"Jour de Départ" par Tom Cantin.
C'est sans lumière et sans casque que je vois la route qui défile sous mon vélo. Descendant vers le port en danseuse, j'ai 19 ans, les cheveux dans le bleu noir du ciel, une furieuse envie de boire et une affreuse question à laquelle répondre.
Bordel, j'y vais ou pas ?
Mon vélo jeté sous un lampadaire à mouches, je rentre dans le bar en saluant la 8ème brique en partant du milieu. Celle qui m'aime bien. Je commande une bière et complète le rang d'oignons que forment mes amis au comptoir. En partant de la droite, sous la vieille lumière orange : Lipop, Ug, Chaça et moi, Dehmoi. J'éclate le haut de la bouteille sur la tête de Chaça, pour l'ouvrir plus vite. Cette dernière plaque ses deux premières mains sur le bar, nous fusille du regard (moi et mon retard) avec ses deux autres, puis s'exclame :
– Bon, on va où !?
– Est ce qu'on va, déjà ?
Résonne la voix d'église d'Ug .
– Il me semble que Dehmoi n'a toujours pas pris sa décision.
Avec sa casquette vissée sur sa tête et la fumée mauve sortant de ses narines, je me dis que ce gros géant aurait la tête typique d'un type sous calvitie s'il avait un jour eu des cheveux.
– Ouais je confirme, et j'en ai toujours aucune foutue idée. Je comprends pas comment vous faites pour rester calmes et accepter si facilement ce qu'il nous arrive. J'veux dire, on a un jour pour préparer le potentiel voyage de notre vie et... ça vous fait pas peur ?
À ces mots, Lipop s'énerve à moitié. C'est forcément moins impactant que les coups de gueule de Chaça, car Lipop n'a pas de bouche. Et ça lui va si bien ! Elle a toujours réussi à se faire comprendre de manière super précise, dans un flot de gestes, d'odeurs et de regards.
– Tu nous a déjà tenu exactement le même discours hier, juste après qu'on ait gagné le concours. Tu ressasses comme les gosses. Et au fait, on devrait avoir peur de quoi exactement ? Ug, Chaça et moi ne voyons qu'un infini de possibles et de trucs cools à visiter, comme les mers de nuage du Gyaroadas !
– Ou le pont en gelée de la vallée gelée, renchérit Ug, ça fait rêver n'importe qui. – La horde de cascades protégeant la métropole de l'Est, Villenville, vous imaginez la visiter ! – Ça c'est de l'idée Chaça ! Ce voyage entre potes sera l'expérience de notre vie, pourquoi est ce que tu le vois pas, Dehmoi ?
– Arrêtez de délirer !
J'ai presque crié et même moi ça me surprend. La lumière orange du comptoir vire sur le rouge.
– Comme vous, je connais ces noms, mais comme moi vous n'en connaissez que des noms. Pas d'infos autres que ces potentielles conneries des noms des arrêts du train sur lesquels on bavait, gosses, et rien d'autre. C'est que des légendes tous ces trucs, ça fait 50 ans que les lignes sont à l'arrêt. Personne de notre génération n'a jamais quitté le village et tous les vieux qui sont revenus de leur voyage ont perdu la mémoire depuis.
Léger blanc. Une mouche s'écrase avec un grand fracas sur une table derrière, ce qui nous fait tous sursauter. Je crois que c'est ça qui relance Ug.
– Justement. C'est le rêve de tout le monde ici de voir derrière l'horizon. Et toi tu veux foutre ça en l'air ?
– La vérité c'est qu'on sait même pas si derrière l'horizon c'est pas juste un énorme trou. C'est un putain de saut dans le vide que vous voulez qu'on fasse.
Chaça plaque sa deuxième paire de mains sur la table. Son ton est typiquement Chaça, mi énervée mi sarcastique. On dirait qu'elle veut à la fois me frotter la tête et me mettre une droite, ce qui serait techniquement possible vu qu'elle a quatre bras.
– La vérité, Dehmoi, c'est que t'as changé. Y a deux ans tu nous aurais dit « un saut dans le vide à quatre, ça s'appelle une aventure. » et t'aurais rajouté sur un quintuple clin d’œil « mamaa et que c'est fun ! ». Je sais pas pourquoi cette entreprise a le monopole de la distribution de billets de train ni pourquoi ça passe par un concours de jeté de sardines. Mais ce que je sais c'est qu'en gagnant ce concours à la con auquel tu nous as inscrit, je te rappelle, c'est une opportunité qu'on pourra plus jamais saisir qui se présente à nous. Et « on » c'est nous quatre voire notre génération entière.
Je sais bien ça. Les trains sont tellement mystérieux qu'ils pourraient tout simplement ne plus partir. Super, encore plus d'enjeux à prendre en compte dans ma décision.
Je leur annonce que :
– Je vais réfléchir
ce qui est un mensonge car je réfléchis déjà. Peut être un peu trop car, toute engoncée dans mes pensées, ma tête a trop gonflé pour passer la porte. Je me retourne pour m'excuser vers la serveuse qui me coupe en me disant que c'est pas grave, c'est très à la mode en ce moment les trous dans les encadrures.
