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"De l’autre côté du rivage"-Nouvelle gagnante du Prix de La Plume.

"De l’autre côté du rivage" par Guillaume Vaillant.

Comme toujours, l’été avait fini par revenir sur l’Île. Bien sûr, jamais il n’y pleuvait, et les  nuages ne couvraient que très rarement le soleil radieux. Mais au fil des siècles, Laplace avait  appris à distinguer les saisons.

La douce brise chuchotait à travers la prairie, et les flots lui répondaient le long du sable chaud.  Seuls les grattements irréguliers de la plume sur la feuille parvenaient à convaincre que le  temps suivait son cours. Qu’il n’était pas bloqué dans un cycle. Arrivé à la fin du livre, Laplace  traça l’ultime point et lâcha un soupir satisfait. Il était dehors, installé à un bureau de fortune.  Sous la fraîche ombre dessinée par le phare, il admira le champ de fleurs qui s’étendait en large  devant lui, entouré d’un azur qui semblait infini.

Il alla ranger son ouvrage avec les autres, le long des étagères qui remplissaient le seul  bâtiment de l’Île, puis s’assit sur un rocher près de la plage rosie par l’astre couchant. C’était à  ce moment de la journée qu’il fallait la surveiller, puisque c’était à ce moment qu’ils arrivaient.  Il tendit la tête vers l’horizon et ferma les yeux, profitant des chauds rayons qui caressaient sa  peau lisse comme le marbre. Il pouvait bien se le permettre, il avait fini de noter tout ce qu’il  avait à noter.

Un jour, il y a très longtemps, sa conscience s’était éveillée sur l’Île. Son Père lui avait demandé  d’accompagner ceux qui y passeraient, et de s’en rappeler, car c’était là où leurs voyages se  terminaient.

De longues minutes s’écoulèrent. Celui d’aujourd’hui met du temps à arriver, dis donc. Pour  patienter, Laplace se retourna vers le champ, puis scruta les fleurs qui le constellaient avec  concentration. Il se remémora, car c’était son devoir.

Ses yeux s’arrêtèrent en premier sur un faisceau de coquelicots. Quatre soldats, tous jeunes.  Au mauvais endroit, au mauvais moment. Ils avaient fait naufrage en bonne santé, préservant  Laplace d’une scène d’horreur certaine. Ceci n’était pas surprenant, puisque l’on arrivait  toujours sur l’île soigné, comme son Père le voulait. Ce dernier pouvait bien leur accorder cela  avant qu’ils ne partent pour l’au-delà. Il n’avait plus parlé à son fils depuis son éveil, et  pourtant, Laplace savait qu’il veillait.

Bien sûr, cela n’avait pas chassé ce qu’ils avaient vécu. Des soldats, Laplace en avait croisés,  mais nul aussi perturbé. De toute façon, il n’était jamais simple d’annoncer à quelqu’un qu’il  vivait ses derniers instants. Eux n’avaient pas fait exception. Tout de même, ils avaient suivi  ses demandes, et lui avaient confié les récits complets de leurs vies. Les jours heureux, la pluie  de fer, les cris du ciel, rangés dans la bibliothèque. Cela aidait à se souvenir, tout comme les  coquelicots, tout comme la boîte entreposée, dans laquelle Laplace avait casé ce qu’ils avaient  laissé : des tuniques, des armes, des photos d’êtres aimés. Même une fourchette rouillée : l’un  était encore en train de manger quand l’obus les avait frappés.

Plus loin, une anémone pourpre tendait timidement ses pétales. Une enfant. Sa vie fauchée  par la maladie, elle était restée à l’hôpital, des années durant. Sur l’Île, délivrée du mal qui l’avait étouffée, son sourire était contagieux. C’était la première fois qu’elle se sentait assez  forte pour vivre, alors elle avait gambadé. Ils avaient beaucoup parlé, avant qu’elle ne  disparaisse, laissant quelques esquisses maladroites sur la couverture. Bien sûr, si elle était là,  c’est que tout le monde l’avait oubliée. Ses parents avaient préféré la laisser, l’ignorer - pour se  protéger.

Un lys suivait. Laplace hésita quelques instants. Saperlipopette, qu’est-ce que c’était, déjà ? Il  se rappela avant que l’angoisse du vide n’inonde son esprit. C’est vrai, un rat. Parfois, son Père  lui amenait des animaux. Laplace les comprenait moins. Il essayait de parler leur langage, non  sans difficultés. Les tomes qui en résultaient étaient maigres : seulement quelques bribes de  ce qu’il déduisait. Il se demandait souvent si les faire venir en valait vraiment la peine, s’ils  comprenaient. Je suppose que même eux méritent d’être accompagnés jusqu’à la fin.

