"Un palimpseste de sang" par Louise Da Mota.
Ma grand-mère avait cette façon singulière de tenir les photos jaunies par le temps du bout des doigts, comme si le passé était une chose fragile qu’il fallait effleurer plutôt que saisir par peur d’en effacer les souvenirs. Mamie, de son vrai nom depuis que je suis en âge de parler,était de ces personnes qui te comprenait avant même de te voir arriver. C’est alors tout naturellement que je suis là, attablée à côté d’elle, le soleil de l’après-midi découpant des rectangles ambrés sur la toile cirée. Entre nous traînait une fourchette oubliée du déjeuner. Mamie ne la rangea pas. Elle avait cette façon de laisser les choses là où elles étaient, pensant que le désordre ordinaire de la vie méritait autant de place que le reste. Elle avait sorti l’album sans que je ne lui demande rien. Elle savait. Je vous l’ai dit, ma mamie a un pouvoir irréel : elle avait toujours su ce dont j’avais besoin avant que je ne le sache moi-même.
Un cliché attira soudain mon attention ; celui d’un jeune couple heureux, ébloui par le soleil,enfermé dans ces encres noires et blanches. La femme, dans son chapeau de paille et sa salopette que l’on devine d’un bleu étincelant, qui devait avoir tout au plus une trentaine d’années, regardait l’objectif avec quelque chose d’indéfinissable. Pas tout à fait un sourire, pas tout à fait un défi. Quelque chose entre les deux, une lumière tranquille au fond des yeux, que je reconnaissais sans savoir d’où.
- Elle est belle n’est-ce pas ? dit ma grand-mère sur fond d’un petit rire. C’est ton arrière-grand-mère tu sais.
En me tournant sur ma chaise pour lui faire face, accessoirisée d’un sourire intarissable je répondis : Je pense que je l’avais déjà deviné.
- Elle te ressemble tu sais. Dans le caractère surtout. Elle marqua une pause, les yeux sur la photo. Dans son regard, je ne sais pas, quelque chose.
Je la regardai longtemps. Mon arrière-grand-mère. Cette femme dont je portais le sang sans l’avoir jamais choisie, reliée à moi par ce fil invisible que l’on appelle lignée. Et avec elle le vertige de réaliser qu’à chaque instant de l’histoire, il y avait eu quelqu’un. Un corps. Un visage. Une vie entière portant déjà cette même once de sang. Avant moi. Bien avant moi. Depuis le début. Je n’avais pas eu à choisir cette histoire, mon histoire. Elle m’avait choisie, elle. Bien avant que j’aie un avis sur la question. J’étais le prochain chapitre d’une histoire qui n’avait pas attendu que je sois prête pour commencer.
C’est le rayon de soleil qui me la fit remarquer. Il traversa la fenêtre à cet instant précis, comme s’il avait attendu son heure, et frappa la photographie en un seul point, d’une netteté presque irréelle ; sur l’annulaire délicat de sa main gauche. Une bague. Fine, simple, presque modeste. Modeste dans le métal, dans la forme, dans tout ce qu’un bijoutier aurait pu en dire. Mais quelque chose dans la façon dont elle la portait, et dans ce que la photo taisait sans le cacher, lui donnait la valeur silencieuse des choses inestimables.
- Cette bague…
Mamie sourit. Ce sourire lent qu’elle avait pour les choses qu’elle portait depuis longtemps.
- C’est ton arrière-grand-père qui la lui a offerte. Il avait fait graver l’origine à l’intérieur. Le jour où tout avait commencé. La date de leur première rencontre.
Elle me dit la date. Je relevai la tête brusquement.
- C’est mon anniversaire. 23 novembre.
- Je sais, dit-elle simplement. Ça ne m’a jamais étonnée.
Le rayon de soleil s’était déjà retiré. La bague était redevenue une tâche claire sur un vieux papier. Je regardai Mamie. Elle avait posé sa main à plat sur ce souvenir lointain d’une douceur emplie de nostalgie, le pouce glissant machinalement sur son propre annulaire, là où il n’y avait rien. Un geste si bref que je n’aurais su dire si je l’avais vraiment vu. Mais quelque chose dans ma poitrine avait bougé, doucement, comme un meuble que l’on déplace d’un centimètre et qui change l’acoustique d’une pièce entière.
Je connaissais le chemin par cœur, mon carnet d’écriture sous le bras, boussole indispensable pour arriver à destination. À quelques minutes en voiture de la maison de Mamie s’ouvrait le sentier boisé. Oui celui-ci. Celui que l’on imagine que dans les contes, avant d’avoir appris à s’en méfier, bordé d’herbes hautes et d’arbres imposants, percé de lumière révélant sa beauté cachée. Le soleil y glisse entre les feuilles, diffusant une clarté presque irréelle, donnant l’impression que le lieu flottait hors du temps. Il n’y a jamais personne. Juste moi, le chant discret des oiseaux, musique d’accueil familière, et le craquement des brindilles sous mes pas. Les racines des arbres, épaisses et noueuses, percent le sol par endroits, cherchantà barrer la route à ceux qui s’y aventurent sans y être invités. Elles m’avaient toujours laissé passer. Je crois qu’elles me connaissaient.
