La sortie de la Grèce de la zone euro : projections et analyses

« Actuellement, dans la plupart des pays de l’Europe occidentale, le système monétaire n’est plus qu’un instrument brisé dépourvu de toute action régulatrice. La reconstitution d’une véritable monnaie, pourvue de vertus qui en faisaient, dans le passé, la gardienne de l’ordre économique international, est la condition première de tout politique tendant à faire l’Europe. » (J. Rueff, 1950)
Ces propos seront peut être ceux tenus dans un avenir proche, si la crise de la zone euro persiste. Encore et toujours la stabilité de la jeune Union Economique et Monétaire est mise à rude épreuve. Depuis le printemps 2010, nous assistons à la dégringolade de la Grèce, qui se voit désormais obligée de mener une politique d’austérité sans précédent afin d’obtenir les lignes de crédit du FMI (31.5 milliards d’euros tout de même).
La situation grecque est connue: un déficit public atteignant 9.1% du PIB en 2011 doublé d’une dette publique culminant à 163.3% du PIB la même année.
De telles réformes structurelles sont justifiées, d’autant plus que la Grèce fragilise de plus en plus ses partenaires européens par le biais des engagements financiers privés et publics, et de la monnaie unique. Au cours de l’année 2012, le scénario de la sortie de la Grèce de la zone euro a été peu à peu développé ; pour certains, c’est un moyen de la sanctionner pour avoir été si peu vertueuse ; pour d’autres, ce scénario est une chance de sortie de crise pour la zone euro.

Mais que se passerait-il si ce scénario se vérifiait? La Grèce a-t-elle intérêt à retrouver son indépendance monétaire ? Et comment la zone euro pourrait-elle gérer la défection de l’un de ses membres ?

La sortie de la zone euro supposerait le retour à la Drachme, unité monétaire grecque qui prévalait avant l’unification monétaire. Ce changement d’unité de compte irait de pair avec sa dévaluation ; le pouvoir d’achat de l’euro étant difficile à supporter pour l’économie grecque, les autorités auront donc intérêt à ne pas fixer la valeur relative de la nouvelle monnaie à un niveau trop élevé par rapport à l’euro. Ce phénomène de dépréciation renchérira la valeur de la dette publique anciennement libellée en euros ; concrètement, si l’on suppose que la drachme sera dépréciée de 50%, alors le montant de la dette publique passera de 350 milliards d’euros à 525 milliards de drachmes. Sachant que près de 70% de la dette grecque est détenue par des investisseurs étrangers, il lui sera difficile de continuer à se financer via les marchés financiers du fait de la fragilité de sa monnaie et de son économie. La charge croissante de la dette et les difficultés à lever des fonds pour l’éteindre seront des entraves conséquentes aux « lendemains chantants ».
Concernant les dettes privées préalablement contractées entre entreprises et établissements financiers et impliquant des acteurs internationaux, il y a de fortes chances pour qu’elles restent libellées en euros du simple fait qu’elles impliquent des activités dépassant les frontières grecques. La détention par les entreprises et ménages de ses dettes en euros peut mener à la faillite de ces derniers par leur incapacité à assumer le poids financier du remboursement.
Ainsi, ces deux effets conjugués engendreront à coup sûr-ou plutôt au regard des précédentes expériences de réformes monétaires- un défaut de paiement d’une partie de la dette grecque et une paralysie des activités économiques qui sont financées par l’extérieur.

