"La Bibliothèque" de Leslie Lathélize.
Puis, alors que je faisais volte-face pour enfin rentrer chez moi, une main m’attrapa le poignet. Je me suis toujours dit que si ça se passait un jour, je me retournerai et je tomberai instantanément amoureuse, ou bien je casserai la figure d’un potentiel assaillant. Quand ce genre de chose qui n’arrive pas, finit par arriver, rien de tout ça n’arrive. Mais moi, à part de la surprise, rien ne me traversa. J’ai juste pensé ce mot : « Saperlipopette. » Et, à moins de penser toutes les syllabes en même temps, c’est un long mot à prononcer dans sa tête. Puis, une fois retournée, je vis que le garçon qui me retenait, c’était l’inconnu qui s’échinait sur ses cours en face de moi depuis que la grande horloge de la bibliothèque avait sonné midi. J’entrouvris les lèvres, il cilla.
Il se leva maladroitement. Sa chaise grinça sur la moquette.
La scène était observée, comme est observée une famille de hérissons qui se fait la malle derrière le grillage de la résidence.
De nombreuses secondes s’étaient écoulées, assez pour que je réfléchisse à l’absurdité d’une chaise qui grince sur de la moquette, et toujours aucun mot, juste cette main. Il me glissa sans rien dire un morceau de papier dans la paume en effleurant le bout de mes doigts. Il me lâcha enfin, s’assit enfin, et se remit à fixer les petits carreaux de ses innombrables feuilles sur la table. Moi je restai là, comme une conne, à attendre qu’on m’explique, mais la scène était finie.
J’attendis d’être sortie de la rue pour ouvrir ma main. Puis, à l’ombre d’un arrêt de tram, comme si je faisais quelque chose d’illégal, j’ai déplié le morceau de papier. Et, griffonné dessus : « Dans 20 minutes, première table, l’orangeraie. »
Un rire m’échappa – était-ce de mes yeux stupéfaits ou de ma bouche bée ? – et ricocha à côté de mes pas sur le trottoir. Quel genre de personne met un point à une phrase qui n’en est même pas une ? Et puis, c’est quoi ce rendez-vous, c’est pour me faire casser la gueule ? On dirait une embrouille de lycéens suspendue dans le temps pour éviter de se faire prendre par le proviseur, les dents et les poings serrés de rage.
Pourquoi est-ce que j’avais simplement accepté ce vulgaire papier qui n’accueillait même pas une jolie majuscule ?
L’effet de surprise, pensai-je en rajustant la hanse de mon sac-à-main sur l’épaule, il m’a paralysée, foudroyé sur place et ce garçon a fait de moi ce qu’il voulait pour sa propre histoire. Il était encore tôt, mais les voitures s’affolaient sur le pavé, transportant au plus vite leur conducteur chez eux dans leur nid douillet. Et moi, je devais trouver une orangeraie en… dix minutes maintenant, d’après ma montre dont les aiguilles ne furent, elles, pas paralysées par la surprise.
Dans le reflet du cadran, le ciel rosit de toutes ses forces. Je fis un pas, puis un deuxième – un motard me frôla, le bourdonnement s’enfonça dans mes oreilles – je me tournai, reculai, tendis la main derrière, sentis le métal froid de l’hiver. Un lampadaire s’alluma et juste en-dessous : L’Orangeraie.
Lumière dorée, pancarte bancale, craie effacée et quand on entre : l’odeur de la méditerranée qui vous prend au nez.
Les serveurs étaient à peine plus âgés que moi, souriants ; les tables étaient propres ; la décoration était basique. Rien d’inquiétant.
La porte se ferma et quelque chose me frappa : le silence était entier, si bien que je sursautai quand un serveur le découpa en s’adressant à moi :
- Bonsoir, quelle table souhaitez-vous ?
Des petites pancartes indiquaient « 21e », « 13e » sur les tables. Je me souvins du mot griffonné. - Je voudrais la 1ère.
- La 1ère ?!
Il eut un léger sourire en passant sa main dans sa mince queue de cheval.
- Bien, bien. Je vous y emmène.
Avant de se retourner, il me lança, très sérieux :
- Ce sera un long voyage.
Jusqu’à la table ? Très bien, de toutes façons je n’ai toujours pas eu assez de temps pour comprendre ce que je suis en train de faire, pensai-je. Mais cette pensée-là se coupa net.
Nous nous engouffrâmes par une petite porte sur laquelle était peint un arbre -un oranger probablement.
