance de soi. Actuellement, il me semble que nous méconnaissons certaines vertus de la souffrance, pourtant porteuses de grandissement et de construction de soi ; bien que ce ne soit évidemment ni un souhait ni un idéal que nous soyons dans une société promouvant la souffrance. Cette optique rejoint le fameux dicton « ce qui ne tue pas rend plus fort ». A discuter et à établir dans quel mesure cela se vérifie-t-il ou non…

 

Une question reste, et peut se généraliser à d’autres pathologies : Est-on capable de « connaître » la dépression sans l’avoir vécue ? L’empathie nécessite-t-elle d’avoir vécu soi-même le « pathos », ou peut-on, par la connaissance, pouvoir s’affranchir de ce dernier tout en étant lucide ?

Cette réflexion concerne notamment toutes les personnes se vouant à la psychologie et à la psychiatrie. Doit-on avoir été malade pour connaître les malades ? Ou est-ce un défaut, en ce sens qu’ayant vécu un tel état, nous nous éloignerions de l’impartialité du médecin et de son idéal d’objectivité ?

J’aurais aimé pouvoir creuser le sujet en votre compagnie, mais mon devoir d’étudiant m’appelle à d’autres tâches. Le débat reste ouvert, chers lecteurs, et je vous invite à méditer là-dessus ; car c’est par la confrontation des idées que nous avançons, non par la certitude.

 

 

[1] Un « psychologue » renvoie à une personne spécialiste en psychologie. Le « psychiatre », lui est un médecin, qui s’est spécialisé dans l’étude médicale des maladies mentales. La psychologie relève ainsi d’une science sociale (bien qu’elle tend à se quantifier et à se « médicaliser »), tandis que la psychiatrie est une sous-branche de la médecine. Les deux démarches, la démarche psychologique et la démarche psychiatrique, dans leurs idéaux-types, possèdent des différences notoires, puisque le psychologue a surtout pour vocation de faire prendre conscience à son patient de « l’origine du mal », tandis que le psychiatre cherche à corriger « médicalement » (par des médicaments notamment), un état diagnostiqué comme pathologique.

[2] https://www.la-depression.org/comprendre-la-depression/la-depression-en-chiffre/

[3] E. Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique (1894)

[4] Howard S. Becker, Outsiders: Studies in the Sociology of Deviance, New York, The Free Press of Glencoe, 1963

1 Commentaire

  1. L’idée de la méconnaissance de la souffrance est intéressante, il faudrait réfléchir dans ce sens, peut-être, … . Sur quels écrits peut-on s’appuyer? (ou créer)

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