"Confessions d’un homme bien" par Ashley HU.
« Pardonnez-moi. Je vous en supplie, pardonnez-moi.»
Ma voix tremblait, et j’avais honte. Tellement honte.
« Je n'ai rien voulu de tout cela, je vous le jure sur ce que j'ai de plus sacré. Libérez-moi… Libérez-moi de cette souffrance qui me ronge, qui me consume de l'intérieur comme ces flammes ont consumé tout le reste. Cette culpabilité qui m’habite chaque jour, chaque minute, je n’en peux plus. Elle m’attend quand je me réveille, me suit à table, s’allonge dans mon lit. Elle est partout. Tout le temps. Je n’ai plus le courage de me lever, ni l’envie de manger. Seulement celle de disparaître. De partir. De revenir en arrière. De changer. Mais il est trop tard.»
Un silence. Pourtant je devais continuer. Aller jusqu’au bout. Tout lui dire.
« Je l’ai laissée père. Je n’aurais pas dû. Et maintenant… Maintenant elle est morte. Les flammes étaient partout. Je n'ai rien pu faire. Qu'aurais-je pu faire ? C'était la mort assurée. Mais si j'avais pu…si j’avais eu le courage…je vous jure, père, je vous jure que je l'aurais fait. »
Voilà une heure que je racontais dans l’ombre du confessionnal, le détail de ma lâcheté, avec l’espoir naïf que le pardon du père Fontanel laverait ma culpabilité. Il m’écoutait, impassible, les mains jointes, affichant cette mine austère de ceux qui ont déjà tout entendu, et qu’aucun péché ne scandalise plus.
Depuis cet incident, j’avais tout essayé. Tout.
Mais le pardon n’est pas chose facile à trouver. Surtout quand il s’agit de se pardonner soi-même.
Depuis cet incident, j’étais devenu incapable de me regarder dans une glace. Incapable de dormir sans être réveillé en sursaut par le souvenir de la fumée qui vous empêche de respirer, de la chaleur étouffante du hangar, du craquement du bois qui cède, de cette peur viscérale, qui me hurle de fuir, de partir. Incapable surtout de croiser le regard d’une femme sans y voir ce que j’avais lu ce soir-là.
Je m’en souviens comme si c’était hier.
Elle portait un tablier de coton blanc, jauni par les lavages, taché d’encre. Son foulard était mal noué, et une mèche sombre collait à sa tempe. C’était une blanchisseuse. Une de ces femmes que Paris ne voyait pas. Que Paris utilisait. Que Paris oubliait. Elle se frayait un chemin à contre-courant de la foule qui s'échappait, bousculée, renversée presque, sans ralentir.
J’avais saisi son bras. « N'y allez pas. Vous allez périr pour quelqu'un qui ne connaît même pas votre prénom.»
Elle s'était arrêtée un instant et m’avait regardé. Dans ses yeux, durant ce bref instant, j’y avais lu…de la pitié, tout simplement. Elle avait compris ce que j’avais fait. Elle avait compris ce que j’étais.
Puis elle avait dégagé mon bras, avec douceur, et était entrée quand même. Elle ne m’avait pas écouté.
Lorsque mon récit s’acheva, le père Fontanel m’accorda l'absolution avec une facilité déconcertante. Trois Ave Maria, deux Pater Noster, et une invitation à soutenir généreusement la Fondation des Œuvres Catholiques de Bienfaisance.
Ainsi furent lavés mes péchés… et mes poches.
Las et amer, je quittai l’église Saint-François-Xavier plus abattu qu’en y entrant, la certitude au cœur que Dieu, comme les Hommes, pardonnait volontiers, à condition que le pécheur fût suffisamment fortuné.
Depuis cet incident, j’avais tout essayé.
D’abord le médecin, un fervent disciple de Charcot.
Il m’avait parlé de « chocs nerveux», d’« épuisement des centres», de « commotion morale». Son air hautain accentuait encore le pédantisme dont il faisait preuve, et je restais là, muet, incapable de l’interrompre. Evidemment, on ne discutait pas avec les médecins : ils savaient tout, expliquaient tout et inventaient le reste. « Le courage n’est qu’une construction sociale », avait-il déclaré, avant de me congédier. Il me prescrivit du repos, du lait chaud, et de l’air marin, remède universel dont les médecins s’accommodaient pour tous les maux. Aucune de ces choses ne m’aiderait à effacer ma honte, mais Hugues de Villiers, lui, gardait toujours une bonne cave. Alors je froissai l’ordonnance, et hélai un fiacre.
