L’âge d’or

« Je donnerais tout ce que j’ai pour retrouver, je le sais, mes amis, mes amours, mes emmerdes, » chantait Charles Aznavour en regrettant le temps de ses 20 ans.

Cet âge regretté, idolâtré, l’âge d’or vous diront certains, est présenté dans nos sociétés comme le moment de bonheur suprême qu’atteint chaque individu. Le temps de la jeunesse, de l’insouciance, de la santé, des amours et des amitiés, des problèmes sans importances. Il est vrai que la jeunesse offre des avantages : un corps opérationnel, des capacités intellectuelles importantes, une beauté qui ne sera plus jamais retrouvée. Mais est-ce une raison pour balayer d’un revers de main toutes les difficultés éprouvées à cet âge ? La jeunesse est en effet également marquée par une profonde solitude, lors de la découverte progressive de la dureté du monde dans laquelle l’individu évolue.

Dans un premier temps, l’expérience de la jeunesse est radicalement différente selon le milieu dans lequel on évolue. On ne peut pas faire de la vingtaine un âge parfait, lorsqu’on a conscience de ce que vivent certains jeunes, moins équipés au départ que d’autres pour affronter les débuts de l’âge adulte. La jeunesse est en réalité scindée en deux groupes.

Le premier est constitué de jeunes diplômés du supérieur, dotés alors d’un capital culturel important. Ces jeunes ont aujourd’hui plus de chances de trouver du travail car ils ont un diplôme. Ils se sentent intégrés dans une société qui leur offre des possibilités d’avenir.

Le deuxième groupe est constitué de jeunes n’ayant pas de diplômes du supérieur. Ils sont confrontés à la réalité du marché du travail plus tôt. A notre époque, les possibilités de progresser dans un milieu professionnel et de grimper les échelons sans diplômes sont moindres. Ces jeunes se retrouvent donc coincés, sans possibilité d’ascension sociale, dans une société moderne qui n’offre pas de nouvelles opportunités aux travailleurs non qualifiés. Par ailleurs, les inégalités sociales de départ ne sont toujours pas gommées par l’école. De nombreux sociologues l’ont démontré (notamment Bourdieu et Passeron dans Les Héritiers), l’école reproduit les inégalités sociales. Un jeune ayant été scolarisé en ZEP aura peu de chances de se voir un jour être diplômé d’HEC. La réussite sur la seule base du mérite est un mythe, qui contribue aux désillusions de nombreux jeunes.

Leurs 20 ans sont alors un âge de prise de responsabilité importante s’ils trouvent un travail, ou de profond désarroi lorsqu’ils se retrouvent sans rien. Cette vision est bien sûr caricaturale, mais elle permet de comprendre que la jeunesse n’est pas une expérience universelle et qu’elle est en ce sens loin d’être un âge d’or.

L’âge des responsabilités

Par ailleurs, même s’il est essentiel d’étudier la jeunesse comme un groupe d’individus hétérogènes, nous pouvons nous avancer sur une expérience commune de la jeunesse qui est l’entrée dans un âge de responsabilités, plus important que l’adolescence. La vingtaine est marquée par le passage du monde scolaire au monde professionnel pour les uns et universitaire pour les autres. Pour les jeunes entrant en étude, la projection dans ce monde peut être vécue difficilement. Les groupes d’amis s’éclatent, le chemin à vélo pour aller au lycée se transforme en un long trajet de RER et les bons petits plats de papa et maman se transforment en une pasta box tiède. Les jeunes quittant le domicile familial découvrent un monde de liberté présentant un revers : la solitude. Ce sentiment passera sans doute, mais il marque le début d’un nouvel âge, qui nécessite la création d’un nouveau groupe d’amis et l’acclimatation à un environnement différent.

