L’extrême droite, à contre courant de la construction européenne

1920621_713994008632423_53199360_nÀ l’occasion des élections européennes de mai 2014, il apparaît nécessaire de se pencher sur l’émergence et le renforcement des partis nationalistes, anti-européens et populistes dans les États de l’Union Européenne. A priori, la montée de ces partis dits « extrêmes » compromettent grandement le projet initial de l’Union, d’autant plus si ces derniers investissent le Parlement européen en mai prochain. Pour éclairer le sujet, Magali Balent a accepté de répondre à  nos questions.

Photo Magali Balent-compressée

1)      Dans de nombreux pays européens (France, Pays-Bas, Italie, Grèce, etc.), on observe une montée des partis dits « extrêmes ». De quel extrémisme parle-t-on et est-ce un mouvement uniforme ?

C’est une vraie question car bien des commentateurs ont tendance à intégrer sous cette appellation des partis idéologiquement très divers et qui ne partagent pas le même héritage, certains provenant de l’extrême droite historique, d’autres d’une scission de la droite libérale. Le terme d’extrémisme, (envisagé ici uniquement dans sa composante de droite), n’est donc pas pleinement satisfaisant, parce que réducteur, pour désigner des partis qui, par ailleurs, partagent un même euroscepticisme et sont tous attachés à une vision de la nation fermée et perçue comme menacée dans son identité. Pourtant, si ces partis ne sont pas homogènes, les qualifier d’extrémistes permet de les distinguer des autres partis plus modérés. Ainsi la notion d’extrémisme a du sens par rapport à la modération, notamment sur la vision de la nation et de son contenu. En effet, les partis de droite et de gauche traditionnels sont attachés à une vision ouverte de la nation définie en des termes politiques, ainsi qu’à une certaine conception de l’Europe, qui les définit comme des partis « europhiles ». Les partis « extrémistes », quant à eux, n’adhèrent pas à ce consensus ; en effet, ils sont hostiles à la vision de la nation telle qu’elle existe aujourd’hui et défendent une vision au contenu plus culturel. Ils sont également opposés à l’Union Européenne (UE) telle qu’elle se construit depuis le Traité de Maastricht signé en 1992.

2)     Le discours de ces partis est nationaliste, étato-centré et clairement anti-européen. Est-ce que cette tendance à la radicalisation du discours politique est compatible avec l’approfondissement de la construction européenne ?

Effectivement, tous ces partis sont hostiles à l’UE et à toute forme de supranationalité. Ils sont très attachés au cadre national et considèrent que la structure de l’État-nation est indépassable, que la souveraineté ne peut être que nationale. C’est la raison pour laquelle ils perçoivent comme illégitime l’idée que l’Union Européenne puisse être, non seulement une zone de libre-échange, mais également une structure politique souveraine qui aurait vocation à s’imposer aux nations. Ils s’opposent donc à l’union politique qui depuis 1992, se renforce au détriment de la souveraineté des États. Cette hostilité ne signifie pas pour autant qu’ils soient hostiles à l’idée de coopération entre les États européens. Ils étaient d’ailleurs globalement tous favorables à l’union économique (CEE : Communauté Économique Européenne). Aujourd’hui, le discours de ces partis est un défi pour l’Union politique européenne.

Si ces partis avaient un jour les moyens d’être majoritaires au Parlement européen, ils seraient bien évidemment un frein à l’évolution de la construction européenne dans un sens supranational puisqu’ils sont favorables à une organisation européenne confédérale qui ne menacerait pas la souveraineté nationale. Or, ce n’est pas du tout le chemin que prend aujourd’hui l’UE, même si depuis le début de la crise économique, les partis traditionnels et les chefs d’États sont plus méfiants à l’égard de la poursuite de l’intégration politique. De plus, les opinions publiques sont elles-mêmes de plus en plus réceptives au discours du repli national.

3)     Ne pensez-vous pas que la crise économique et l’austérité des politiques européennes n’ont fait qu’exacerber des tensions préexistantes ?

