"Aller simple" par Riad Aafi.
Ce qui est injuste dans ce voyage-là, c'est qu'on ne m'a pas demandé si je voulais partir. On ne m'a pas laissé le temps de faire ma valise. On ne m'a pas laissé choisir la saison, ni la destination, ni la compagnie.
* * *
Chambre 213, en face du bloc. Les mêmes murs crème, le même plafond, cette même petite fissure en forme de rivière. Ce décor a pris le visage de quelqu’un aimé. A force de le contempler, je discerne même les petits détails. La fenêtre laisse entrer une lumière blanche qui ne ressemble à aucune heure précise. Il pourrait être sept heures. Il pourrait être onze. Dans le couloir, dehors, des pas réguliers vont et viennent sur du carrelage. Ce rythme-là, ce claquement sourd et professionnel que j'entends déjà depuis assez longtemps maintenant pour ne plus l'entendre vraiment. Je crois qu’à force, on finit par incorporer les bruits d'un endroit. On finit par leur appartenir, un peu.
Il est midi, l’heure de la piqûre.
Papa dort encore dans le fauteuil à côté. Son souffle est reconnaissable, régulier, mais surtout, la chose la plus rassurante que j'aie jamais entendue. Plus que n'importe quelle musique. Plus que la mer.
Ce matin-là, par la fenêtre entrouverte, j'ai remarqué pour la première fois une silhouette immobile de l'autre côté de la rue. Je n'aurais pas su dire si c'était un homme ou une femme, juste une présence qui regardait dans ma direction. Je me suis dit que c'était un passant. Que j'avais le soleil dans les yeux.
Je me suis retournée vers Papa.
Je ne le réveille pas.
Je regarde le plafond, et je commence à voyager.
* * *
Je pense à Fès.
Un temps. Comme si le mot seul suffisait à ouvrir quelque chose. Ils m'avaient raconté ce voyage des dizaines de fois, leur façon à eux de me faire voyager avant même que je sache marcher. Ils étaient entrés dans la médina par Bab Bou Jeloud, et la ville les avait avalés d'un coup.
Les ruelles de la Talaa Kebira se resserrent comme des bras. Les voix des marchands tombent de partout à la fois. Les ânes chargés forcent à se coller aux murs pour les laisser passer, et dans ce chaos absolu il y avait une logique secrète, une musique qu'on ne pouvait pas lire, une harmonie qui nous prenait, dans les pieds, dans la poitrine.
Je me souviens d'un vieux monsieur assis sur un seuil qui, dans leur récit, regardait passer les gens avec cette façon qu'ont certains vieux de regarder les jeunes, non pas avec envie, mais avec une douceur mélancolique, comme s'ils contemplaient quelque chose qu'ils ont eux-mêmes traversé et dont ils connaissent, maintenant, toute l'étendue. À l'époque, ils n'avaient pas compris ce regard.
Maintenant je crois que je commence à le comprendre de l'intérieur.
Le lendemain matin, par la fenêtre, la silhouette était encore là. Même endroit. Même immobilité. Je l'ai regardée un moment, quelque chose dans sa façon de se tenir, droite, patiente, les bras le long du corps, m'a donné l'impression bizarre qu'elle n'était pas en train d'attendre quelque chose, mais quelqu'un.
* * *
Les premières semaines, mon corps avait présenté sa démission par petites notes discrètes. Une fatigue, pas celle qu'on connaît, celle des petites filles comme moi qui ont couru trop longtemps et qu'une nuit de sommeil répare. Celle-là était différente. Plus profonde. Ancrée dans quelque chose que le sommeil ne pouvait à lui seul réparer. Puis les nausées, ponctuelles comme des rendez-vous qu'on n'a pas fixés soi- même mais auxquels on est convoquée quand même, à heure fixe, sans possibilité de décommander.
Papa avait appris à lire ces signaux. Il posait le verre d'eau sur la table de nuit avant même que je le demande. Il réglait la température de la chambre avec une précision chirurgicale. Il avait développé, en quelques semaines, tout un vocabulaire de gestes tendres et pragmatiques.
Je l'observais faire et je pensais : voilà quelqu'un qui apprend une nouvelle langue pour continuer à me parler. L'amour.
Un soir, en allant aux toilettes dans le couloir, ce couloir crème lui aussi, ces portes numérotées, j'avais cru l'apercevoir. Seule dans la pénombre, debout, immobile, encore.
Je m'étais frotté les yeux. Il n'y avait rien. Personne. Juste le couloir qui continuait, vide et pâle, jusqu'à un angle qu'on ne pouvait pas voire d'où je me tenais. J'avais regagné ma chambre sans courir. Presque sans courir.
* * *
Maman m’avait acheté un foulard en soie bordeaux.