Débauché notoire, fortuné, porté sur le jeu et la boisson, je savais exactement ce que j’allais trouver chez lui, et c’est précisément pour cela que j’y allais. Pendant deux jours et deux nuits, nous avons bu sans interruption, perdant toute mesure du temps. Midi se confondait avec minuit et chaque verre me détournait un peu plus de ma culpabilité. Hugues parlait peu, riait beaucoup, et semblait lui-même chercher à dissiper dans l’ivresse, le poids de l’existence. Quant à moi, je laissais le vin m’aveugler, m’éloigner des souvenirs, et me préserver, autant que faire se pouvait, du fardeau que je portais envers ceux qui n’avaient pas survécu. Fuir, toujours fuir. C’était lâche. C’était insuffisant. C’était, une fois de plus, tout ce que je savais faire.
L’ébriété dissipée, il me restait la chose la plus difficile : rentrer rue de Varenne et aller voir ma mère. Elle avait perdu une fille ce soir-là. Celle qu’elle avait si patiemment éduquée, dès l’enfance, à tenir sa fourchette selon les convenances du Faubourg Saint-Germain. Mais son regard semblait dire que l’essentiel était sauf: « Tu es vivant, mon fils». Et je compris alors combien, en cette époque, la vie d’un homme valait tellement plus que n’importe quelle femme du Gotha, et combien ma propre existence serait désormais marquée par la fin de la leur.
Chateaubriand écrivait dans Voyage en Amérique, « tout nous ramène à quelque idée de la mort ». Je comprenais désormais ce qu’il voulait dire.
Nul ne pouvait me donner ce que je cherchais. Ni Dieu, ni la Science, ni le vin. Je me retrouvai ainsi seul avec moi-même. Et dans ce silence, j’y avais pensé. J’avais songé au suicide.
Une fin nette. Propre. Immédiate. Qui marquerait la fin de la souffrance. La porte toujours ouverte comme l’appelaient les Stoïciens, cette liberté que Sénèque offrait à ses disciples comme preuve que l’Homme n’est jamais totalement esclave. Le lit de la Seine aurait pu être mon dernier. Froide et silencieuse. La fin de la souffrance, enfin.
Mais même si ma piété n’avait jamais été qu’un masque de convenance, je n’aurais jamais pu m’y résoudre. Je n’en avais pas la force. Pas même celle du désespoir.
Alors j’avais considéré le monastère.
Ou Solesmes dans la Sarthe, avec ses prêtres bénédictins et ses chants grégoriens. Ou Ligugé, au cœur de la Vienne, la plus vieille abbaye de France, où saint Martin lui-même s’était retiré du monde. Le silence, la liturgie austère, le calme des pierres. Tout cela aurait sans doute mis un terme à ma souffrance. Mais alléger ma conscience ? Non. Je ne le crois pas.
Car c’était là le problème avec la rédemption. La rédemption console le coupable mais jamais la victime.
Le vice, le monastère, le suicide. Dans les trois cas c’eût été encore fuir.
Mais j’en avais assez.
Je voulais me racheter. Confronter mes actes. Les regarder en face, et ne plus leur tourner le dos. Alors je devais vivre.
Vivre et poursuivre ma vie telle qu’elle était, dans ses habitudes, ses dîners, ses convenances, ses sourires de salon. Porter en moi le souvenir de ce que j’avais fait. De ce que j’avais laissé faire. De ce que j’aurais pu faire et n’avais pas fait. Ces choses terribles qui jamais ne me quitteront.
Car tous pouvaient faire semblant. Tous pouvaient laisser le temps faire son œuvre, lentement, imperceptiblement, jusqu’à totalement oublier ce qu’ils avaient fait ce soir-là. La mémoire est miséricordieuse avec ceux qui lui en laissent la liberté.
Moi, jamais je n’oublierais. C’était le 4 mai 1897.
* * *
Ce soir-là, j'étais encore Armand-Théodore de Saulnières, quarante-deux ans, charmant, cultivé, catholique par tradition familiale plutôt que par conviction, généreux par habitude plutôt que par vertu. Un homme parfaitement inutile. Un aristocrate, en somme.
Je me flattais, il est vrai, d'une certaine bonté pratique : je donnais de l'argent aux pauvres, à ceux qui dormaient parmi les rats et les immondices, couchés sur les pavés froids des rues de Paris. Je fréquentais les meilleurs cercles, citais Pascal en dîner pour paraître aussi savant que mes hôtes, m’éclipsais dès qu’une discussion menaçait d’exiger de moi une pensée véritable et participais avec une régularité irréprochable à toutes les obligations mondaines que ma condition m'imposait.
C'est ainsi qu'en cette soirée du 4 mai 1897, j'accompagnais ma sœur Marie-Anne au Bazar de la Charité, rue Jean-Goujon, dans le VIIIe arrondissement. Ce rendez-vous annuel, organisé par et pour la bonne société, Marie-Anne l’attendait avec impatience. Il lui plaisait grandement d’y participer avec ses nombreuses amies. Dûment inscrit à mon calendrier, je m'en acquittais chaque année avec flegme, sachant pertinemment que ma présence valait, en elle-même, contribution suffisante.