Une vague bruyante interrompit ses contemplations. Il baissa la tête vers le rivage. Là,  agenouillée, une femme toussait, rejetant l’eau de ses poumons. Après s’être approché, il l’aida  à se relever. Son regard, deux aigues-marines serties dans des pattes d’oie, rencontra le sien.  Laplace se figea, et, pour une fois, eut du mal à retrouver les paroles qu’il avait tant de fois  répétées. Sans un mot, il pointa la prairie, faisant signe d’y aller tout en la prenant par la main.

Remontant le sentier, il n’osa pas la regarder dans les yeux. Étrange. Bien sûr, elle l’assaillit  de questions, alors il expliqua. Pourquoi elle était là, pourquoi il était là. Ils se présentèrent  brièvement - elle s’appelait Ophélie. Au fur et à mesure qu’elle prenait conscience de la  situation, elle demeurait étrangement sereine.

Ils arrivèrent à une zone vierge du parterre de fleurs, où seules des herbes foncées par le  crépuscule oscillaient. Ophélie parcourut le champ qui les entourait de ses yeux écarquillés,  un sourire radieux ridant ses fossettes déjà sillonnées.

“Qu’elles sont bien entretenues, c’est magnifique !” Le regard lointain, dans lequel son  interlocuteur ne sut discerner fascination ou songe, elle poursuivit. “Chaque fleur est pour  quelqu’un, je ne me trompe pas ?”

Il acquiesça. “Ça doit prendre du temps, de s’occuper d’un si grand jardin. Pourquoi faites vous cela ?”

“Pour les honorer. Certains sont oubliés. D’autres ont des proches, mais qui ne peuvent pas  fleurir une tombe, alors je m’en occupe. Je les accompagne dans leur passage vers l’au-delà.  Mais ce n’est jamais assez.”

“Une noble cause.” Elle s’interrompit à nouveau, comme pour retenir quelque chose en elle.  “Que se passe-t-il quand on meurt ? Qu’est-ce c’est que vous entendez par au-delà ?”

“Je sais seulement que c’est un endroit lointain. Là-bas.” Il fit un geste vague vers là où le soleil  venait de sombrer. “Ne vous inquiétez pas, il vous reste encore du temps, celui-ci peut être  long, par ici. Mais au lever du jour, vous disparaîtrez dans le vent.” Alors qu’il eut fini de parler,  une bourrasque siffla, emportant vers les cieux d’innombrables graines de pissenlit.

Ophélie pinça les lèvres. “Je vois.” Elle pointa du doigt la magnifique traînée lactée, s’efforçant  de se changer les idées. “J’en ai vu beaucoup le long du chemin, est-ce votre variété préférée ?”

“Pas spécialement. Je n’ai pas de favorite, j’y suis indifférent.”

S’agenouillant, elle caressa une orchidée. “Tout de même, quel nombre d’espèces il y a !” Elle  hésita. “Et moi, je serai laquelle ?”

“Celle que vous souhaiterez. Il arrive que certains ne sachent pas répondre, ou qu’ils ne veulent  pas. Dans ce cas, je plante un lys. Généralement, le blanc satisfait. Ce n’est ni trop terne, ni  trop coloré. Ici, la nuit, leurs pétales brillent de mille éclats.”

Ophélie n’eut pas à réfléchir longtemps. “Le lys conviendra.” Devant l’air interrogateur, elle  s’expliqua. “Comme le premier bouquet que m’avait offert mon mari. À l’époque, il n’en savait  pas plus sur les fleurs que sur moi. Comme pour vous, c’était un gage de sûreté. Bien sûr, il  aimait en rajouter, comme quoi le blanc me correspondait. Qu’il était beau, pur et radieux,  comme il me voyait.” Sur ces derniers mots, la voix d’Ophélie se brisa, et elle ne parvint à  réprimer un sanglot. Laplace détourna le regard, compatissant mais impuissant. Elle s’excusa.

“Vous savez, c’est impressionnant que vous ayez tenu jusque-là. Certains deviennent  hystériques. Si d’autres restent plus calmes, tous ont l’air tristes. Peu importe à quel point on  pense s’y être préparé, ce n’est pas facile de mourir.”

Il fit apparaître un mouchoir entre ses doigts et le lui tendit. Elle le remercia. Le silence régna,  le temps pour elle de reprendre ses esprits.

