Le Social Libéralisme, un courant marginal ?

Tantôt novateur, tantôt péjoratif pour une partie de la classe politique, la gauche française a toujours eu certaines difficultés à intégrer les idéaux libéraux en son sein. En d’autres termes, jusqu’à quel point l’intervention étatique dans les différentes sphères sociales et économiques est-elle réellement nécessaire à l’achèvement des idéaux de justice sociale, d’égalité et de promotion d’une société inclusive ? Tels sont les débats agitant la gauche depuis quelques années en France, aujourd’hui personnifiés par Emmanuel Macron, le ministre banquier, pro-startup, pro-Uber mais anticonformiste tant sur le plan de sa méthode que de ses prises de positions. S’interroger sur la définition du social-libéralisme, pour essayer de l’analyser et voir les perspectives politiques sur lesquelles il peut déboucher apparaît donc aujourd’hui comme une approche ovatrice.

 

Un concept porté par un idéal social

 

Le social libéralisme promeut une égalité des chances plutôt qu’une égalité des conditions. Autrement dit, ce dernier va plutôt chercher à donner des outils conceptuels et techniques à tous les individus sans distinction et tout au long de leur vie afin qu’ils puissent s’affirmer selon leur potentiel et non selon leur origine. John Stuart Mill théorisa le premier cette alternative entre le socialisme et le libéralisme classique, avec un accès garanti à tous aux « ressources publiques » dont l’éducation serait la principale. Cela a donné lieu à tout le courant du « positive power or capacity » visant à éliminer les inégalités de départ mais pas à créer à tout prix une égalité des conditions, pensée ensuite reprise par J.M. Keynes.
Ainsi, en affirmant la capacité d’autodétermination de l’individu mais en légitimant l’action publique pour lui donner les moyens de se réaliser, le social-libéral croit en la capacité d’un marché concurrentiel pour répartir justement les richesses, sans un Etat qui en aurait le monopole sous couvert de « justice social ». Le marché est la résultante d’une société d’échanges entre des individus intrinsèquement différents, auto réalisés, stimulés et motivés à produire grâce à la concurrence.

Le social libéralisme promeut une égalité des chances plutôt qu’une égalité des conditions.

 

Le libéralisme peut se dire ici « social » étant donné que ses tenants pensent que la capacité des individus d’innover, de créer est grande et assure à tous les membres d’une société la possibilité de vivre de manière digne grâce à l’augmentation des richesses produites. Celles-ci profitent alors au plus grand nombre grâce à la même possibilité de les obtenir avec l’éducation mais aussi l’accès libre et sans barrière à tous marchés car le libéralisme est l’ennemi des privilèges. Le social-libéralisme résulte en fait d’un profond humanisme, partant du postulat que chaque individu a naturellement la capacité de réussir.

Le libéralisme peut en outre prendre une dimension sociale en luttant contre toutes les formes de conservatisme liberticide. Cela passe par un positionnement clairement à gauche sur les sujets de société comme les récents débats sur l’IVG ou bien le mariage pour tous, ou encore à travers le libéralisme politique garantissant un Etat de droit et une séparation des pouvoirs, théorisé par Montesquieu, Tocqueville ou encore John Locke. Toute cette dimension sociétale qui tend parfois à être occultée, renforce l’antagonisme entre socialisme et libéralisme, alors que celle-ci est une composante essentielle sinon principale de la pensée libérale.

 

Un compromis politico-économique

 

Cette mise au clair conceptuelle révèle cependant l’ambivalence de la pensée sociale-libérale, entre intervention étatique et marché libre, entre liberté d’entreprendre et nécessité d’une certaine forme d’égalité.  Son positionnement sur le spectre politique français actuel n’est donc pas clairement défini, tant les divisions intrinsèques entre membres autoproclamés de gauche et de droite sont grandes et tant les lignes de démarcation entre ces deux bords sont mouvantes dans l’Histoire. Ainsi, si en France M. Macron incarne cette pensée visible et lui donne une concrétisation politique, ses fondements se trouvent avant tout au sein de la société civile et des intellectuels, à la fois avides de changement et de réelles alternatives mais aussi inspirés par ce qui s’est réalisé à l’étranger. Stephanie Mudge a montré que les partis de gauche modérée des pays européens ont intégré les enjeux du libéralisme dans leur programme, notamment en Allemagne dès 1950 avec Whilhelm Ropke et le Congrès du Bade-Wurtemberg et dans les années 1990 avec la « Troisième voie » de Anthony Giddens dont le but était d’unifier le nouveau libéralisme anglais et la social-démocratie. Ils acceptent ainsi le rôle du marché au niveau économique, refondent les services sociaux sans en remettre en cause la moralité ou l’efficacité.

Son positionnement sur le spectre politique français actuel n’est pas clairement défini.

 

Un renouveau intellectuel français

 

Le social-libéralisme français se traduit d’abord par une certaine présence dans la sphère intellectuelle. Ainsi, le philosophe Alain comme le montre le professeur Jérôme Perrier, a développé une doctrine pouvant être qualifiée de sociale-libérale, tout comme Monique Canto-Sperber, directrice de l’Ecole Normale Supérieure de 2005 à 2012 qui s’est attelée à montrer les limites conceptuelles du socialisme pour montrer sa concordance avec la doctrine libérale. De même, au niveau politique, certains hommes au travers de l’histoire ont pu montrer une certaine proximité avec le libéralisme dans des styles différents comme Proudhon, Charles Andler, Lucien Herr ou encore Bertrand Delanoë dans De l’Audace. Les représentants de la société civile aussi se retrouvent dans ces idées sociales-libérales à travers par exemple le think tank des Gracques visant à donner un second souffle à la gauche à travers des propositions d’individus issus en majorité du monde du travail et ou ayant eu des postes à responsabilité dans un cadre privé.

 

Ce mouvement est donc déjà ancré dans les sphères intellectuelles et civiles mais peine à s’affirmer dans la sphère politique. Cela nécessiterait de refonder les clivages en les calant sur des différences idéologiques profondes et structurelles pour mettre en place une réelle alternative, comme en Espagne ou au Canada, profonde et nouvelle, face aux tenants de plus en plus puissants d’une omniprésence de l’Etat dans tous les domaines et du conservatisme social. Une perspective de refondation que la France, à l’heure où elle connaît une forte montée des populismes, semble avoir bien du mal à intégrer.

1 Commentaire

  1. «Ce mouvement est donc déjà ancré dans les sphères intellectuelles et civiles mais peine à s’affirmer dans la sphère politique.»

    Enfin ça fait quand même 30 ans qu’on nous dit ça et bientôt 5 ans que le président français applique un programme «social libéral»…

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