Elle l'avait posé sur le lit un matin sans commentaire, sans regarder dans ma direction. J'avais pris le foulard et j'étais allée dans les toilettes. Cette petite pièce blanche avec son miroir au-dessus du lavabo en céramique, trop haut, trop froid.
Saperlipopette, comme disait ma grand-mère pour toutes les choses qui la dépassaient.
Le miroir ne mentait pas.
Il ne restait plus grand chose. J'avais passé la main sur les dernières mèches. Doucement. Comme on touche quelque chose qui va partir. Puis j'avais essayé de nouer le foulard, mais mes bras n'y arrivaient pas. Maman était entrée sans bruit, ses mains s'étaient posées sur les miennes, et elle avait noué à ma place, méthodiquement, avec ces gestes qu'on apprend vite parce qu'il le faut.
L'enfant dans le miroir me regardait avec franchise.
Elle avait les mêmes yeux que moi, exactement les mêmes, mais quelque chose dans son regard avait changé de registre. Quelque chose qui n'était plus entièrement tourné vers l'avant. Quelque chose qui avait commencé à se retourner, doucement, pour regarder d'où l'on vient et ce qui lui reste.
J'étais restée longtemps devant ce miroir.
En revenant dans la chambre, j'avais regardé par la fenêtre. La silhouette était là, mais plus proche. Elle avait traversé la rue. Elle se tenait maintenant sur le trottoir d'en face, juste sous la fenêtre, et sa tête était levée vers moi avec cette même patience absolue, cette même qualité d'attente qui n'était pas de l'impatience.
J'avais tiré le rideau.
Pas brusquement.
Doucement.
Mais mes bras ne me le permettaient pas, de toute façon...
* * *
Je voyage beaucoup ces derniers temps.
Pas au sens des billets et des valises. Je voyage à l'horizontale, les yeux ouverts sur un plafond que je connais par cœur, avec pour tout bagage l'étendue de ce que j'ai vécu. Les souvenirs viennent sans ordre ni permission, comme des cartes postales envoyées de partout à la fois. Ils ne ressemblent pas à des regrets. Ils ressemblent à des pays qui continuent d'exister à travers mes pensées, intacts et lumineux, quelque part dans l'air du monde, indépendamment de celui ou celle qui les a traversés.
Je revois Fès dans leurs récits. Je revois une chambre en Toscane où il avait fait si chaud que nous dormions fenêtres grandes ouvertes, Papa, Maman, moi dans le petit lit du milieu, et à un moment de la nuit j'avais entendu un rat courir sur les toits de tuile, ce galop léger et pressé d'une créature qui a quelque chose d'urgent à faire, et j'avais souri dans l'obscurité sans savoir pourquoi. Peut-être parce que ce minuscule signe
de vie dans le silence de la nuit italienne m'avait semblé parfaitement à sa place dans le monde.
Tout, cette nuit-là, semblait parfaitement à sa place.
C'était avant.
Maintenant le monde avait rétréci à ces quatre murs crème, ce plafond-rivière, ce couloir de pas réguliers.
On dit que plus on approche de la destination, plus le paysage change de nature. Plus il devient silencieux, plus les détails s'effacent, plus les couleurs se fondent en une seule lumière. Je ne savais pas que c'était vrai pour ce voyage-là aussi.
Un matin, je ne saurais plus dire lequel, les jours s'étaient mis à s'éclipser les uns dans les autres, j'avais entendu frapper doucement.
Pas à la porte de la chambre, à la fenêtre. J'avais regardé.
La silhouette était là, de l'autre côté du verre.
Pas menaçante. Pas pressée.
Juste là.
Je n'avais rien dit à Papa.
* * *
Il y a des jours où je suis en colère.
Je ne vais pas prétendre le contraire. La colère vient parfois sans prévenir. Elle ressemble à une chaleur dans la poitrine, une envie d'atteindre quelque chose qui n'a pas de forme et qu'on ne peut pas saisir. Mon corps faiblit à mesure que la colère en prend possession.
Puis la colère passe. Elle s'épuise sans se résoudre. Et après elle, quelque chose de plus calme, presque de plus clair, comme un ciel après l'orage.
Papa me trouve parfois dans cet état. Il s'assoit à côté de moi et me parle de choses ordinaires, ce qu'il a lu, ce qu'on lui a apporté à déjeuner, quelque chose entendu à la radio. Cette normalité-là, cette façon de continuer à me parler comme si j'étais encore pleinement du monde, est peut-être le plus grand cadeau qu'il m'ait jamais fait.
Ce soir-là, quand il était sorti chercher un café, j'avais tourné la tête vers la fenêtre. La silhouette était dans la chambre.
Pas près de moi, près de la porte, dans l'angle, là où la lumière n'arrivait pas vraiment. Elle n'avait pas de visage que je pouvais lire. Mais elle n'avait pas non plus l'air d'une ennemie. Elle avait l'air de ce qu'elle était : une présence patiente, qui attendait son heure avec la même tranquillité absolue que le crépuscule attend la nuit.
