La Dangereuse

Une apparition remarquée, un film acclamé par la critique française et une nomination pour le César de la meilleure actrice 2016, Loubna Abidar semblait promise à un succès indiscutable. Et pourtant… Après son rôle de prostituée dans « Much Loved », de Nabil Ayouch, l’actrice marocaine est devenue une paria dans son pays et a été obligée de s’exiler en France.

Le visage tuméfié, arcade sourcilière éclatée et hématomes sur tout le corps, le 6 novembre 2015, Loubna Abdidar est sauvagement agressée dans les rues de Casablanca. Impossible de porter plainte et trois cliniques refusent successivement de la soigner. La raison ? Rien de plus que la nature de son rôle dans le film « Much Loved ». Le scénario décrit le quotidien de quatre femmes obligées de vendre leur corps pour survivre à Marrakech. Quatre amies qui subissent du mieux qu’elles peuvent une violence physique et morale permanente. Mais le fait d’incarner une prostituée choque l’opinion publique et les autorités marocaines. L’actrice dérange et trouble les esprits les plus conservateurs. Si elle pardonne très vite à ses agresseurs, elle dénonce en revanche la mauvaise image que renvoient les médias locaux.

Surnommée «la honte des femmes marocaines», les accusations fusent. Outrage aux valeurs morales, atteinte à la réputation du royaume, certains imams vont même jusqu’à lancer une fatwa contre elle. Le film est interdit dans les salles au Maroc et le réalisateur et l’actrice sont assignés en justice. Loubna devient une paria. C’en est trop !

« La femme marocaine était beaucoup plus libre dans les années 60 » déplore-t-elle. Ne se sentant plus en sécurité, celle que l’on surnomme «la Dangereuse» s’exile en France, laissant sa fille de 6 ans et son mari au pays.

Une situation difficile à vivre, mais elle ne regrette rien. Elle continue à dénoncer l’hypocrisie autour de laquelle s’organise toute une société. « Dans ce pays où la nudité est proscrite, la fréquentation des sites pornos est l’une des plus élevées au monde », dit-elle.

Grâce à ce premier rôle, elle a pu parler ouvertement de sujets délicats, faire avancer un peu plus la lutte pour l’indépendance féminine. Et surtout, braquer les projecteurs sur ceux que le Maroc ne veut pas voir : homosexuels, prostitués, tous ces hommes et femmes qui symbolisent « les désirs de changement qui dérangent » selon elle.

Aujourd’hui, Loubna Abidar continue d’éveiller les consciences. Si elle dit ne pas ressentir pour l’instant l’envie de retourner dans son pays, elle reste largement en contact avec celui-ci, en témoigne l’ouverture de sa chaîne Youtube « Loubna Abidar sans maquillage ». Dans celle-ci, elle aborde des thèmes très divers, allant des élections législatives au mariage en passant par la jeunesse marocaine et le port du voile.

Dans un pays très conservateur où 93% des habitants se disent religieux (d’après une étude réalisée en 2012 par Global Religious Landscape), le pari est risqué. Les menaces de mort ne cessent d’être proférées sur les réseaux sociaux. Mais depuis son exil, elle parle sans crainte. En mai dernier, lors de la présentation de son autobiographie « La Dangereuse » elle déclare : « Je viens d’un peuple qui a grandi dans la peur, qui n’est pas prêt pour la liberté, la démocratie. Moi, je n’ai pas peur de m’ouvrir aux autres cultures ». Aujourd’hui, elle vit toujours à Paris, même si elle est retournée brièvement au Maroc récemment. Encore et toujours, le combat continue !

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