La lune, entamant sa course céleste, fut le signe que le moment de raconter était venu. Les lys  comme les flots commencèrent à scintiller, mélangeant terre, ciel et mer en un cosmos étoilé.  Usant à nouveau de sa magie, Laplace invoqua deux chaises ainsi qu’une table fournie d’une  plume, d’un encrier et d’une large feuille. S’asseyant, il invita Ophélie à faire de même et à  parler d’elle.

D’un naturel bavard, sa mémoire encore intacte malgré l’âge, elle ne fut avare de détails. Elle  conta son enfance, sa carrière, son mariage, puis sa retraite aussi tranquille que solitaire,  jusqu’à ses derniers instants, tranquillement alitée. Arrivés à la conclusion de son épisode, il  tassa le paquet de notes sur la table d’un geste satisfait.

“Merci, j’ai matière à écrire un magnifique récit. Selon vous, quel devrait être le mot de la fin  ?”

“C’est à vous d’encrer cette histoire. Choisissez donc la voie qui vous convient.”

Il grimaça. “Ce n’est pas à moi de prendre une telle décision, ma plume doit rester  transparente. Je ne suis que le prisme des innombrables personnes que j'ai rencontrées.”

“Pour qu'un prisme dévoile la beauté de ses couleurs, il faut bien que quelqu’un y tende une  lumière. Si vous ne faites que rapporter, ce livre sera une piètre célébration, non ?”

“Je n’ai pas d’avis à apporter, je n’ai rien vu de votre monde. Seulement entendu.”

“N’avez-vous jamais envisagé de vous éclipser, de voyager ?” À son absence de réponse, elle se  reprit. “Pardon, il est vrai que vos devoirs doivent vous retenir ici.”

Il la corrigea. “Pas vraiment, quelqu’un me remplacerait sûrement. Mais je préfère rester. De  l’autre côté, la nature humaine semble cruelle.”

“Cela ne rend la bonté que plus belle.”

“Les éléments se dressent contre la vie.”

“Les plantes ont besoin de la pluie comme du soleil pour fleurir.”

“Pas ici.”

“Ne souhaitez-vous donc pas tisser des liens ? Parler à des gens plus qu’une soirée ?”

“Ce n’est pas un problème. Vous avez beau disparaître à l’aube, s’il y a beaucoup de choses à  raconter, la nuit fait en sorte de durer plus longtemps.”

Ophélie rit d’un ton cristallin. “Cet endroit est décidément bien étrange. Vous aussi.” “On me le dit souvent.”

“N’y a-t-il rien d’autre qui vous retient ?”

Laplace soupira. “Si je quitte cet endroit, un jour, moi aussi, je serai confronté à la mort et  l’oubli.”

“Qu’êtes-vous exactement ?”

“Je n’en suis pas sûr. Certains m’appellent Dieu, d’autres Démon.”

“Ne vous sentez-vous pas seul ?”

“On s’y fait, après des siècles.” Il répondait avec indifférence, continuant de noter ce sur quoi  ils conversaient.

Elle hocha la tête. “C’est vrai qu’il est dur de faire autrement, quand on vit plus longtemps que  ceux qu’on souhaite aimer. N’est-ce pas triste, de toujours voir les autres vous quitter ?”

Il souffla du nez. “Vous savez, c’est moi qui suis censé poser les questions. Sinon, je vais finir  par écrire à propos de ma personne, dans l’ouvrage qui vous est pourtant consacré.”

Elle sourit. “Cela ne me dérange pas, loin de là. Ne vous êtes-vous donc jamais attaché à  quelqu’un ?”

Les grattements de la plume stoppèrent. “Mon devoir n’est pas d’aimer, juste de ne pas  oublier.” Il poursuivit, l’air pensif. “Peut-être est-ce pour me protéger. Si je m’attachais trop,  cela me rendrait triste.”

Pendant un moment, ils se turent.

Laplace reprit. “Excusez-moi pour cette question, mais pourquoi paraissez-vous si peu  troublée par la mort ?”

La réponse ne vint pas tout de suite. “Mon mari a quitté ce monde alors qu’il était adulé, et à  son enterrement, on ne distinguait plus sa tombe tant il y avait de gerbes. C’était beau.”  Ophélie se leva, tournant la tête vers le champ. “Quand mes forces m’ont quitté, j’y repensais.  Au fait que j’aurais aimé finir de la même façon, noyée dans une mer de fleurs.”

Elle se mit à marcher vers la lumière naissante du matin. “Mon souhait a été exaucé, alors, je  n’ai pas à m’inquiéter.”

Elle se retourna. Laplace eut le courage de rencontrer son regard, pour la seconde fois.

“Votre grand-mère est passée par là, il y a longtemps. Je n’en doute pas, elle avait les mêmes  yeux que vous, comme des gemmes.”