Les jeunes ne continuant pas les études, nous l’avons vu, sont confrontés à des « problèmes d’adultes » auxquels ils n’ont pas forcément été préparés, dont le principal est de trouver un emploi pour vivre. La jeunesse est dans, tous les cas, marquée par la projection dans un nouveau monde. Elle est également marquée par de nouvelles attentes implicites de la société. Le profil « parfait » du jeune serait un individu en étude, avec une bande d’amis, une copine/un copain, détaché de sa famille sans pour autant en être exclu, sortant souvent, profitant de ses vacances à fond, avec un voyage entre potes à l’étranger par exemple et participant à la vie associative de sa fac. Ces petites cases à cocher sont parfois difficiles à remplir. Certains ne le vivent pas mal du tout, d’autres peuvent se sentir exclus, en décalage avec la jeunesse qu’on leur a toujours promis et qui ne se révèle pas être aussi idyllique que prévu.

La jeunesse est enfin marquée par une contradiction. Elle est en effet caractérisée par une plus grande liberté pour les individus, qui ne s’accompagne pas forcément par un épanouissement de ces derniers. Liberté ne veut pas dire bonheur et certains jeunes en font l’expérience.

Un avenir incertain

La jeunesse est donc marquée par l’incertitude, l’insécurité, la pression sociale. Elle est une période difficile, car particulièrement tournée vers l’avenir. Être jeune, c’est se poser des questions quant au futur. La situation économique me permettra-t-elle de trouver un travail ? Suis-je adaptée à notre société ? Que puis-je lui apporter ? Toutes ces interrogations témoignent d’une période marquée par le stress de ne pas « réussir sa vie », en loupant certaines opportunités ou en ratant des épreuves vues comme des étapes de vie (les concours par exemple). Notre génération est particulièrement tournée vers l’avenir, plus que celles qui nous ont précédé.

Une jeunesse de plus en plus engagée

La question environnementale, notamment, est prise au sérieux par la jeunesse. Elle peut susciter un sentiment d’impuissance mais aussi de révolte, qui conduit à un engagement de nombreux jeunes dans des causes écologiques. On sait que l’engagement de la jeunesse est capital pour le progrès économique et social, mais de quelle manière s’engage donc notre génération ?

La spécificité de notre génération est encore une fois le décalage entre des jeunes dotés en capital culturel et les autres. Les moins éduqués sont souvent qualifiés de passifs, ils se sentent étrangers aux combats de la jeunesse éduquée (climat, protection des animaux, pollution…) et sont alors exclus des mouvements sociaux de notre époque. La jeunesse éduquée est plus engagée et revendique une nouvelle façon de vivre en société, à travers notamment des mouvements sociaux comme « Nuit Debout ». Les manifestations de l’année dernière contre la loi Ore, démontrent l’engagement de la jeunesse étudiante en politique. La jeunesse éduquée n’est pas déconnectée de la sphère politique, contrairement à une jeunesse précaire plutôt découragée par le peu d’opportunités que lui propose la société, sans forcément adhérer aux grands combats de notre époque qui dépassent leur quotidien.

Avoir vingt ans n’est donc pas forcément synonyme d’épanouissement pour tout le monde. C’est aussi un âge de désillusion, de prise de responsabilité marquant l’entrée dans un âge adulte. Il est surtout très important de ne pas considérer la jeunesse comme un groupe homogène et de prendre en compte les spécificités sociales de chaque jeune. Avoir 20 ans, c’est loin d’être le bagne pour la plupart des gens, mais c’est un âge difficile pour beaucoup, toutes catégories sociales confondues. Finalement tout âge présente des avantages et des difficultés, l’âge d’or n’existe pas et entretenir ce mythe peut occulter la situation de nombreux jeunes, qui ne se reconnaissent pas dans ces paroles mélancoliques décrivant un âge hors du temps, doré.

https://www.monde-diplomatique.fr/1967/05/HONTI/27840

https://www.alternatives-economiques.fr/20-ans-1968-2018/00084034

http://www.europe1.fr/france/dur-dur-d-avoir-20-ans-aujourd-hui-1317441

https://www.marianne.net/culture/avoir-20-ans-aujourd-hui-jeunesse-precaire-jeunesse-atone

http://www.lefigaro.fr/mon-figaro/2016/06/10/10001-20160610ARTFIG00259-d-o-vient-le-malaise-de-la-jeunesse-occidentale.php

https://www.cairn.info/revue-apres-demain-2012-4-page-3.htm#anchor_abstract

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