Les Maux du Silence

Les Maux du Silence

Les Rohingya sont persécutés en Birmanie. Obligés de fuir leur pays pour survivre, ils sont la cible d’un nettoyage ethnique sans précédent dans la région.

Qui sont les Rohingya ?

Minorité musulmane aux origines controversées, les Rohingya se sont installés à l’est de la Birmanie, dans l’Etat d’Arakan. En 2014, ils représentaient à peine 5% de la population birmane. Cela fait longtemps que leur condition est misérable. Après la Seconde Guerre mondiale, ils soutiennent les Anglais contre les Birmans. Une fois l’indépendance birmane acquise en 1948, les Rohingya sont systématiquement rejetés et discriminés en souvenir de cette ancienne querelle. Mais cette haine envers les Rohingya ne s’explique pas seulement par la guerre d’indépendance. Elle fait aussi écho à une forte montée du nationalisme bouddhiste en Birmanie, après l’arrivée au pouvoir du dictateur Ne Win en 1962. Ainsi, les Rohingya sont considérés par une part importante de la population birmane comme des sous-hommes. Dans un pays où 90% de la population est bouddhiste, la minorité musulmane est rapidement mise à l’écart. Les Rohingya vivent alors dans un dénuement total.

Mais ce n’est pas tout ! En plus de la pauvreté, ils subissent un gouvernement qui les méprise. En 1982 le gouvernement birman met en place une nouvelle loi sur la nationalité : seuls les habitants capables de prouver que leurs ancêtres étaient présents dans le pays avant 1823 obtiennent le statut de citoyen. Evidemment, l’Etat considère que les preuves des Rohingya sont insuffisantes. La nationalité birmane leur est alors retirée, ils deviennent apatrides .

Pire encore, tout droit politique, économique ou social leur est inconnu. Ils n’ont pas d’accès aux soins, ne peuvent tenir un commerce, et encore moins de se marier et avoir des enfants avec des bouddhistes.

Alors pourquoi ne parle-t-on que maintenant de ces persécutions ? Les tensions entre Rohingya et bouddhistes ne datent pourtant pas d’hier. En 2012, des affrontements entre bouddhistes et musulmans avaient causé la mort de 200 personnes. Mais le 25 août dernier, certains Rohingya excédés par leur condition ont mené plusieurs attaques contre des postes de police birmans. Cette action des rebelles de l’Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA) visait à mettre fin au harcèlement dont est victime la minorité musulmane. Hélas, l’effet inverse s’est produit. En réponse à ce nouveau pic de tensions, l’armée birmane tue, pille et viole en représailles. L’ONU considère que les Rohingya constituent la population la plus persécutée au monde ! Le représentant de l’ONU au Bangladesh parle même d’un nettoyage ethnique en Birmanie. La conséquence ? L’exode massif de la population musulmane. Depuis la fin du mois d’août, plus de 300 000 personnes ont fui la Birmanie pour rejoindre le Bangladesh ou l’Indonésie, où elles vivent dans des camps de fortune aux conditions plus que précaires.

Ci-dessus, un camp de réfugiés musulmans dans l’Etat d’Arakan

 

Le silence de la dame de Rangoon  

Pendant ce temps, le gouvernement ferme les yeux. Les Organisations Non Gouvernementales (ONG) et les agences des Nations Unies ont été expulsées de plusieurs secteurs sensibles du pays.

 

Aung San Suu Kyi (ci-contre), icône locale de la démocratie et lauréate du prix Nobel de la paix depuis 1991, est vivement critiquée pour son silence. La dame de Rangoon a passé 15 ans de sa vie en détention pour faire valoir la démocratie et les droits de l’homme, ces mêmes droits qui sont aujourd’hui bafoués dans son pays. Nommée conseillère spéciale de l’Etat en 2016, elle a un poids important dans la politique birmane, ce qui explique l’incompréhension générale quant à son attitude. Elle dénonce un « iceberg de désinformation » des médias étrangers. Selon elle, non seulement les Rohingya ne sont pas persécutés, mais ils mettent en plus en scène de fausses agressions de l’armée.

 

Alors pourquoi la prix Nobel de la paix agit-elle ainsi ? En réalité, elle n’a pas vraiment le choix. Depuis l’ancienne dictature, l’armée a gardé un pouvoir politique très fort. Ce sont les soldats qui dirigent les représailles, Aung San Suu Kyi n’est donc pas vraiment en position de les critiquer si elle veut garder leur appui pour réformer le pays. Son accès au pouvoir est encore très récent, c’est sans doute pour cela qu’elle craint de dénoncer ce massacre qui se déroule devant ses yeux. Cela reste, selon de nombreux observateurs, un mauvais calcul. En plus de ce désastre humanitaire, la croissance fléchit en Birmanie, les investissements baissent et les réformes n’avancent pas. Avec presque tout l’appareil administratif reposant sur ses épaules, Aung San Suu Kyi n’a pas une position facile.

En attendant, le gouvernement répand des rumeurs selon lesquelles les Rohingya auraient eux-mêmes mis le feu à leurs villages (rumeurs extrêmement crédibles, bien évidemment). Ils seraient tous des terroristes, une menace à éliminer. Le porte-parole du gouvernement, Zaw Htay, a ouvertement déclaré le 5 septembre dans un entretien : « Ceux qui ont fui peuvent être de deux types : ceux qui ont réalisé les attaques terroristes et se sont enfuis, et les autres qui sont des femmes et des enfants. » Devant une telle mauvaise foi, il est difficile pour quiconque d’intervenir pour essayer d’améliorer la situation.

 

Quel avenir ?


Sous la pression de la communauté internationale, le gouvernement birman a promis le samedi 9 septembre d’ouvrir des camps pour accueillir les musulmans en fuite. Trois camps devraient ouvrir dans le nord, le sud et le centre de Maungdaw, cœur des violences de ces dernières semaines. La Croix-Rouge locale devrait alors être en mesure d’enfin procurer des soins aux populations dans le besoin. Mais on estime qu’un tiers des Rohingya de Birmanie vivent désormais au Bangladesh, ce qui préoccupe énormément l’ONU. Les capacités d’accueil du pays sont saturées, et la crise humanitaire ne fait aucun doute. Le dalaï-lama lui-même a exhorté Aung San Suu Kyi à continuer d’essayer de trouver une solution pacifique à ce conflit. Dans sa lettre à la dirigeante birmane, il déclare : « Je vous appelle vous et vos collègues à tendre la main à toutes les composantes de la société pour tenter de rétablir des relations amicales au sein de la population dans un esprit de paix et de réconciliation ».

L’espoir est-il permis pour les Rohingya ? La solution pacifique tant souhaitée par tous est-elle envisageable ? Si des efforts ont été faits concernant les camps d’accueil pour les musulmans, la situation reste critique. Alors que les rebelles de l’ARSA ont déclaré le dimanche 10 septembre un cessez-le-feu unilatéral d’un mois pour apaiser les tensions, le gouvernement birman a répliqué qu’il « ne négociait pas avec des terroristes ». Pendant ce temps, les tirs sur les civils en fuite continuent. L’espoir demeure, mais la crise est toujours et plus que jamais d’actualité. Et pour aider les Rohingya, il faut d’abord en parler.

 

 

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