Le Bazar, cette année-là, avait été aménagé comme une sorte de petit village médiéval : échoppes en bois peint, bannières aux couleurs vives, étals chargés de bibelots pieux, de dentelles fines, de jouets sculptés, tous vendus au profit des plus démunis…du moins était-ce la version officielle. En vérité, on venait surtout pour se montrer, pour saluer les familles influentes, pour commenter les toilettes du jour et, parfois, acheter un objet sans valeur afin de pouvoir dire que l’on avait « fait sa part».
Les allées étroites étaient saturées du parfum entêtant des dames et l’on y retrouvait l’enthousiasme un peu forcé qu’il était bon d’afficher lors des bonnes œuvres mondaines. Il faisait déjà étonnamment chaud pour un mois de mai. Mais cela importait peu. Tous se hâtaient avec empressement autour de la fameuse attraction cinématographique, une nouveauté qui fascinait tout Paris et dont on vantait les prodiges. On murmurait qu’il allait changer le monde. On riait, on s’extasiait, on se hissait sur la pointe des pieds pour entrevoir ces ombres mouvantes projetées sur une toile blanche.
Marie-Anne s'était déjà éloignée vers le stand qu’elle tenait, sa robe de taffetas bleu de Prusse bruissant à chaque pas, ses gants de chevreau pervenche boutonnés jusqu’au coude, coiffée d’un élégant chapeau orné de rubans assortis. Presque immédiatement le comte de Maillard surgit. Grand, la moustache conquérante et dans un élégant habit noir, il entama un manège que je connaissais désormais par cœur. Ce manège qui m’obligeait, par convenance fraternelle, à garder un œil sur eux, et surtout sur lui. Saperlipopette, cet homme-là avait la persévérance d'un huissier et à peu près autant de charme.
Je me dirigeai donc vers leur côté de la salle, prêt à m'interposer poliment entre ma sœur et ce prétendant d'opérette, lorsqu'un son sourd me parvint aux oreilles.
Interdit, je me retournai lentement vers l’origine de ce son.
Et alors je vis.
La lampe à éther du cinématographe prit feu. Une flamme vive et blanche jaillit, et le premier cri n’avait pas encore retenti que la chaleur me giflait déjà le visage. En une seconde, la flamme grandit et fit la taille d’un bras, puis d’un homme. L’éther, volatil, fit le reste.
La duchesse d'Alençon, sœur de la défunte impératrice Sissi, femme que tout Paris respectait et admirait, se trouvait près de l'appareil. Sa robe prit feu presque instantanément.
Son cri, le premier, fut immédiatement suivi d’un autre, puis d’un autre, jusqu’à ce que le Bazar tout entier hurlât à l’unisson. Les éventails tombèrent, les chapeaux roulèrent au sol, les dentelles se prirent aux clous, et tous se mirent à crier, à pousser, à se ruer vers les sorties dans un mouvement d'une violence insoupçonnée pour une assemblée si policée. Les flammes couraient le long des toiles peintes avec une rapidité terrifiante, et je sentis la chaleur monter à une vitesse impossible. Une fumée noire et lourde comme du plomb, vint ensuite, piquant mes yeux, ma gorge, mes poumons.
Désorienté, à demi-aveugle dans ce brouillard brûlant, la première pensée qui me traversa l’esprit fut la plus grande de mes hontes. Impérieuse, indécente, je me disais : si je ne sors pas maintenant, je mourrai, sans héritier, et la lignée des de Saulnières s’éteindra avec moi.
Je me précipitai vers la sortie.
Je fuis.
Instinctivement. Lâchement. Abandonnant Marie-Anne aux bons soins du comte de Maillard. Elle est avec lui, me dis-je pour étouffer la voix de la culpabilité. Elle est de l'autre côté de la salle, trop loin, je n'aurais jamais le temps. Le comte est jeune, il est fort. Le comte s'en occupera.
Autour de moi, les hommes couraient. Nous avions cet avantage ô combien injuste sur les femmes : nos jambes n'étaient pas entravées par des jupes volumineuses et nos corps étaient habitués aux exercices physiques que la bienséance interdisait aux dames. Les hommes poussaient, écrasaient, passaient devant sans un regard en arrière. L'un d'entre eux utilisa sa canne à pommeau d’argent pour écarter les femmes qui lui bloquaient le passage, avec le même geste indifférent que l'on employait pour chasser un chien.
Je ne fus pas meilleur qu'eux.
Bientôt je respirai l'air libre à pleins poumons, agenouillé sur le trottoir, les mains à plat sur les pavés froids, tentant à grand-peine de faire rentrer l'air dans ma poitrine.
En quatre minutes, quatre minutes je l’appris plus tard, tout avait brûlé.
Le bâtiment n'était plus qu'un brasier.
Parmi les cent vingt-cinq morts ce soir-là, la majorité était des femmes.
Parmi les cent vingt-cinq morts ce soir-là, une était morte par ma faute.
Marie-Anne.