Au bout du chemin, cette bâtisse oubliée du temps me tendait les bras. Une maison à l’abandon, dont les murs ébréchés laissaient passer vent et souvenirs à égalité, finissant par comprendre qu’il était inutile de faire la différence entre les deux. Une partie du mur s’était effondrée, ouvrant l’espace sur le ciel. On aurait dit qu’elle respirait à nouveau, après avoir longtemps retenu son souffle. La pierre était rugueuse sous la main, marquée d’égratignures et de creux, autant de cicatrices témoins d’un combat discret contre le temps. Un combat que la maison, il faut se l’avouer, était en train de perdre avec une grâce remarquable.
Un rat traversa dans l’embrasure sans me voir, rasant le mur de son pelage gris, indifférent avec cette superbe propre aux bêtes qui habitent vraiment un endroit et n’ont de comptes à rendre à personne. Il disparut dans une fissure. Je le regardai partir, puis laissai mon regard descendre vers le sol. Dans un coin, l’ancien four à pain s’imposait ; grand vide noir dans la pierre, rempli par la poussière, témoin muet d’un usage révolu. Devant lui, le sol était lisse, vierge, sans marque. Je le notai machinalement dans mon carnet, de la manière dont on note les choses qu’on ne sait pas encore pourquoi on remarque.
Je m’installai à même le sol, dos contre la pierre froide, pages ouvertes sur les genoux. Et c’est là, au moment où ma plume allait toucher la page, que je la sentis. Une odeur de pain chaud, ronde et lente, qui montait de nulle part avec la placidité d’une chose qui a tout son temps. Je souris malgré moi. C’est mon cerveau qui me joue des tours. Je n’ai pas mangé depuis ce matin. Je notai la phrase, pour voir. Mais l’odeur ne disparut pas.
Elle s’épaissit, au contraire. Elle prenait de l’espace, de la chaleur, de la consistance, devenant presque quelque chose que l’on pouvait toucher. Et la lumière changea. Pas brusquement. Une caresse, jusqu’au point où l’on réalise que la pièce est différente sans avoir vu la transition se faire. Le four n’était plus vide. Il ronflait doucement dans le silence, émanant une lumière orangée qui pulsait comme un cœur, l’air frais autour de lui tremblant dans cette danse hésitante avec la chaleur.
Des poignets. Des poignets s’arquaient et retombaient dans un rythme presque musical, travaillant la pâte avec la précision d’une boulangère qui a répété le geste des milliers de fois. Des mains. Il y avait des mains dans la pièce. Des mains qui travaillaient sans hésiter, sans chercher, sans avoir besoin de réfléchir, une mémoire du corps qui n’a plus besoin de la tête. L’histoire, suivant le cheminement de mes pensées, me fit lever les yeux. Je regardai le visage appartenant à ces mains. Deux mains. Une main gauche sertie d’une bague presque modeste.
Elle était plus jeune que sur la photographie, ou peut-être simplement vivante, ce qui change tout à la façon dont un visage existe. Elle se mouvait dans cet espace avec une aisance tranquille, une façon d’habiter le lieu qui me fit comprendre que c’était ici qu’elle était elle-même ; dans cette chaleur, dans cette farine, dans ce geste ancien.
Je ne sais pas comment j’entrai dans la scène. Je n’avais pas décidé. Mais mes mains étaient là, elles aussi, posées sur la table de bois rugueux, et personne ne semblait s’étonner de ma présence, comme si j’avais toujours été là, comme si j’avais simplement tardé à arriver. Je passai la farine quand il fallut la passer. Je tins le bol quand on me le tendit. J’étais dedans, simplement, de la façon dont on est dans un souvenir que l’on n’a pas vécu mais que l’on reconnaît pourtant, avec cette certitude étrange qui précède toute explication.
Je pris soin de ne rien toucher de ma propre initiative. Je ne touchai pas les murs, je ne cherchai pas à vérifier si tout cela avait un poids, de la température, de la réalité. Il y avait quelque chose de sacré dans cette retenue, me persuadant que la franchir aurait tout rompu.
C’est alors qu’unetout petiteenfant entra en courant, les bras grands ouverts, les joues écarlates, avec cet excès de vie absolue propre à ceux qui apprennent encore à coordonner leur corps avec leur enthousiasme. Elletira sur la jupe de la femme près du four et pointa ses vêtements avec un sérieux de juriste, répétant plusieurs fois, avec une conviction croissante :
- Saperlipopette ! Saperlipopette !
Elle repartit, courant et riant, son rire se mêlant avec celui de mon arrière-grand-mère dans une parfaite harmonie, allégorie de la sincérité et du bonheur. C’est une sa-lo-pette. Mamie confond encore ces deux mots-là, toujours avec le même aplomb. Faut croire que certaines erreurs durent plus de soixante sept ans. Je n’ai rien dit. On ne va quand même pas gâcher ça.