La crise vient en effet renforcer des tendances préexistantes. Elle a joué un rôle fondamental en fragilisant l’Union Européenne, en révélant le « vice de forme » d’une construction qui n’était pas prévue pour affronter une crise économique et financière d’une telle ampleur. La zone euro n’était en effet pas assez solide pour résister à un tel choc économique. Par ailleurs, les réactions des chefs d’États européens ont été hésitantes et ont révélé un manque de concertation. Pour une partie de l’opinion publique, l’UE s’est discréditée dans la crise, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’a pas su, par la suite, reprendre la main et réfléchir aux mécanismes institutionnels à mettre en œuvre pour répondre à la crise de la zone euro. Ce fut notamment l’objet du pacte budgétaire européen entré en vigueur le 1er janvier 2013. Malgré cela, les sondages eurobaromètres soulignent combien la confiance accordée par les citoyens européens à l’UE a commencé à s’infléchir à partir de 2008-2009. Ainsi, une partie de l’opinion publique rend l’UE responsable de la situation et l’accuse d’être impuissante face à la crise. Cette défiance renforce chez certains l’idée que les États-nations sont les mieux armés pour résoudre les difficultés économiques et sociales : « Qui mieux que la nation peut prendre soin de ses nationaux ? ». C’est l’argument martelé par Marine Le Pen qui parait fort simpliste mais qui semble pertinent pour une partie de l’opinion publique. Cette tentation du repli national est liée au fait que l’UE peine à résoudre les difficultés économiques et sociales. Or l’UE est stigmatisée, parfois à tort. On a tendance à mélanger les responsabilités qui ne sont pas toutes du ressort de l’UE, mais peuvent également être des conséquences de la mondialisation, et des responsabilités qui incombent aux États. Par exemple, la politique migratoire n’est pas du ressort de l’UE et ne constitue pas une politique communautaire. Elle reste aux mains des Etats européens qui n’ont pas souhaité confier à l’UE les moyens pour gérer les flux migratoires extra-européens. Mais une bonne partie de l’opinion l’ignore et les partis extrémistes profitent de la défaillance de l’UE, affaiblie par cette crise économique, pour en faire plus facilement un bouc émissaire.

4)     L’Europe est « lointaine » pour une bonne partie des citoyens européens. Cette distance est accentuée par le manque de communication des institutions européennes et des États nationaux avec les peuples européens. N’y voyez-vous pas un lien de cause à effet pour expliquer l’intensification du discours nationaliste ?

Il y a une part de vérité mais aussi une part de ressenti et de parti-pris à cet égard. En effet, pour des raisons historiques, les États européens (et leurs dirigeants) ont du mal à accepter l’idée d’un dépassement de l’État-nation. C’est le philosophe Pierre Manent qui explique que la démocratie et la citoyenneté sont nées en Europe dans le cadre de l’État-nation si bien que les citoyens européens ont aujourd’hui encore du mal à concevoir qu’elle puisse exister et fonctionner à une autre échelle, précisément parce que toutes ces valeurs, tout ce qui incarne la modernité politique est né dans le cadre de l’État-nation en Europe. Aussi, quels que soient le degré de transparence des décisions prises par l’UE et les efforts mises en œuvre pour approfondir son fonctionnement démocratique, elle continuera de susciter la méfiance à cet égard. De façon générale, les citoyens européens sont très critiques à l’égard de l’UE alors que sur les mêmes sujets, ils le sont moins vis-à-vis de leur État. Par exemple, on ne cesse de critiquer la structure trop technocratique de l’UE désignant par-là les fonctionnaires qui travaillent dans les différentes institutions européennes et qui ne sont pas élus. Or, reproche-t-on aux Etats européens d’être trop technocratiques ? Pas vraiment. Regardez pourtant les débats sur la réforme territoriale en France qui permettrait de supprimer un certain nombre de fonctionnaires que l’on sait par ailleurs trop nombreux. Or ceux-là mêmes qui critiquent la technocratie européenne (commissaires non élus, fonctionnaires de Bruxelles) sont peu enthousiastes à l’idée d’une réforme territoriale qui viendrait diminuer le nombre de « technocrates » en France. Il y a sans doute une responsabilité des dirigeants européens qui ne parviennent pas (le veulent-ils vraiment ?) à rapprocher les citoyens de l’UE, mais si le président de l’UE était élu au suffrage universel direct, cela changerait-il les choses ? Sur la symbolique, probablement, mais sur le fond, sans doute pas.

5)     Sur le concept d’État-nation, pensez-vous qu’il y a une conscience politique partagée par l’ensemble des partis démocratiques européens ? Sur ce principe, rien ne distingue le PS, du FN ou de l’UMP alors ?