Mais ces répercussions négatives pourraient aussi être un moyen pour la Grèce de sortir la tête de l’eau.
En théorie, l’adoption d’une nouvelle unité monétaire est censée desserrer la contrainte pesant sur les réformes structurelles grecques.
Le fait de partager la monnaie unique avec d’autres pays et d’être sous la coupe de la BCE en termes de régulation monétaire et bancaire contraint le pays à se plier aux réformes drastiques convenues avec ses partenaires : les économies budgétaires doivent passer par la réduction du montant des retraites, des salaires, des allocations…et par une hausse des impôts.
Cet objectif d’assainissement des finances publiques doit être atteint pour préserver la relative stabilité du bien commun qu’est l’euro.
Toutefois, sortir de l’euro signifierait pour la Grèce la possibilité de mener une politique d’austérité beaucoup moins stricte puisqu’elle ne serait plus engagée dans une zone monétaire unifiée et aurait retrouvé sa souveraineté monétaire.
En pratique, étant donné les engagements financiers des pays de la zone euro via le premier plan d’aide en mai 2010 (73 milliards d’euros) et le second plan d’aide en 2011 faisant intervenir le Fonds Européen de Stabilité Financière (109 milliards d’euros), la Grèce devra néanmoins se réformer en profondeur .
D’un point de vue de la contrainte extérieure, cette réforme monétaire lui permettrait d’être davantage compétitive puisque les biens grecs exprimés en monnaie nationale seraient relativement moins chers que leurs homologues étrangers ; malheureusement, étant donné l’état de ses entreprises exportatrices et la situation de ses partenaires commerciaux, il n’est pas si évident que l’effet volume (le fait de vendre davantage à l’étranger du fait de la baisse des prix monétaires des biens) puisse supplanter l’effet prix (renchérissement du prix des importations exprimés en monnaie nationale). Autrement dit, rien ne nous assure que la sortie de la Grèce de la zone euro ne lui serait salvatrice.

En ce qui concerne les répercussions sur la zone euro, les projections économiques ne peuvent être certaines. Une économiste de l’OFCE, Céline Antonin, a tenté de chiffrer les possibles difficultés de cette sortie pour la zone euro.
Les conclusions sont mitigées mais selon son modèle, elle estime que l’Eurogroupe serait capable d’absorber les pertes provoquées par le retour à la Drachme et le possible défaut de paiement d’une partie de la dette publique grecque.
Les conséquences à craindre sont surtout d’ordre politique ; la zone euro sera vue comme une institution impuissante en n’ayant pas réussi à résorber les problèmes de l’un de ses membres.
Même si la solidarité fut effective, les mécanismes de transmission de la crise ont soulevé un problème fondamental : est-il possible de faire coexister des pays économiquement différents dans une même zone monétaire ?
Cet aveu d’échec politique pourrait marquer le début d’une réaction en chaîne forçant les pays les plus faibles, comme l’Espagne ou le Portugal, à sortir eux aussi de l’union monétaire : spéculation à la baisse sur l’euro, hausse des taux d’intérêt sur le marché primaire forçant les états à se financer à un coût toujours plus important…sont déjà des manifestations concrètes d’un possible échec.

Ainsi, la connaissance exacte des conséquences de la sortie de la Grèce de la zone euro n’est pas possible. La capacité d’absorption des pertes de la BCE et des banques centrales n’est cependant pas mise en cause ; par contre, l’incertitude plane toujours sur l’avenir grec, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de la zone euro. Rappelons-le, la Grèce ne représente que 2% du PIB européen, contre 13% pour l’Espagne et 17% pour l’Italie : ce qui est à craindre est moins la sortie de la Grèce de la zone euro que l’effet domino qui en résulterait.
Même si des critiques sont émises à l’encontre des dirigeants européens sur le manque d’engagement concret pour un approfondissement politique, ils ont malgré tout réagi en soutenant chacun de ses membres. Cette coopération, variable qui a fait défaut lors des crises monétaires et bancaires des années 1920 et 1930, est cruciale pour la préservation des acquis.
L’économie n’est pas une science exacte mais une science de l’homme ; notre avenir monétaire sera ce que nous voudrons en faire.
« Sans régulation monétaire, la liberté ne peut engendrer que le désordre. L’Europe se fera par la monnaie, ou ne se fera pas » (J. Rueff, 1950).

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