Le plafond était bas. La lueur dorée de flammes vacillait sur les pierres qui suaient. Ma respiration se fit de plus en plus bruyante et, moi aussi je suais – je m’accrochais à la vision des cheveux du serveur réunis par un élastique transparent : cette unique mèche, sinueuse sur sa nuque, ressemblait à une queue de rat.
Enfin, il bifurqua dans l’ombre, et soudain la lumière d’un soleil impossible m’éblouit, et j’atterris devant une petite table en métal rose, bancale sur l’herbe brillante de la rosée d’un matin figé dans le temps.
Quand je me retournai, le serveur était parti. Je m’assis sur une chaise, me débarrassai de mon lourd manteau. Les oiseaux chantaient, et moi je rouspétai ; Ça ne me plaisait pas d’attendre quelqu’un.
Je me baissai pour saisir l’herbe sous ma chaise : le pollen m’irrita un peu, faisant apparaître de petites tâches rouges sur le bout de mes doigts, qu’il avait effleuré – c’était il y a maintenant 20 minutes, cette histoire de papier, que faisait-t-… que suis-je en train de faire ? C’est quoi cet endroit complètement impossible ?
Ah, j’avais si hâte qu’il arrive pour lui poser toutes ces questions brûlantes, pour l’asséner à coups de « pourquoi », de « comment » et de « ah, explique-moi ! » !
Ma chaise se renversa à cause de ma tétanie.
Puis le garçon de la bibliothèque arriva, par la petite porte dans le mur. Il posa son lourd manteau par terre sur l’herbe humide, comme un bûcheron fatigué qui rentre après une dure journée de labeur.
Ses bouclettes entouraient ses oreilles comme de petits phénix endormis sur ses tempes. - Salut, fit-il.
- Salut, fis-je.
Il me tendit une main, mais comme cette fois j’avais le choix, je ne la pris pas. À la place, je me redressai, mécontente.
- Pourquoi ?
C’était le plus grand « pourquoi » que j’eus libéré de toute ma vie.
Il se dandina en rougissant.
- Quoi, on est dans un rêve, c’est ça ? Je me suis endormie sur la table à la bibliothèque et tu n’as pas le droit de me le dire pour pas que je prenne le contrôle de ce rêve, c’est ça ? - Non, non, c’est bien vrai tout ça.
Il se baissa et arracha une poignée d’herbes lui aussi.
- Mais tu as le contrôle quand même.
- Ah bon ? Et qu’est-ce que je peux faire ici ?
Il fronça les sourcils.
- Tu poses trop de questions. Tu as déjà balancé trois points d’interrogation. C’est important une question, tu peux pas juste toutes les libérer d’un coup.
- Voilà autre chose ! Et qu’est-ce qui m’en empêche, hein ? Et voilà, encore un ! Comment suis-je sensée choisir parmi toutes ces questions qui se bousculent ?
- Oui, mais, regarde-les, fit-il en regardant entre nous deux, elles vont disparaître dans le vide, sans leur réponse.
- La faute à qui ?
Cette fois, il poussa un soupir exaspéré.
- Tu poses trop de questions ! Les réponses aussi sont précieuses. Tu veux tout, tout de suite. - Oui.
- Ça n’était pas une question.
- Mais je te réponds quand même. Dis, est-ce que… J’ai l’impression que tu m’as donné rendez-vous ici pour me donner une bonne leçon… J’espère que je me trompe. - Oui. Tu te trompes.
Il retira son pull.
- Est-ce que ça te dirait d’aller te balader ?
J’allais faire remarquer que lui, par contre, avait le droit de me poser des questions contrairement à moi, mais il écarta les branches du buisson qui bouchait la vue derrière nous et j’aperçus un voile blanc, souple fumée qui reflétait les rayons et qui s’élança autour de ses bras.
Nous nous enfonçâmes alors dans cette brume brillante, épaisse, tant et si bien que je voyais à peine sa silhouette. Je n’osais pas poser de questions – parce que je me serais encore fait gronder – par peur de respirer ce drôle de velouté, léger comme un nuage.
- Par là
Je suivis son doigt, infime ombre blanche et nous débouchâmes dans une bibliothèque… qui n’avait rien à voir avec une bibliothèque universitaire.
