"La Croisière" par Jeanne Cieutat.
Bonjour.
Et félicitations ! Vous venez de remporter une semaine de croisière, direction l’Arctique ! La seule contrepartie sera de couvrir l’événement. Profitez à bord de nos nombreux services : bar à sushis, casinos, SPA, une serre tropicale comme si vous y étiez, et surtout, les boissons sont of -
Je n’étais ni naïf, ni stupide, mais j’ai fermé ma boîte mail et ai embarqué dès le lendemain dans l’imposant navire de croisière amarré au port, dont la taille gigantesque dénotait avec les bateaux de pêcheurs qui tangaient, portés par les clapots étincelants qu’il produisait. Une femme, qui se tenait droite et raide a exhibé ses dents parfaitement alignées à ma vue.
Je me suis engouffré, à sa suite, sous une voûte impressionnante qui se déployait de toute sa hauteur juste au-dessus de nos têtes. La femme m’a entraîné à travers les entrailles du bateau, un véritable dédale de boyaux métalliques. Aucun panneau n’indiquait la direction à prendre mais elle avançait, sûre d’elle. Nous arpentions des dizaines de couloirs, foulions des mètres de moquette d’un blanc éclatant, longions des centaines de cabines dont les portes étaient closes, de telles sorte que je me suis demandé si j’étais le seul passager de ce navire.
Puis, elle s’est arrêtée subitement devant une cabine, avant de se volatiliser, me laissant seul à contempler la luxueuse pièce parfaitement symétrique, coupée à partir d’une ligne imaginaire mais bien tracée entre deux espaces identiques. Un lit double et clair, une télévision 4k, un épais fauteuil près d’un hublot, un cadre représentant une photo de la mer se faisaient face. Le seul terrain de neutralité apparente résidait dans la salle de bains, placée tout juste entre ces deux chambres distinctes.
La porte s’est de nouveau ouverte sur un homme grand, rasé de près, accompagné d’une femme semblable en sourire, en posture et en âge à la première. Il a posé sa veste de costume sur le fauteuil, s’attribuant d’office la partie droite de la cabine, a desserré sa cravate, passé une main dans ses cheveux grisonnants pour les ramener en arrière avant d’enfin me la tendre.
“Y. X. Enchanté.”
J’ai été surpris par le dynamisme de sa poigne. Je me suis présenté à mon tour. Bien que paraissant froid et hautain de prime abord, M. X s’était rapidement ouvert et nous avions pu échanger sur nos centres d’intérêts : le sport, les pelouses et les soirées. Même si le seul sport de combat qu’il eut fait avait été la fusion-acquisition d’une entreprise pour sa boîte, les seules pelouses qu’il eut foulées étaient les green de golf et il n’était intéressé que par les soirées qu’il pouvait passer avec des top model, et pas avec “des filles ni belles, ni moches, mais parfaitement interchangeables”.
“On va se faire chier ici, a-t-il grommelé, allumant une cigarette.
- Pourquoi êtes-vous venu ?
- Bah, parce que c’était gratuit. Mais je commence déjà à le regretter.”
Les moteurs ont grondé. Le bateau a tressauté. Une voix grésillante s’est échappée des hauts-parleurs :
“Bonjour. Le capitaine et son équipage vous souhaitent la bienvenue à bord du navire. Vous ne pouvez pas le quitter sans autorisation de l’équipage. Merci de vous rassembler à la salle 12 pour recevoir les instructions.”
La salle 12 s’étalait d’une cinquantaine de rangs qui plongeaient progressivement vers une estrade. Son haut plafond décrivait un mouvement inverse à tel point que, assis au fond, j’avais le sentiment que la salle allait se refermer sur moi d’un instant à l’autre. Lorsque l’écran, quelques mètres plus bas, s’est finalement allumé, nous étions une trentaine regroupés ici, sans compter M. X qui s’était éclipsé pour se rendre aux toilettes.
Après la rapide présentation du voyage, le sol s’est incliné pour former une surface plane. De petites tables sont apparues, autour desquelles bourdonnait le personnel qui s'empressait de les couvrir de cocktails. J'en ai profité pour commander une bière auprès d'un employé. “Eh bien, regardez moi-ça, ça grouille de partout, a grincé une femme au visage long et fin, tandis qu’il s’éloignait à peine.