Le bar donne quasiment direct sur la plage. On est presque à la fin de l'éclipse Jupitérienne qui nous sert de nuit, ici. Ça projette une sorte de rose lavé partout. On raconte que les anciens ont dessiné la nuit pour rendre plus romantiques les moments entre ados. Je me rends compte en regardant la cinquantaine de personnes buvant l'eau de mer devant moi (morning routine des croyants) à quel point je suis attaché à notre Leupor, ce petit village littéralement coupé de tout. Ses traditions, ses légendes, ses gens... même l'habitude qu'on a de tout oublier très vite, on finit par s'y faire. La routine est douce, les journées sont jaunes et les nuits sont chaudes.
Je pense à ça en pédalant comme un fou pour remonter chez moi. Qu'importe d'où je parte je met toujours 14 minutes. Sorte de magie locale. Mais en arrivant au tournant, j'entends une vieille voix qui m'interpelle.
– Eh, Dehmoi ! Aidez moi donc, venez par ici.
C'est Mia, ridée comme ma grand mère, celle qui continue de me vouvoyer bien que j'ai 19 ans. Ça fait longtemps que j'ai passé l'âge de l'innocence à laquelle on doit le respect.
– Tu sais que je suis plus dans la fourchette d'âge du « vous », hein Mia ? J'suis plus un enfant.
Elle ne semble pas surprise de ma réponse.
– Oui, oui, si vous voulez. Mais tout ça vient de la tête. Et la votre, croyez en mon expérience, est encore très pure. Vous demanderez à Luçi. Mais assez parlé de ça, je commence à perdre pas mal de sang, vous pourriez me débarrasser de cette bestiole qui me boulotte la jambe ?
D'un coup de talon j'explose le rat agrippé à la vieille, éclaboussant d'écarlate les cinq mètres à la ronde.
Je passe donc au moins 20 minutes à me frotter le pied sur le paillasson avant de passer le pas de la porte. En entrant, je vois mes parents accrochés au plafond, la partie de cartes bat son plein. Leurs quatre paires d'yeux chacun se braquent sur moi.
– T'étais passé où ? C'est pas qu'on s'est inquiétés mais presque.
Me disent-ils parfaitement en chœur. C'est vrai qu'ils auraient eu de quoi flipper, j'ai passé presque toute la nuit à faire du vélo pour me calmer après le concours hier, sans rentrer et sans les prévenir.
– Pardon. J'étais assez secoué, j'avais besoin de redescendre. Vous voyez le jeté de sardines ? Ben... on l'a gagné.
– Oh.
– Ah.
Ils captent direct ce que ça veut dire. Je pensais pas que ça les bousculerait au point de les désynchroniser. Mais ils reprennent rapidement à l'unisson.
– Et tu ne sais pas quoi faire. C'est normal.
– C'est plus que ça, j'ai l'impression. Il y a tellement... d'enjeux dans tous les sens en fait. Le pire c'est que j'ai complètement le choix. Ce voyage c'est peut être une expérience fantastique, mais aussi du danger, mais aussi un potentiel oubli, mais aussi des conflits, si j'y vais si j'y vais pas, et c'est tant de trucs dans ma tête que-
– Ce qu'il te faut c'est du recul, donc tu sais qui aller voir. Va demander à Luçi.
Je ressors donc de chez moi pas beaucoup plus avancé sur ma question. Mais mes parents ont raison, il faut que j'aille voir ma grand mère. Pour prendre du recul, c'est forcément à la personne qui vit le plus loin qu'il faut demander.
J'aperçois sa maison dans la lumière jaune verte du matin, alors que je rame sur mon vélo. Elle habite tout en haut de la plus haute falaise, juste au dessus de la mer. Elle m'attend devant sa porte, une bière dans une main et une tisane dans l'autre. Je choisis la tisane alors elle descend la bière cul sec et se sert un mug pour m'accompagner. Sa peau rouge brique est super belle au soleil, et je me dit que ça devait vraiment être un canon quand elle était jeune.
– Dis donc petit insouciant, tu trouve pas que je suis toujours un canon aujourd'hui ?
Je sais bien qu'elle lit dans les pensées, et ça tombe bien car j'ai pas la motivation d'ouvrir la bouche.
– Je sais ce qui t'amène
Je sais que tu sais, Luçi.
– Je sais aussi ce qui t'emmène.
Peut être mieux que moi.
– Et je sais ce qui te freine.
Assurément mieux que moi.
– Si tu as participé à ce concours, c'est bien qu'il reste du Dehmoi d'il y a deux ans. Et ce que t'as dit Mia est vrai aussi, tu es encore en partie un enfant. Tu as de la chance que je sois ta grand mère, sinon j'aurais continué à te vouvoyer, et tu l'aurais mal pris.
Et de grand mère, elle lâche un rire caractéristique.
– Tu as quel âge, Dehmoi ?
19, tu le sais bien.
– Et est ce que ça te convient ?
Est ce que ça me convient ?
.
La question est bizarre.
.
