Fenêtre sur Rio

Vue de ma fenêtre sur une favela de Rio

Je trouve amusante l’odieuse supériorité avec laquelle les Européens ont tendance à juger les pays «en développement»… Cette appellation très hypocrite masque en réalité un profond mépris. Ce qui est différent de nous est forcément mauvais, arriéré. Comme si l’histoire des nations n’avait qu’un seul et unique débouché possible, le modèle occidental, modèle que chaque pays serait voué à adopter de façon inéluctable arrivé à un certain stade de «développement». Permettez moi de remettre cette assertion en question.

Revenant d’un échange de six mois au Brésil, pays chaotique en éternel construction qui n’existe qu’au travers de ses plages et de son carnaval annuel (voici la vision Franco-simpliste de la chose), j’ai eu l’occasion de comparer. Pour parfaire le cliché du bon touriste européen en mal d’exotisme, mes compagnons de voyage et moi même avons décidé de nous établir au pied d’une favéla du quartier d’Ipanema. Vous savez ? Ces bidonvilles insalubres remplis de sauvages endormis à la coke qui vivent entassés dans des maisons en tôles empilées les une sur les autres. Et bien croyez le ou non, de toute ma vie je n’ai jamais vu autant de personnes en chemise-cravate partir bosser à 8 heures du matin.

Les favélas sont bien loin des stéréotypes et fantasmes que nous autres européens alimentons. Ces dernières m’ont d’ailleurs énormément surpris… Pas de planches en bois ni de vieux jerricans d’essence à l’horizon… Mais du béton, des fenêtres et de belles paraboles en guise de chapeau pour capter les matchs sur leurs écrans 117 pouces. Moi qui pensais côtoyer misère et précarité, comprenez ma surprise…

Du côté de l’insécurité, mise à part une femme m’ayant proposé son aide pour monter mes courses jusqu’au pied du Morro, rien à signaler… Et pourtant là est le seul point sur lequel je m’accorderais à dire que le Brésil ressemble à la description qui m’en avait été faite. Si le danger est invisible, il est permanent. Quel que soit le quartier dans lequel vous vivez. Nombre de mes camarades d’échange ont eu le malheur d’être victime de « braquages » sauvages visant à leur extorquer portables et argent liquide.

Ce phénomène est une conséquence directe du fléau qui ronge le pays, les inégalités. Ici on ne vole pas pour s’enrichir, mais pour survivre. L’homme (ou l’enfant, car la plupart des agressions sont faites par des mineurs) qui vous menace avec son couteau n’a en général plus rien à perdre. Si tout ce qui l’intéresse sont vos possessions, il n’hésitera pas à vous contraindre à coopérer en cas de résistance. Face à la misère, la vie a peu de valeur au Brésil.

Oui, c’est vrai, le pays n’est pas exempt de problèmes. Si les favélas du sud de la ville sont habitables, celles du nord sont primaires, insalubres et en proie à toutes sortes de trafics. Ce clivage est une conséquence directe de la politique mise en place par la ville. Le tourisme, coeur de l’économie de Rio, se concentre autour des plages d’Ipanema et de Copacabana, toutes deux situées dans la zone sud. L’Etat oriente l’allocation de ses ressources et la disposition des forces de l’ordre en conséquence. Aussi, cette prédominance de l’activité touristique prend parfois une tournure très discutable sur le plan éthique. C’est ainsi que je me suis vu proposer des «favéla-tours», véritables safaris humains ou « l’occidental civilisé » peut venir admirer la pauvreté fascinante de certaines favélas bien confortablement dans une camionnette climatisée. Ces pratiques douteuses dignes des temps forts de nos célèbres expositions universelles du siècle dernier n’ont aucun mal à trouver leur public parmi les quelques deux millions de touristes annuels que la cité des Dieux accueille.

Vue de ma fenêtre sur une favela de Rio
Vue de ma fenêtre sur une favela de Rio

On parle souvent (à tort ou à raison) des mauvais cotés de Rio en omettant de citer ceux qui rendent cette ville si exceptionnelle. Absence totale de stress au quotidien, paysages magiques, installations modernes (une politique de grands travaux accompagne les préparatifs des Jeux Olympiques), climat enchanteur, plages agréables toute l’année, culture festive et joie de vivre permanente… Sans oublier le plus important, la mixité sociale.

Le pays est en proie aux inégalités, c’est un fait. Et une stratification sociétale découle fatalement de l’imparfaite distribution des richesses. Toutefois il n’y a pas de « Brésilien type ». La construction ethnique très hétéroclite du Brésil a fait qu’aujourd’hui des concepts tels que le racisme ou le communautarisme n’ont aucun sens. Ils s’effacent intégralement derrière l’idée que, quelle que soit votre couleur de peau ou vos origines, vous appartenez à cette grande dynamique de croissance qui conduit le pays depuis une vingtaine d’années, où chacun appréhende son prochain au travers du prisme de la tolérance et de la fraternité.

Le Brésil a une histoire unique faite d’immigration et d’élans colonisateurs. Plus que quiconque il a par le passé fait face aux dissonances destructrices nées de la cohabitation de plusieurs ethnies. Avec le temps, il a su assimiler ses différences en une seule et même culture qui figure aujourd’hui comme la plus grande richesse du pays, un véritable pays-monde.

Il me semble que nous autres Européens aurions beaucoup à gagner à considérer le modèle brésilien avec moins de suffisance, car en matière de cohésion sociale et d’intégration, ce n’est certainement pas lui le pays « en développement »…

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