Je me suis figé, persuadé qu’il nous avait entendu. Mais la femme a assuré, lisant dans mes pensées :
“Oh, ils s’en moquent bien. Ce sont des machines. J’utilise les mêmes.” Elle a fouillé quelques instants les poches intérieures de sa veste noire. “A. S. Je travaille pour une compagnie de croisière.
- Vous êtes ici pour… espionner ?”
Une lueur amusée a illuminé ses yeux. Elle a porté sa coupe à ses lèvres avant de répondre :
“Vous avez le droit de le penser.”
M.X nous a rejoint, accompagné d’une autre femme. Il a harangué une employée : “Eh, toi, là ! Tu n’as pas l’impression qu’il y’a un problème ?
- Je suis désolée, Monsieur, a-t-elle murmuré en lui apportant un verre. - Tu peux l’être. À la place de ton patron, je t’aurais déjà virée.
- Je suis désolée”, a-t-elle répété, et je pouvais sentir le regard flamboyant de Mme. S planté sur moi.
J’ai suivi la femme des yeux, songeur, jusqu’à ce qu’un cri strident ne retentisse. Un lourd silence a fait suite, sur lequel semblait se réverbérer le hurlement. Notre attention convergeait vers un même point : une femme échevelée, hagarde, qui se tenait dans l’encadrement de la porte, à bout de souffle.
“S’il vous plaît, aidez-moi ! Quelqu’un est tombé du bastingage !”
Cette annonce n’a pas paru faire grand bruit parmi les passagers du bateau qui, après quelques timides coups d'œil dans les eaux tourbillonnantes qui effleuraient les flancs du navire, se sont rapidement désintéressés de l’affaire. La vie à bord a enfin pu battre son plein. Une à une, les infrastructures du navire s’ouvraient à nous. Nous passions des heures à nous laisser bouillir dans les jacuzzis, avant de nous traîner mollement vers les transats. Il y avait toujours un employé prêt à nous rendre service, avec un entrain qui ne faiblissait pas. Leur omniprésence avait fini par me mettre mal à l’aise. Ils étaient à notre service, mais au fond, nous restions à leur merci.
Nous étions attablés à la terrasse du 10e étage, qui était recouverte de tables aux nappes blanches serrées les unes contre les autres, mais dont quatre seulement étaient occupées. Mme. B, assise avec nous, pestait contre la disposition des couverts et exhortait ses voisins à les inverser. La femme paniquée du premier soir, Anita, était assise deux tables plus loin et fixait le vide. Elle a relevé la tête, croisant quelques instants mon regard. J’ai détourné les yeux vers la mer, embarrassé. Elle était légèrement agitée ; des moutons d’écumes se formaient au large.
Brusquement, le bateau a tangué.
“Mais regardez ce que vous faites !”
Mme. B était débout, son élégant chemisier maculé d’une tâche pourpre qui s’élargissait. “Je suis désolée, a marmonné une serveuse au teint cireux.
- Ça sert à rien d’être désolée quand on est bête comme ça, s’est emporté M. X. Mon Dieu, du si bon vin, tout gâché…
- Laisse, c’est un robot, il ne te comprend pas.
- Je vais me changer, a soupiré Mme. B.
- Mais tu vas rater l’escale, a fait remarquer Mme. S tandis que l’autre s’éloignait. - L’escale ? ai-je demandé. Mais il n’y a pas la moindre côte à l’horizon… - Tu n’as pas écouté la présentation ? Il va y avoir une visite virtuelle de Gibraltar, en salle 12.
- Hein ? Mais…
- Ça vaut mieux, vu les nuages qu’il y’a à l’horizon…”
En effet, d’épais cumulus brunissaient le ciel au loin. La houle avait gagné en intensité. Le roulis permanent me donnait le mal de mer. Je me suis levé brusquement. “Excusez-moi. Il faut que j’aille aux toilettes.”
J’ai titubé jusqu’à l’étage inférieur. Mes gestes étaient entravés par les mouvements du bateau qui projetaient sur les parois étroites et métalliques des couloirs. J’ai même failli me heurter à Anita, qui remontait des toilettes.
“Pardon, a-t-elle bafouillé précipitamment sans me regarder.
- Attendez, vous avez fait tomber votre boucle d’oreille.”
Le bijou en question reposait sur la moquette pourpre. Je me suis baissé pour la ramasser. C’était une fine perle de nacre qui se clipsait directement sur l’oreille, et qu’il était difficile de perdre de la sorte. Anita l’a attrapée d’un geste vif.