Mais elle est étonnamment juste.
Assis sur le perron de chez ma grand mère, je comprends un peu ce qui me sous-tend depuis le début de ma vie.
J'ai toujours eu hâte d'être plus vieux, et je m'en rends vraiment compte que maintenant. Chez nous, les enfants sont respecté, certes, on loue cette pureté qu'ils ont et leur innocence innée, mais ça vient aussi avec une absence totale de responsabilité. On les empêche, on les contraints, on essaie de pas
les polluer. Et ça m'a toujours saoulé. Je me suis toujours projeté comme deux ans plus vieux. Je veux être libre, je veux décider par moi même. Je veux-
– Et aujourd'hui, alors que tu as un choix qui n'appartient qu'à toi et qui t'offre une liberté entière d'aller où tu le désires, tu recules, tu te mets à l'écart?
T'es bien placée pour parler de ça toi, t'as vu où tu vies ?
– Là n'est pas la question, jeune impertinent. Je sais où j'en suis moi. Je crois bien qu'on s'est trompées sur ton compte avec Mia. Tu as voulu grandir trop vite, ça c'est sûr. T'as raison.
– Mais ça a marché. Peut être malheureusement, mais ça a marché, tu as grandit trop vite. Tu ne rêves plus, tu es un adulte. Ça n'est pas du côté de ton enfance qu'il faut chercher des réponses à ta peur de partir, mais dans le toi « responsable », qui boit, qui sort et s'énerve parfois, qui aime ce qu'il aime, et qui hésite. Peut être que ce toi adulte a désormais peur de grandir. Mais ça n'est pas ça qui te retient. Alors cherche, creuse, fouille. Saperlipopette, je peux pas le faire à ta place.
Alors je fouille. Je creuse. Je cherche. Les yeux fermés, tout est noir en moi. Se dégagent mes idées, mes valeurs, mes fantasmes et mes peurs. J'aperçois des brins de mon enfance, pleine de certitudes. Je me souviens avec peine d'événements d'il y a seulement quatre ou cinq ans. L'oubli est partout chez nous. C'est peut être pour ça que je suis aussi tourné vers l'avenir. J'ai peur de ce qui disparaît. Je vois enfin mes amis, mes trois vrais amis, au naturel. Ug est en train de méditer, et les filles sont dans un grand débat, où je vois bien que Chaça perd Lipop, étonnamment, elle qui comprend tout.
Je me sens aussi perdu qu'elle, comme si je parlais tout seul mais que j'étais pas dedans. Je vais encore plus profond.
Puis je comprends.
Puis je rouvre les yeux.
Au vu de la lumière et de la fraîcheur dans le fond de l'air, je pige qu'au moins deux heures ont passé. Il y aussi le fait qu'ils soient tous autour de moi. Mes parents, mes potes, même Mia et le reste de rat toujours attaché à sa jambe, en train de prendre une tisane, ou une bière au choix, dans le salon de Luçi.
Je crois que j'ai peur de ça, trouver-
– Tu te souviens que je suis la seule à pouvoir lire tes pensées, mon grand ? M'interromps ma grand mère. Flûte. Je me relance.
– Je crois que j'ai peur de ça, trouver là bas une vie bien mieux que la mienne et jamais vouloir revenir. En vrai oui, cette aventure me fait me tordre d'envie, même si c'est véritablement un saut dans le vide, à quatre, on appelle ça une aventure. J'ai pas peur pour moi de toute façon. J'ai peur de vous voir disparaître. Que vous ne soyez même plus souvenir.
– La voilà la vraie raison. Je peux un peu plus te comprendre alors. C'est légitime comme peur, on a de belles attaches ici et le risque, même s'il est faible, de les perdre complètement... Je préfère ne pas y penser. Mais je veux quand même faire ce voyage.
Ug et Chaça acquiescent.
Mes parents prennent la parole.
– Dehmoi... on savait tout ça. Tes yeux le criaient dés l'annonce du concours. Nous non plus on ne veut pas te perdre, mais... comment dire...
– À trop se tourner vers le futur, on finit par en oublier le présent.
Les coupe ma grand mère qui décidément aime trop faire ça.
– Tu penses déjà à ce que tu vas penser au bout du voyage. Arrête ! La routine ici est douce, mais ça ne peut pas suffire, surtout à des jeunes, ou plutôt des vieux en puissance comme vous. Comment vous pourriez devenir aussi sages que moi si vous ne vivez rien ?
Même dans une situation comme ça elle arrive à déclencher des rires. C'est trop fort les grands mères.
– Je l'ai fait, moi mon voyage. Je m'en souviens encore. J'ai vécu, j'ai vraiment vécu, mais je me suis souvenu de mon chez-moi. En rentrant, je me suis promis de ne rien raconter à personne, en sachant que plus tard, j'aurais sûrement un petit fils qui se trouverait face à un dilemme. Dont il devrait trouver la solution seul. Et il l'a trouvé, la solution. Alors va, Dehmoi. Tourne toi vers le présent et... promet nous juste de rentrer.
Alors on est montés dans le train.
Et on a vécu.