La conception de l’État-nation n’est pas du tout la même. La particularité de l’extrême droite est que la nation est perçue comme une entité à fondement ethnique ; c’est l’idée de la nation « fermée » qui ne peut intégrer, en masse, de nouveaux arrivants quand bien même ces derniers manifesteraient le désir de s’intégrer. C’est l’idée qu’on nait avec une certaine identité, des valeurs et qu’on ne peut pas, au fond, en changer. La conception de la nation des partis traditionnels est quant à elle plus « ouverte ». C’est la conception de la Révolution Française : est français celui qui manifeste la volonté de s’intégrer. Fondamentalement, je crois que chacun reste attaché à l’État-nation qui demeure pour tout citoyen européen le cadre de référence. C’est quelque chose dont il est difficile de se défaire même si les dirigeants européens sont conscients de ce que peut apporter l’UE. En France, les dirigeants de droite comme de gauche sont convaincus que dans le contexte de mondialisation et d’essor des « empires » économiques que sont la Chine, l’Inde, et demain d’autres puissances, on ne peut plus raisonner à l’échelle de l’État-nation.

Pour créer un sentiment d’appartenance européen, il faudrait déjà commencer par organiser les élections européennes hors des cadres strictement nationaux comme c’est le cas aujourd’hui ; les listes devraient être transnationales. Au lieu de cela, les élections européennes sont vues comme une façon de tester les opinions publiques sur la popularité des dirigeants politiques en vue des prochaines élections nationales. Des débats et des listes transnationaux pourraient sans doute faire évoluer les choses.

6)     Que peut-on attendre des prochaines élections européennes de mai 2014 ? Les résultats vont-il modifier en profondeur la politique du Parlement ?

Les députés des partis d’extrême droite sont aujourd’hui une quarantaine au Parlement européen, répartis en deux groupes : « Europe liberté démocratie » et celui des « non inscrits ». Ce dernier n’est pas vraiment un groupe, c’est un rassemblement de tous les partis qui n’ont pas réussi à s’entendre pour constituer un groupe parlementaire. Le FN en fait partie. Même en faisant une hypothèse haute, c’est à dire en admettant l’idée que les partis d’extrême droite puissent doubler leurs scores par rapport aux élections précédentes de 2009, et obtenir 90 députés, cela resterait peu par rapport aux 751 députés que comptera le prochain Parlement européen et ne signifierait pas une influence politique renforcée sur les décisions prises dans l’hémicycle. S’ils parviennent à former un groupe parlementaire, ils auront, comme tous les autres groupes, un temps de parole lors des séances plénières, ils auront droit à un financement au prorata du nombre de députés élus, à un secrétariat, ainsi qu’à des salles pour organiser des conférences, des réunions, etc. Ils seront donc davantage visibles dans l’espace politique. Mais il n’est pas sûr que cela représente une menace pour l’UE, dans la mesure où ces députés ne s’entendent pas avec les autres groupes. L’idée de constituer des coalitions majoritaires n’est donc pas envisageable pour ces partis d’extrêmes droite. Ces derniers auront ainsi du mal à faire passer des votes et à bloquer les décisions européennes. Il reste que la constitution d’un groupe parlementaire leur permettra de gagner en visibilité et leur offrira une tribune supplémentaire pour parler à leurs électeurs. Symboliquement, c’est donc intéressant pour eux. C’est pourquoi, les leaders de ces partis, Marine Le Pen en France, Geert Wilders leader du PVV aux Pays-Bas, Hans-Christian Strache en Autriche discutent des sujets qui les rapprochent pour bâtir une plate-forme programmatique commune et constituer un groupe après les élections européennes de mai 2014. C’est à la fois une question de stratégie politique et de crédibilité pour ces partis auprès de leur électorat.

7)     Pourquoi ces partis font-ils le plein de voix aujourd’hui ?

Si on attribue à la seule crise la responsabilité de la montée des partis extrémistes, on n’explique pas pourquoi ces partis existaient avant et pourquoi ils connaissent une grande popularité dans des pays ou la crise économique n’a pas forcément été très sévère, comme en Norvège ou en Suisse. Les raisons sont à mon avis plus profondes et structurelles ; elles ont trait à une crise identitaire. L’UE n’est plus ici la seule responsable. Cette autre crise est liée à l’évolution des sociétés européennes dans le contexte de la mondialisation, de l’ouverture des frontières, du renforcement du cosmopolitisme et du communautarisme en Europe. Une partie de l’opinion publique européenne se méfie de ces évolutions et ne perçoit l’ouverture des sociétés qu’en termes négatifs car elle n’en profite pas. Ce sont les « exclus de la mondialisation », ceux-là même à qui s’adresse le discours des partis extrémistes. Ces derniers parlent des enjeux identitaires sans aucun scrupule, alors que les partis traditionnels sont mal à l’aise sur ces sujets. La force de ces partis est qu’ils osent s’emparer de ces sujets réels, qui préoccupent une partie des citoyens fragilisés économiquement et/ou préoccupés par les questions identitaires.

Propos recueillis par Laurie-Anne Riera & Pierre-Hernan Rojas

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