“Merci”, a-t-elle prononcé avant de se détourner, agitant ses boucles argentées.
Mme. B n’avait pas assisté à l’escale, et elle n’avait d’ailleurs pas raté grand-chose : la visite virtuelle consistait en la projection de photos du détroit de Gibraltar, qui nous étaient ensuite envoyées à la fin de notre séjour. Cette activité avait malgré tout été saluée par un tonnerre d’applaudissements. Une partie du personnel était présente et battait les mains avec un rythme et une frénésie assourdissants. J’étais assis au milieu, en bout de rangée, mais je ne m'étais jamais senti aussi oppressé.
Quelques instants plus tard, je balançais lentement mes jambes dans l’eau tiède de la piscine, qui reflétait en miroir le gris du ciel. Cette mer d’huile a été perturbée par quelqu’un qui s’agitait dans l’eau.
“Saperlipopette ! s’est écrié un jeune juge, proche de M. X. Elle est brûlante. Eh toi-là ! Aide-moi à sortir !”
L’un des salariés a précipitamment quitté les ombres des préaux pour se poster au bord du bassin, la main tendue dans une raideur impressionnante. Avant que je n’aie le temps d’en observer plus, Anita est venue se laisser tomber à côté de moi. Ses cheveux étaient ramenés en arrière dans un chignon serré, découvrant sa nuque mais également ses bijoux perlés.
“Merci pour ma boucle d’oreille, a-t-elle dit. J’y tiens énormément. C’est un cadeau de mon fils. - Pas de problème, ai-je répondu, relevant la tête et croisant involontairement le regard d’un employé, qui s’est mis en route vers nous.
- Vous faut-il quelque chose ?” a-t-il demandé.
J'ai décliné son offre puis attendu qu’il soit à bonne distance pour demander à Anita : “Vous pensez que ce sont des robots ?
- Bien-sûr. Tout le monde le dit.”
Et elle a plongé dans la piscine.
Le reste de la traversée s’est poursuivi ainsi, rythmée par des escales imaginaires, dans un calme forcé qui n’augurait rien de bon. Les journées se répétaient uniformément, dans le même ordre et dans l’indifférence générale. Que ce soit une séance de cinéma ou une partie de football, les activités proposées se déroulaient toujours sous la surveillance attentive et aseptisée du personnel. Leur présence de plus en plus marquée commençait à me rendre nerveux, d’autant plus que les passagers semblaient s’effacer peu à peu. Mme. B n’avait d’ailleurs jamais reparu. Mme. S et M. X n’avaient pas l’air de trouver cela suspect, seulement vexant. Ils présumaient qu’elle était probablement dans une autre aile du navire, en compagnie d’autres passagers, et qu’elle ne daignait même plus les saluer.
Malgré tout, lors du bal de l’avant-dernier soir, il leur était impossible de nier qu’il y avait un problème. Nous nous sommes retrouvés au milieu d’une salle sombre, démesurément grande, dont la musique qui résonnait entre les murs ne nous en faisait revenir en écho que le vide et l’absence de conversations insouciantes. Mme. S et M. X étaient tendus, et ce n’était pas seulement lié au regard constant braqué sur nous d’un grand nombre d’employés, adossés contre les parois et espacés d’au moins un mètre. La présence même d’Anita semblait les mettre mal à l’aise, voire les terrorisait. En fait, c’était même la première fois que je les voyais ensemble. “Sympa, la musique”, a commenté M. X pour tenter de couvrir son malaise.
Mais il n’a pas eu à se donner cette peine bien longtemps. Son ami juge est entré dans la salle, hurlant de douleur en se tenant le ventre. Il a fait quelques pas titubants avant de s’écrouler par terre.
Une employée s’est approchée.
“Non, dégagez, sales monstres !” a-t-il craché, utilisant ses dernières forces pour se retourner sur le flanc.