“Vous êtes gentil. Il faudrait plus de personnes comme vous, de l’autre côté. Je ne l’ai jamais  connue, cependant.”

“Je lui avais demandé si elle avait des regrets. Un seul, de s’être disputée avec sa famille, et de  n’avoir jamais vu sa petite fille. En avez-vous ?”

“Sûrement un ou deux.” Sa présence s’effaçant sous les premiers traits peints par l’aube, elle  salua Laplace de la main. “Mais je suis satisfaite.”

“Alors adieu, Ophélie.”

“Adieu, Laplace. C’était un plaisir de croiser votre chemin.” Ses derniers mots restèrent gravés  en lui. “N’oubliez pas de vivre.”

Ophélie ne laissa derrière elle qu’un cheveu en fil d’argent, flottant dans le vent. Arrivant à ses  pieds, Laplace resta immobile, perdu dans ses pensées.

Le temps passa lentement, jusqu’à plus tard, dans le phare. À quelques mètres du sol lors de  sa première ascension, la première étagère libre se trouvait maintenant loin au-dessus des  nuages. Un malaise le rongea lorsqu'il longea toutes les collections poussiéreuses. Toujours  satisfait des conclusions de ses tranches de vie, celle d’Ophélie lui laissait une amertume  grandissant à chaque pas dans cet interminable colimaçon.

Rendu au bout, le bras tendu vers la case, il réalisa. Serrant l’ouvrage fort dans ses bras, il  dévala l’escalier, et entama une longue course. Arrivé à la plage, il prit une barque.

Et s’en alla.

Et longtemps, il rama. Un jour, il s’échoua le long d’un rivage. Puis il se mit en route, vers  l’inconnu. Laplace se jura, dorénavant, de vivre. Sans regret.

Il y eut des jours heureux comme malheureux. Il vit les saisons, les vraies. Il se fit des amis. Il  eut des amours. Il s’autorisa même, enfin, à pleurer les morts, qu’il dut affronter à maintes  reprises, sa longévité oblige. Il se rendit compte de l’étendue de son ignorance, qu’il prit plaisir  à combler. Il continua à parcourir le monde, sans jamais s'arrêter.

Il finit par faire le tour de la Terre, et atteignit de nouveau la mer. De l'autre côté, il entrevit sa  petite île quittée il y a maintenant si longtemps.

Il n'était plus le même. Mais pourtant, il se souvint. De tout le monde. D'Ophélie. Et de ceux  rencontrés après cela, dans le monde des vivants.

S’allongeant le long d'un tronc d'arbre, il laissa les derniers rayons du crépuscule caresser son  visage. Il était ridé, cerné, et les instants de l’autre côté l’avaient plus fatigué qu’une éternité  sur l’Île. Sur ses genoux, l’épais livre était ouvert à l’ultime page. Petit à petit, l’histoire  d’Ophélie était devenue une préface, comparée à l’étendue de la suite. Des récits de divers êtres  rencontrés pendant son long voyage, des esquisses, des notes, des cartes. D’autres extraits, ne  provenant pas des autres, mais de lui. Ce qu’il avait vécu, vu, entendu.

À bout de forces, il gribouilla quelques phrases, puis tira le point final.

Petit à petit, le monde qui l’entourait s’assombrit, ou plutôt, s’éclaira. Il sentit son Père à ses  côtés. Instinctivement, Laplace s’excusa. D’avoir voyagé par-delà de l’Île, d’avoir sacrifié son  immortalité, de s’être condamné à oublier pour toujours.

Son Père l’interrogea, la voix dénuée de toute émotion, comme la première fois qu’il lui parla. “Laplace, mon Fils, regrettes-tu ce choix ?”

Laplace arriva à sa réponse en un instant. “Non, Père. C’est seulement là, alors que la mort me  tend ses bras, que je constate que j’ai vécu.” Parlant enfin de nouveau à celui qui l’avait créé,  quelque chose le tiraillait au plus profond de lui. Mais il ne savait pas quoi, donc il bredouilla.  “Père, vous savez, j’aurais aimé un signe… n’importe quoi. Que vous me donniez un indice sur  le sens de mon existence.”

"Mais tu l’as compris par toi-même, n’est-ce pas ?"

Laplace sentit une chaleur l’envelopper.

“Tu es devenu un Homme.”

Les pensées de Laplace se clarifièrent. Il remercia son Père, le salua une dernière fois. Puis il  continua de marcher, dans la lumière.

“Avant que tu ne partes, dis-moi. Quelle est ta fleur préférée ?” Après avoir répondu, Laplace s’effaça.

Et sur l'Île, un lys bleu comme ses yeux germa.

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