Une idéaliste à la dérive

L’héroïne passa la paume de sa douce main sur l’eau, l’y glissa toute entière, puis sans hésiter, y plongea l’intégralité de son corps. Tout du long, elle se concentre sur son mouvement, sur la fraîcheur de l’océan, caressant son corps endolori par le soleil. L’abstraction de son propre esprit et de ses réflexions la pousse à appréhender ses sensations comme dans une cérémonie quasi-mystique. Elle pressent, ou du moins en est-elle convaincue, chacune de ses émotions ; se sent bercée par le voile de la volupté, étreinte, elle s’en exalte jusqu’à l’ivresse. Car quoi de plus essentiel pour elle que cette exaltation des sens, ce paroxysme du charnel, cette fureur de vivre caractéristique de la jeunesse ? « Nathanaël, que chaque sensation sache te devenir ivresse » avait-elle lu la veille, dans ce livre de Gide, où sa génération voyait une aura se dégager, semblable à celui de la Bible, mais une bible d’un genre nouveau, en accord avec les espoirs et les envies d’une jeunesse naissante dans un monde qu’elle voulait changer. Cet été 1970, la jeune fille dont les vingt printemps avaient marqué son émancipation et ses envies d’aventures, vivait un profond bouleversement de l’âme. Une douce fièvre qui l’amenait à rêver de voyages, de départs, et surtout, surtout de grandir dans un monde nouveau.

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Elle avait en elle une volonté de titan, elle se trouvait à un point où, poussée par la force invisible du désir naissant en elle, son corps comme son esprit voulaient toucher à tout, goûter à toutes les joies sensuelles, s’attacher à toutes les idées nouvelles, se les approprier, les défendre une à une.

Prendre conscience de sa propre existence, c’est bien de cela qu’il s’agissait. Se sentir vivre au lieu de se laisser aller dans la passivité de la vie quotidienne, était-ce un idéal inatteignable d’une hédoniste en contradiction avec les banales cruautés inhérentes à la condition humaine ? Cette idée la torturait.

C’est ce dont on essayait de la convaincre : une voie toute tracée l’attendait, celle dont elle voyait toutes les véritables valeurs humaines s’y perdre, s’en détacher, s’en éloigner … Comme sur le pont d’un bateau, plus elle avançait dans le courant passif de la vie, et plus elle voyait s’éloigner la terre promise, celle où elle pensait trouver la véritable raison de vivre de l’être humain. Pour quelles autres raisons ce même être humain existerait-il, si ce n’est pour profiter des moindres facultés qui lui ont été données. L’hypocrisie de la société dans laquelle elle vivait, elle la percevait, et tentait de s’en éloigner. Ou pire, de s’en échapper. Mais cela, elle le savait très bien, relevait de l’impossible. Comment s’échapper de sa condition, de sa société ? Les voyages ? Certes, mais un voyage implique un retour, implique un détachement, mais éphémère, de ce qu’elle considérait comme superficiel à l’humanité. La réalité vous rattrape vite : contraintes financières, attachement personnel, tout le spectre d’une société bâtie sur des contraintes se dessinait dans son esprit, comme un nuage dans le ciel bleu surplombant la mer. Vivre comme une vagabonde, c’est de ce cela qu’il s’agissait réellement, lorsqu’on portait sur elle notre regard d’hommes guidé par la raison.

« - Mais, jeune fille, à quoi bon errer ? Reste avec les tiens, travaille, cesse d’avoir ses envies de gamine capricieuse qui refuse de se confronter avec une réalité bien trop imposante !

- Mais laisse là rêver, laisse la désirer, bientôt elle mûrira, bientôt elle se réveillera … »

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