Mais la femme l’a soulevé avec une facilité impressionnante, avant de l’emporter loin de notre vue. Nous sommes restés quelques instants silencieux, étourdis par la musique qui paraissait plus forte et assourdie. M. X frémissait. Mme. S restait figée, abasourdie, avant de sortir de sa transe pour se lancer vers l’avant et s'engouffrer derrière la porte. Mais ses efforts de fuite étaient vains, et elle le savait sans doute. Peu importe où elle se rendrait, elle ne pouvait pas sortir de ce bateau, véritable prison voguant sur la mer, sans l’autorisation de son personnel. Des gens ont commencé à crier, à s’agiter de manière désordonnée. Les flash lumineux, qui éclairaient la pièce par intermittence, découpaient leurs mouvements en des scènes déconstruites. Tous s’élançaient simultanément vers la sortie, agglutinés autour de la porte, se piétinant et s’écrasant contre les murs, dans un grondement terrorisé. M. X s’est saisi d’une fourchette qu'il a brandi devant lui d’une main tremblante.
“M’approchez pas, répétait-il. N’essayez même pas de m’approcher.” Puis, s’adressant à moi : “Viens on s’en va. S’il te plaît, aide-moi à partir.”
J’ai hoché la tête, sans trop saisir ni ce qu’il me demandait, ni la gravité de la situation. J’ai fait volte-face vers Anita qui restait, les bras croisés, un sourire froid aux lèvres. “Je reste là, a-t-elle affirmé d’une voix mal assurée. On n’a rien fait de mal, hein ? - Quoi ?”
Mais avant qu’elle n’ait le temps de me répondre, la main de M. X se refermait comme un étau autour de mon poignet et il m’a entraîné à sa suite hors de cette salle. J’ai jeté un dernier regard par-dessus mon épaule avant de sortir, apercevant, dans un dernier éclair, les derniers passagers grouillant autour de Anita qui se tenait, immobile, point fixe au centre de ce tourbillon.
La piscine était plongée dans le calme et l'obscurité. Une forme sombre s’agitait et créait des remous par intermittence.
“Aidez-moi ! S’il vous plaît, sortez-moi de là… a gémi quelqu’un.
- Mme. S ?
- M. X ! Mon Dieu, aidez-moi !”
Il s’est aventuré dans l’eau, avant de s’écarter vivement en poussant un petit cri de surprise.
“C’est bouillant ! Comment veux-tu qu’on te sorte de là ?
- En quoi puis-je vous aider ?”
Mon sang s’est glacé dans mes veines. Une employée s’avançait vers nous. M. X a planté sa fourchette dans son ventre, avant même qu’elle n’ait le temps de faire quoi que ce soit. Elle a poussé un hoquet de douleur, s’est agenouillée devant lui, ses mains saisissant son abdomen. Sa chemise commençait à saturer de pourpre. Puis elle s’est affaissée vers l’avant et a cessé de bouger.
M.X a passé ses mains maculées de sang dans ses cheveux.
“C’est quoi ce bordel ?! Qu’est-ce qu’il se passe, putain ?
- C’est pas des robots ?” ai-je prononcé faiblement en me laissant tomber assis au bord de la piscine.
- Pourquoi ? Pourquoi ? répétait M. X. Qu’est-ce qu’il se passe ?
- Qu’est-ce qu’il y a ? geignait Mme. S avec difficulté. Venez m’aider, je vous en supplie… c’est intenable…”
M.X a plongé dans la piscine. Ou plutôt, Anita l’y a poussé d’un coup de couteau. Elle est restée debout, l’observant froidement se tortiller. Sa silhouette se détachait de l’eau qui se nimbait d’une couleur sombre.
“Qu’est-ce qu’il se passe ? ai-je demandé timidement.
- Ce qu’il se passe ? Vous ne recevez que ce que vous méritez. Pourquoi pensez-vous que je vous ai ramené ici ? Vous pensiez sincèrement qu’il n’y aurait aucune contrepartie à tout ça ?”
J’ai secoué la tête, incapable de prononcer le moindre mot. Elle a pointé dédaigneusement du menton les corps qui flottaient dans la piscine.
“Ces deux-là, ils n’ont jamais été aussi propres que maintenant. Je n’arrivais pas à le croire, mais maintenant que je le vois de mes propres yeux… Je me doutais bien que le suicide de mon fils n’était pas lié seulement qu’à son environnement personnel. Et la manière dont ils ont essayé, une nouvelle fois, d’agir comme si de rien n’était, de se couvrir les uns les autres comme si personne ne les voyait, c’est juste pas possible. Et je me doutais bien qu’une fois de plus, vous décideriez de ne prêter aucune attention à l’affaire et seulement de leur lécher les bottes.
- M-mais…
- Votre voyage avec nous se termine ici, M. T. Nous espérons que vous avez effectué une agréable traversée en notre compagnie.”