Celle-là était toute de bois vêtue, élégante avec ses escaliers aux rambardes sculptés. Les livres étaient tout poussiéreux, et je sentais qu’entre chacun d’entre eux, la fente sombre pouvait m’aspirer… un peu comme la cicatrice de ce garçon. Pendant que je travaillais tout-à-l’heure, je me perdais sur ses traits soucieux, sans vraiment réaliser que c’était un visage que je fixais, et sa petite cicatrice m’hypnotisait quand j’essayais en vain d’apprendre mon cours. En y pensant, je me rendis compte que j’étais à peine capable de me souvenir de la matière que j’étudiais il y a moins d’une heure.
Je haussai les épaules. Je laissais mes doigts voler sur le dos rond des bouquins, et soudain mes doigts agrippèrent un rideau d’où sortait à nouveau la fumée blanche.
- C’est par là ! Allons-y.
- Mais on n’est pas dans un Escape Game ! On a le temps.
Cette phrase sonna comme un mensonge dans ma tête, mais je ne parvins pas à me souvenir de la raison. Alors je décidai de l’accepter.
- Nous avons le temps.
- Oui.
Il saisit un livre, l’ouvrit à une page au hasard. Je décidai de faire de même, et je parcourus quelques pages d’un livre, puis d’un autre.
- Bonsoir. Avez-vous déjà réfléchi ?
Le serveur à la mince queue de cheval venait d’apparaître de là d’où nous venions. Le garçon se tourna vers moi :
- Tu veux quelque chose ? Je vais prendre un jus d’abricot.
J’avais perdu ma langue, alors je levai deux doigts pour signifier que j’en voulais un aussi. Quand le serveur s’en alla, je le suivis jusqu’à l’ouverture, mais à la place d’un autre vague de fumée se trouvait un mur. J’entendis des pas se précipiter dans l’escalier et :
- Eh, regarde ça !
Mon compagnon d’aventures avait enfoncé une main au fond d’une étagère perdue, au niveau de la mezzanine. Il en sortit un livre riquiqui et en lut la couverture :
- « Petites et Grandes Recettes pour un Coeur Cha… Ch… »
- « De bœuf ? »
- Non, je pense que c’est pour un coeur chagrin.
Je le rejoignis et chapardai le petit livre ; à l’intérieur, c’était écrit si petit qu’il m’était impossible de lire quoique ce soit !
- Tu penses que je peux le garder ?
- Je pense que tu peux essayer.
Alors je me dirigeai vers le rideau que j’avais ouvert tout-à-l’heure et, après quelques mètres dans les nuages, s’ouvrit à nous une terre brune, un ciel de cendres brûlé et le petit livre avait disparu. Nous étions tout près d’un volcan en flammes, et je pris peur quand, à mes pieds, je vis une petite coulée de lave… dans laquelle il plongea sa main.
Je poussai un cri, mais lui ne dit rien. Il retira sa main et toucha la mienne. Elle était tiède. Il eut un sourire espiègle, serra ma main, et courut en direction du grondement. Essoufflés, nous arrivâmes au sommet.
- Je ne sais pas à quoi est censé ressembler le cratère d’un volcan en éruption, mais ça ne devrait pas ressembler à ça.
Nous avions devant nous une piscine de lave. Parfaitement circulaire.
- C’est vrai ce que tu dis. Mais on s’en fiche !
Et nous sautâmes dans la piscine !
Très vite, nous perçâmes la canopée d’une immense jungle, notre chute fut retenue par de gigantesques feuilles.
Nous courûmes sur les troncs – grimpâmes les lianes enchevêtrées – glissâmes sur la mousse incrustée – volâmes dans les éclats de ciel bleu – volâmes des arbres quelques fruits juteux – nous écrasâmes comme un étron.
Tout en bas sur le sol, nous éclatâmes de rire.
- Voilà votre commande.
Le serveur était là, et il s’éclipsa sans un bruit derrière un tas de fougères.
- Mmmmh… ça rafraîchit !
J’allais répliquer quand je vis la fumée blanche s’enrouler autour de mon poignet.
Cette fois, nous ne prîmes même pas la peine de nous déplacer : la brume s’enroula autour de nous, dissimulant tout le vert de la jungle. Ce fut comme une tornade silencieuse, qui laissa place à… une pièce vide. Et un grand miroir.
Nous sirotâmes en silence.
- C’était combien le jus ?
- Laisse, je te l’offre.
- Merci.
En temps normal j’aurai insisté pour partager, mais je trouvai cela plus simple d’accepter. Il se leva, alla aux quatre coins de la pièce, vraiment contrarié.
- Je ne comprends pas.
- Parce que, depuis le début, tu comprends quelque chose ?