J'avais dit, à voix basse :
— Pas encore.
Et elle n'avait pas bougé. Mais elle n'était pas partie non plus.
* * *
Il m'avait montré, l'autre soir, des photographies de voyages. Il les avait sorties des boîtes en carton qu'il avait apportées de chez nous. Il y en avait une que je n'avais jamais vue. Nous trois devant une fontaine en Ombrie, Papa, Maman, et moi toute petite entre eux, les bras levés vers eux comme des ailes.
J'avais regardé longtemps cette petite fille entre deux silhouettes qui l'aimaient.
Elle ne savait pas quelle drôle d’aventure la vie lui avait réservé. Elle était là dans la chaleur de l'été italien, avec devant elle un nombre d'années qui lui semblait infini. Elle ne savait pas que dans une chambre aux murs crème avec un plafond en forme de rivière, une autre version d'elle-même tiendrait un jour cette photographie entre des mains qu'elle ne reconnaissait plus tout à fait, et la regarderait sans amertume, comme on regarde quelque chose qu'on a vraiment eu, pleinement, jusqu'au bout.
J'avais posé la photo sur la table de nuit.
Je lui avais dit bonne nuit.
Dans l'angle de la chambre, la silhouette était encore là. Je ne m'en étais plus étonnée. Je crois que j'avais commencé, sans me l'avouer franchement, à m'y habituer.
* * *
La fourchette du dîner était encore sur le plateau. J'avais mangé quelques cuillerées, sans plus. Papa range toujours la fourchette bien droite à côté de l'assiette, avec cette précision. Une façon de dire je prends soin sans employer ces mots.
Je la regardais, cette fourchette ordinaire.
Je pensais à celle en argent de grand-mère, héritée de son arrière-grand-mère à elle, qui avait traversé une guerre. Une fourchette qui portait en elle toutes ces mains qui l'avaient tenue et ne la tenaient plus.
Les objets survivent.
C'est étrange.
C'est bien.
Dans l'angle, je sentais la silhouette qui s'était rapprochée encore. Pas d'un bond, d'un glissement lent, presque imperceptible, comme les aiguilles d'une horloge dont on ne voit jamais le mouvement mais dont on constate, d'une heure à l'autre, qu'elles ont avancé. Elle était au milieu de la chambre maintenant, entre la fenêtre et le lit. Entre le dehors et moi.
Je n'avais pas appelé Papa.
Je regardais la fourchette.
Je pensais à Maman.
* * *
Je sens Papa qui se réveille. Ce n'est pas un bruit, mais un changement dans l'air de la chambre, quelque chose qu'on apprend à connaître quand on partage un espace avec quelqu'un depuis assez longtemps pour que sa présence fasse partie de l'air lui-même.
Il se lève. Il s'approche. Et dépose délicatement sa main sur mon front brûlant.
Sa paume est tiède.
Je ferme les yeux.
La silhouette est au bord du lit.
Je le sais sans la voir. Je la sens, cette présence dense et douce à la fois.
Elle est là, de l'autre côté du lit, de l'autre côté de papa comme si elle l'avait encadré lui aussi, doucement, pour qu'il ne voie rien, pour qu'il ne sente que la petite main qu'il tient et rien d'autre.
Et dans ce noir derrière mes paupières, les voyages reviennent tous ensemble. Fès et sa lumière, la Norvège, le rat sur les toits de Toscane, le village sous la pluie, la fontaine en Ombrie et la petite fille entre deux silhouettes qui l'aimaient.
Tous ces départs.
Tous ces retours.
Je comprends maintenant qu'ils m'amenaient ici. Que chaque voyage fût une répétition de celui-là, le dernier, celui qu'on fait une seule fois et dont on devine, à la façon dont le corps s'allège et dont le temps change de nature, qu'on approche de quelque chose
d'irréversible.
La paume de Papa est tiède sur mon front. Je l'aime avec tout ce que j'ai encore. C'est beaucoup. C'est étonnamment beaucoup.
La silhouette tend la main vers moi. Je réalise, enfin, avec une clarté qui ne ressemble à rien de ce que j'ai connu avant, que ce n'est pas une ennemie, pas une voleuse. Simplement celle qui était là depuis le début, de l'autre côté de la rue, sur le trottoir, derrière la vitre, dans l'angle de la chambre, au bord du lit, patiente, prête à accomplir son rôle avec certitude.
Elle n'a jamais eu besoin de se presser.
Elle savait où j'allais.
Elle y allait avec moi, depuis le commencement.
Je prends sa main et m’emporte avec elle pour le plus long des voyages.
Ce voyage est un aller.
Il n'y a pas de billet retour.
Le dernier train n'annonce pas son départ, il est simplement là, à quai, dans une lumière qui n'appartient à aucune heure. Je reconnais ce signal.
La Mort.
Fin