Une coupe du monde, mais pour qui ? (Copa para quem)

Photographie de Paulo Ito - artiste brésilien -
Photographie de Paulo Ito - artiste brésilien -
Photographie de Paulo Ito - artiste brésilien -

Le 12 juin, lors de la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde de football 2014, au stade Itaquerão à São Paulo, la présidente de la république fédérative du Brésil, Dilma Rousseff, se fait insulter par des milliers de Brésiliens révoltés.

Depuis un an, les mouvements protestataires se succèdent et le pays de Pelé, où le football est perçu comme une religion, est traversé par une montée de laïcité. Pour beaucoup, la samba a tourné au vinaigre, la fête est gâchée, la colère monte… Au banc des accusés : le gouvernement fédéral brésilien et la FIFA.

Durant les six derniers mois précédant la coupe du monde, les critiques de la population envers les abus financiers et les fausses espérances sur l’organisation de l’événement sportif n’ont cessé d’augmenter, pour atteindre un point culminant en pleine compétition mondiale. Ces voix qui s’élèvent peuvent être symbolisées par un mouvement, fortement promulgué, liké, twitté : le mouvement « Não vai ter copa », qui signifie « Il n’y aura pas de coupe » en portugais du Brésil. Il rassemble une population diversifiée (même si la majorité sont des jeunes, comme dans les manifestations de juin 2013) qui proteste de différentes manières : occupations, débats citoyens, manifestations, art de rue (graffitis, danse).

Mais quels sont les motifs de leurs revendications?

En premier lieu, les sommes exorbitantes allouées au financement de ce méga-événement ; près de 11 milliards d’euros. Ces dépenses dépassent de 8 milliards le budget initialement prévu et excèdent celles des deux dernières coupes du monde réunies. Sur cette somme, 3 milliards furent dédiés à la construction de 12 stades, dont l’utilité pour le futur de l’économie brésilienne reste encore douteuse, sans compter leur obsolescence programmée et les frais de manutention qu’ils nécessiteront. On peut prendre l’exemple, choquant d’absurdité, du stade construit à Manaus, dans l’état de l’Amazonia, alors même que la ville ne possède aucune équipe de football et qu’il existait déjà un stade dans cette zone du pays (à Belém).

Pour justifier de telles dépenses, le mot « héritage économique » est martelé par le gouvernement de Dilma Rousseff, dont la future réélection dépendra fortement du déroulement de cette coupe, à en croire sa perte continue de popularité auprès du peuple brésilien. Quel héritage ? Des infrastructures principalement, comme la rénovation d’aéroports ou l’amélioration du système des transports. Mais un pays a-t-il vraiment besoin d’une coupe du monde pour investir dans l’amélioration des dispositifs urbains ? Les 3 milliards d’euros dépensés dans les stades, ou les 4 milliards dépensés en frais publicitaires n’auraient-ils pas été mieux employés dans la construction d’écoles publiques ou d’hôpitaux, dont le Brésil a grandement besoin ? Parmi les critiques au gouvernement, la dénonciation d’un maquillage des villes hôtes de la coupe revient sans cesse. En effet, les travaux de construction sont souvent entrepris dans les zones riches et déjà touristiques des villes, comme c’est le cas à Rio de Janeiro. Les zones pauvres sont donc exclues de ces rénovations urbaines !

Un tel évènement sportif n’est indéniablement pas pour arranger les finances publiques de l’état organisateur. Le plus grand lucre est, en fait, réservé à la FIFA, à travers le dépôt de plus de 1116 marques, qui ne pourront pas être utilisées par les commerçants pour promouvoir leurs produits pendant l’événement. L’expression « Coupe du Monde 2014 » est elle-même une marque protégée dont ne pourront pas bénéficier les vendeurs qui ne sponsorisent pas la coupe du monde (imaginez un bar recevant une amende pour avoir l’inscription « Coupe du monde » à son entrée). Pour assurer ses bénéfices, la FIFA n’hésite également pas à violer la souveraineté nationale des pays partenaires. Ainsi, la « loi de la coupe », instituée au Brésil durant le déroulement du spectacle, va à l’encontre de certaines dispositions présentes dans la constitution brésilienne: l’interdiction de consommation d’alcool à l’intérieur des stades (qui a fait suite à de nombreuses violences durant les matchs) a été levée par la FIFA, qui justifie cet acte par le fait que Budweiser (marque de bière) est un des sponsors de l’événement. À la violation des droits engendrée par la FIFA s’ajoute le déplacement de milliers de personnes, sans appui financier de l’état, pour la construction des infrastructures exigées par l’organisation.

D’autre part, la corruption, sport national au même titre que le football, au Brésil, semble être exacerbée par l’organisation de cette coupe et provoque la révolte de la population. En 1994 et 1998, les États-Unis et la France reçoivent la coupe du monde, et construisent respectivement un nouveau stade. Le Brésil, lui, a décidé d’en construire 12. Ces projets mirobolants et cette surabondance de constructions, est difficilement dissociable de la corruption. Ce n’est pas par hasard que les quatre dernières coupes du monde ont été et, pour les prochaines, seront organisées dans des pays parmi les plus corrompus du monde (Afrique du Sud, Brésil, Russie, sans parler du Katar en 2022). La corruption au sein même de l’organisation de la FIFA n’est d’ailleurs plus un secret pour personne, et comme le dit Dave Zirin, auteur du livre critique, Brazil’s dance with the evil, « Bribery and FIFA go together like peanut butter and jelly » (la corruption et la FIFA vont ensemble comme le beurre de cacahuète et la confiture).

 

En attendant, les deux camps se préparent… Les rues sont décorées, autant de la mascotte de la FIFA que de graffitis et slogans dénonciateurs. Les sentiments des Brésiliens sont divisés: la coupe du monde s’est transformée en exutoire des tensions sociales au Brésil, et en opportunité d’expression de son envie de changement. Pourtant, l’amour du football demeure et les débats fusent sur l’incompatibilité de la révolte avec le soutien à la sélection brésilienne. Pour faire face à cette masse de révoltés, le gouvernement est bien préparé… Dix jours après le début de la coupe, des manifestations anti-FIFA ont éclaté dans les capitales brésiliennes, violemment réprimées. La police militaire a d’ores et déjà fait emprisonner des activistes ayant participé à l’organisation de ces protestations, et a déployé dans la rue un effectif de près de 100 000 policiers… pour ne pas gâcher la fête de la FIFA.

Envoyée spéciale au Brésil pour La Plume

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