Faire grève contre les abus.

C’est l’habitude sans doute qui rendrait cette pratique pourtant insupportable presque indolore, cette habitude qu’a la presse télévisée et papier nationale de nous radoter les remèdes réformistes, en reprenant par fainéantise tous crus les éléments de langage préparés par les communicants du gouvernement, de l’IFRAP et des syndicats patronaux, allant presque jusqu’au bashing, au règlement de compte verbal sur les plateaux, martelant : « immobilisme » « passéisme » «  blocage » « prise d’otage »… et en taisant par médiocrité la voix des petits en luttes, des citoyens qui souffrent, des gens qui crèvent de leur conditions de vie professionnelles, sociales, environnementale…

Ces gens gavés d’anxiolytiques, comme on gave un fou - qui à raison crierait qu’il n’est pas fou -  finissent par tomber en catatonie et se persuader, à force de thérapie, « de pédagogie » gouvernementale, qu’ils sont la seule source de leur propre malheur. Comment ont-ils pu oublier que la grève est un frein à la machine de leur misère ?

À ce niveau, beaucoup de collégiens apprenant leur leçon sur la propagande au 20ème siècle, auraient compris cette déplorable pratique du journalisme comme un bourrage de crâne.

Alors quand on en a assez de s’abrutir devant la télévision et qu’on a récupéré assez d’éditoriaux pour se chauffer à l’année, est-il nécessaire de retrouver cette propagande dans les colonnes d’un journal étudiant ?

De la nécessité, il n’est finalement pas tant question que de la raison de retrouver cette insupportable battage dans un journal porté par des étudiants censés avoir l’esprit critique aiguisé, et un certain recul sur les paradigmes qui gouvernent les convenances sociales.

C’est donc un battage en sens inverse que je vous propose. Ça nous changera.

Un des paradigmes que j’ai en horreur est l’ignorance quasi-systématique de la possibilité de la remise en question du « cadre ». Sortir du « cadre » ? Le cadre c’est cet enclos dans les frontières duquel « there is no alternative ».  Le cadre régit nos rapports économiques et sociaux, il contraint par ce biais la dynamique, le chemin que poursuit notre destiné commune, notre devenir ensemble… il n’est donc pas qu’en enclos, il est aussi un cap.

Remettre en question ce cadre, de façon parfois virulente, était en particulier l’apanage des jeunes, des rêveurs, ces fougueux esprits que les rouages de la nécessité n’ont pas encore broyés pour les faire vieillir. Je ne crois pas qu’on puisse avoir la vingtaine, avoir toutes les opportunités intellectuelles qui nous sont offertes à l’université et ne pas au moins questionner ce cap qui depuis 30 ans poursuit ce qui ressemble à une longue descente dans un abyme d’indécence.

Et pourtant on m’a démontré le contraire, en questionnant la légitimité de la grève en ces termes : « La grève, droit ou abus ? » .
Avant de poser une question si maladroite, et en même temps si désespérément convenue, il aurait été pertinent de se demander à qui profite la réponse, la seule réponse, dont on nous abreuve et qu’on peut se surprendre à répéter sans vraiment y avoir réfléchi…
En l’occurrence, cela profite à ce réformisme paré de toutes les vertus, qui réinvente insidieusement la lutte des classes en remettant en question la légitimité du droit de grève, sur l’autel des sondages, du fait majoritaire provoqué par une foule dépolitisée à force de propagande médiatique, pour servir les intérêts particuliers d’une classe qui est en train de remporter la bataille des symboles : aujourd’hui le paradigme est que faire la grève doit être une pratique honteuse, un truc de gauchiste, de feignant, bientôt une façon pour les parvenus, les privilégiés, de se faire remarquer.

En plus, c’est mauvais pour l’attractivité financière et la croissance…

Mais nous informe-t-on sur les raisons premières des revendications sociales qui essèment aujourd’hui dans le pays ? Contre quoi ces gauchistes d’aides-soignants, d’infirmières, de caissières, d’ouvriers, de de postiers, de dockers, de personnels administratifs… et j’en ignore encore, font-ils grève ?

Les étudiants d’un grand établissement tel que le nôtre, qui se gaussent de leur avenir de cadre, de décideur, de « leader » (dixit Batschounet <3 ) ne peuvent ignorer dans l’entre-soi de la porte Dauphine certaines réalités.

Un exemple parmi d’autres : le « new public management », qui a fini par mettre à genoux les hôpitaux publics et s’attaque maintenant à l’éducation supérieure, à la recherche et met un pied dans le secondaire…

Au départ un corpus sorti des think-tanks anglo-saxon, le NPM est devenu une doctrine qui tient l’Etat pour un agent irrationnel et dont la gestion devrait s’aligner sur les normes et les modèles de l’entreprise privée[1] (maximisation du profit, baisse des coûts, modèle actionnarial…) qui seraient seuls garants de l’efficacité. (Cc les cours de micro-économie[2] !)
L’adoption progressive des cette doctrine dans une partie des composantes de l’action publiques (les hôpitaux en sont les plus emblématiques) nous a fait passer d’une logique de service public aux usagers à une logique de rentabilité envers des clients.

Mais l’action publique ne peut se laisser enfermer dans une logique marchande, car elle œuvre dans des domaines où le politique doit garder le pas sur l’économique : l’Etat doit agir au nom de l’intérêt général, pas au nom d’un service comptable, au risque de finir par confondre les moyens avec les finalités : la SNCF n’a pas vocation à être rentable mais à être un instrument national de l’aménagement du territoire de la France ; Les hôpitaux ne peuvent sainement considérer les patients comme des facteurs de coût et de revenu, c’est pourtant ce qu’il se passe depuis la tarification à l’acte ; La police ne peut pas évaluer la qualité de son service par la quantification des interpellations et des contrôles d’identité…

Si c’est cela le visage du réformisme, alors vive la grève !

On ne peut pas poser une question aussi grossière qu’elle en contient déjà la teneur infecte de sa réponse : les grévistes abusent-ils ? Mais des abus de qui parle-t-on ?

Des cheminots ? Des fonctionnaires ? Des caissières de carrefour payées au lance-pierre ? Des ouvriers de Siemens et de Ford mis comme tant d’autres à la rue avec leurs familles ? Des postiers confrontés à des taux de suicide effarants ? Des infirmières des CHU ?

Ou des abus du capitalisme actionnarial ? Ce capitalisme de connivence et de copinage, où les capitaines d’industrie sont aussi les propriétaires des grands groupes de presse ?

Ces mêmes grands entrepreneurs méritants qui ne vont certainement pas profiter des bénéfiques et nécessaires réformes du code du travail, des lois sur le secret des affaires, de la suppression de l’ISF, du verrou de Bercy, des aides du CICE… pour faire prospérer la santé financière de leurs bienveillantes et bienfaisantes entreprises philanthropes, pendant que la start-up nation offre 3.2 milliards d’euro à ses ménages les plus fortunés, mais ne peut se permettre d’allonger des budgets dans les EHPAD, pour que nos anciens puissent simplement faire leur toilette. On a désormais le droit de faire des profits en laissant le 3ème âge dormir dans ses défécations sans se faire arracher sa chemise !

Alors, grève : droit ou abus ?

 

[1] https://www.franceculture.fr/conferences/faut-il-en-finir-avec-le-new-public-management-lavis-de-marcel-gauchet

[2] http://laplumedauphine.fr/2017/02/28/pourquoi-je-naime-pas-la-micro/

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