- Pas tout-à-fait. Mais là, je ne comprends vraiment pas. Il n’y a rien à toucher, rien à voir,… rien à écouter fit-il avec un temps de pause. Le voyage s’arrête ici et nous n’avons rien à faire. Où est la brume ? Je ne voulais pas quitter cette jungle. Pourquoi nous laisse-t-on là où nous ne pouvons rien faire ?
- Tiens ! C’est toi qui lâche des points d’int…
Je les vis. Je les vis vraiment, ces ponctuations, flotter entre nous deux, se dandiner, puis… disparaître tristement.
Il croisa mon regard. Et pour la première fois, je plongeai dedans. Il s’approcha. Ses yeux étaient d’un doré d’octobre, plus pluvieux que ses cheveux. D’encore plus près, je pus voir ses tâches de rousseur et… je voulais toucher sa joue, mon coeur battait fort, mais je sentais que ce n’était pas aujourd’hui qu’il fallait sex plorer. Le miroir était là pour quelque chose.
En le retournant de tous les côtés, je compris que le miroir était miroir sur toutes ses faces. Je le plaçai entre nous. À présent, je ne voyais plus le garçon. Juste mon corps. Je défis ma ceinture. - Que fais-tu ?
- Je m’observe.
Mon pantalon tomba à mes pieds. Et voilà mes jambes. Je l’entendis faire de même. Son t-shirt tomba de mon côté. J’y rajoutai mon soutien-gorge.
Nous étions nus, chacun de notre côté.
Je me tournai et me retournai.
- Alors ? fit-il.
- Je ne me plais pas…
- Ah non ! Ce n’est pas pour me dire cela que tu t’es déshabillée.
Il passa quelques doigts de mon côté du miroir.
- Fais-moi voyager.
Alors, je l’emmenai. Je lui parlai de mon corps comme d’une contrée lointaine : de mes pieds violets – de mes poils parsemés – de petites bouclettes brunes – ma bouche en demi-lune – mes coudes pigmentés – mes seins foncés – mes clavicules qui ressortaient – ma chair tombante de mes fesse – mes cheveux châtains tombant sur mes fesses
et lui m’emmena, me parla de la blondeur de ses poils – son sexe endormi – ses genoux fléchis – son dos quadrillés de vergetures blanches – sa tâche de naissance en forme de fourchette sur ses hanches – ses aisselles odorantes – ses prunelles vacillantes – ses tâches de rousseur par milliers – son air satisfait.
Je ne sais combien de temps se passa. On s’était conté toutes nos textures, toutes nos coutures. Mais la fumée revint, et nous savions que nous devions rentrer.
On atterrit dans le petit jardin, et après avoir récupéré nos sacs, mes points d’interrogation abandonnés, nous fîmes le chemin inverse dans le couloir sinueux. La même sensation qu’à l’allée me parcourut ; des frissons, quelques gouttes sur mon front, et soudain, tout me revint.
Je m’appelle Émilie. J’étudie la géographie. J’ai une petite sœur, un petit chien, j’habite avec mon oncle, Germain. Et je suis très stressée par les études, mes parents, les examens médicaux de mon grand-père, le concours de mes amis, l’amour, l’amitié, la guerre, la paix, le monde qui va si vite et toutes ces phrases sans virgules. C’est ce poids là qui me fit déglutir.
Nous passâmes la petite porte avec l’oranger peint.
Puis, je sentis sa main sur mon épaule en passant le seuil de L’Orangeraie.
Il me proposa de me raccompagner.
- Comment tu t’appelles ?
- Émilie. Et toi ?
- Virgile.
Je faillis demander ce qu’il faisait comme études. Mais je crois qu’on ne voulait pas en savoir plus aujourd’hui sur qui on était chacun quand on nageait dans la vie qu’on menait vraiment. Alors on se tut.
Je m’arrêtai. Nous n’étions pas encore tout-à-fait devant chez moi, mais il fallait que je m’arrête, là, au milieu du chemin, sans raison. Pour faire une pause. Je le scrutai. Il me scruta aussi. - On peut se revoir demain, dit-il.
- Alors ce n’était pas un rêve ?
- Non, je te l’ai dit.
- Mais je n’ai rien comme preuve de ce voyage. Pas même le petit livre de recettes en souvenir. - Si tu y réfléchis bien, on a pas non plus de preuve d’avoir appris quelque chose pendant quatre heures à la bibliothèque, non plus.
On pouffa de rire.
- Fera-t-on un autre voyage ?
- On peut aller à la bibliothèque ensemble demain, si tu veux.