Mon arrière-grand-mère et moi nous retrouvâmes alors côte à côte dans le silence retrouvé. Je sentais sa présence comme on sent une source de chaleur ; sans la toucher, sans avoir besoin de la toucher. Il y avait un espace que ni elle ni moi n’aurions pu franchir, et que ni elle ni moi n’essayions de franchir. Cet espace avait sa propre dignité.
Elle se tourna vers moi. Dans ces yeux, ces yeux qui m’avaient tant fascinée sur la photographie sans savoir pourquoi, quelque chose se lisait avec une clarté que les mots n’auraient pas su rendre. Elle leva lentement la main vers moi. Sa main s’approcha de mon bras, de ma main gauche et s’arrêta à un souffle de ma peau. Et là, suspendue dans cet espace entre nous, elle demeura.
Nos regards se croisèrent.
Nous nous étions comprises. Tout ce qui aurait pu être dit était dit. Tout ce qui aurait pu être transmis l’était. Non par le toucher, non par la parole, mais par cette façon qu’ont deux êtres de se reconnaître à travers le temps, semblable à deux miroirs qui se font face et se renvoient la même lumière jusqu’à l’infini.
Puis la lumière commença à s’éclipser. Doucement, sans violence, comme elle était venue, la chaleur se retirait, les couleurs s’estompaient dans le coton du silence. Le ronflement du four descendit vers le grave, vers le murmure, vers rien. Les mains disparurent. La pièce reprit ses dimensions froides, sauf sur ma main gauche, où la chaleur s’attarda un instant de trop, telle une braise qui refuse de mourir, avant de s’éteindre elle aussi. Il n’y avait plus que la fraîcheur, la poussière, le ciel par le pan de mur effondré.
J’étais assise à même le sol, dos contre la pierre, pages ouvertes sur les genoux. Les quelques mots que j’avais notés avant le basculement étaient toujours là, dans mon écriture à moi, preuve dérisoire et précieuse que j’avais bien existé pendant tout ce temps. Dehors, les oiseaux chantaient leur musique d’accueil familière, indifférents, éternels. Le soleil avait bougé d’un degré ou de plusieurs heures. Impossible à dire.
Je me levai lentement, le corps un peu engourdi par le froid de la pierre. Il était temps de rentrer. Mamie devait m’attendre. Faisant un pas vers la sortie, je glissai le carnet sous mon bras, ajustai la bandoulière de mon sac ; et c’est dans ce geste ordinaire, cette seconde d’inattention tout à fait humaine, que ma main gauche s’ouvrit.
C’est à ce moment précis ; ni avant, ni après, avec la précision d’une ponctuation, que le bruit se fit entendre.
Un tintement. Net, clair, bref. Une note unique frappée sur la pierre du sol, qui se prolongea dans le silence de la bâtisse avec une limpidité de cristal. Et quelque part au-dessus, à travers le pan de mur effondré, un froissement brusque, collectif, une nuée d’oiseaux qui s’arrachaient des branches d’un seul mouvement, le son les ayant cueillis au passage. Puis leurs battements s’éloignèrent, avalés par le ciel, et le tintement continua sa course seul, rebondissant contre la pierre avant de s’éteindre lentement, lentement, jusqu’à ce que le silence soit à nouveau complet. Mais un silence différent, maintenant. Un silence qui contenait quelque chose.
Je m’arrêtai.
Le son avait arrêté sa course quelque part derrière moi, du côté du four. Du côté de l’endroit exact où, à mon arrivée, le sol était lisse et vierge de toute marque.
Je restai immobile un long moment. Je sentais ma propre respiration, lente, régulière, presque prudente et le battement de mon cœur qui s’était mis à frapper un peu plus fort, un peu plus haut, comme s’il savait quelque chose que mon esprit refusait encore de formuler. L’air autour de moi avait la qualité particulière de l’air dans les moments où quelque chose vient de changer sans qu’on puisse encore nommer quoi.
Je ne me retournai pas.
Je ne me penchai pas.
Il n’était pas nécessaire de voir. Je savais. De cette façon dont on sait les choses qui ont été décidées avant nous, dans un temps auquel on n’avait pas encore accès, ce qui était posé sur la pierre derrière moi. Une bague. Fine, simple, presque modeste. Bien réelle. Et à l’intérieur, gravée par une main patiente dans le métal froid, une date. Deux chiffres pour le jour, deux chiffres pour le mois. Les miens.
Les siens.
Les nôtres. Depuis le début, depuis toujours, depuis un après-midi dont je venais tout juste de comprendre que j’avais été présente.
Je souris. Un sourire lent, intérieur, qui n’avait pas besoin du visage pour exister. Puis je repris mon chemin vers la sortie, vers le sentier boisé, vers Mamie qui m’attendait quelque part dans la lumière de ce jour ordinaire et extraordinaire. Je n’avais rien oublié.Il y avait hier, il y aura demain. Entre les deux, cet après-midi suspendu hors de tout calendrier, un voyage dont je venais seulement de retrouver la mémoire, celle que je n’avais pas encore vécue.
FIN.