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"Les Getas de Riemann"-Nouvelle participante au concours de nouvelles 2026.

"Les Getas de Riemann" par Lina Boufarik.

Il se faisait tard dans le labo en cette journée fructueuse. La lumière bleue des écrans, aveuglante à une heure si tardive, éclairait leurs visages cernés. Céleste Reggane, neuroscientifique, et Yacine Bauer, physicien quantique, n'avaient pas encore fini. Le soir, c'était leur seul instant pour se dédier à leur projet secret. 

Je n’en peux plus, si proche du but, si loin de mon lit. J'ai mal aux yeux. Les écrans, le cerveau, la fatigue, les conclusions erronées, les nuits blanches qui s'accumulent… et l’espoir de la percée. 

Yacine était à deux mètres de moi, penché sur ses propres calculs. Il disait qu'on touchait potentiellement au but ce soir. Sauf que chaque soir, depuis des mois, c’était exactement la même rengaine. 

J’en peux plus ! 

Je me lève et vais voir ce qu’il fait. 

« Yacine, Yacine, Yacine, qu’est-ce que tu fais ? » lui murmurai-je en le touchant frénétiquement à l'épaule. 

« J'avançais avant que tu viennes m’enquiquiner... » soupira-t-il. « Tu vas t'arrêter, Céleste ! » cria-t-il. 

« Viens par là, tu mérites des guilis. » J'essayai de fuir en vain. Il me rattrapa. « Arrête ! Yacine, ah ah, arrête ! » 

« C'est quoi le mot magique ? » 

« Je t'aime ? » dis-je crédulement. 

« Non, "je ne t'embêterai plus inutilement"... Mais j'accepte car c’est dur de résister à ton visage... » Je savais que ça allait marcher ; il ne me ferait jamais dire ça. « Plus sérieusement, t’en es où ? » J'amenai ma chaise à son bureau. « Comme tu peux le voir sur ces simulations, on est encore très loin d’y arriver. Je n'arrive pas à faire rentrer les valeurs dans la fourchette optimale. Tous mes calculs ne mènent à rien. » 

« Tu sais Yacine, à force d'échouer, on finira par réussir. C’est comme une union infinie de fermés, ça donnera forcément un ouvert. » 

« Céleste, c’est niveau licence, c’est faux… » 

« Et alors dans ma topologie, dans ma réalité, c’est vrai. » 

« Céleste, pas forcément, on n’en sait rien, c'est le principe de la recherche. » « Oui, mais le principe du dépassement humain vient de la foi, donc non j’ai pas complètement tort de penser ainsi. Et tu le sais, c'était le sujet de ma thèse. » « Ta thèse sur comment l'irrationalité est utile, voire une force... » « Non, ma thèse dit que, si nos biais cognitifs sont exploités positivement, alors les chances de réussite sont décuplées. En d’autres termes, si on est suffisamment bêtes pour y croire, ça le fera. Notre machine, c’est exactement pareil. Si on regardait objectivement nos chances de réussite, on n’aurait jamais commencé. Or ça fait des mois qu’on est dessus. Pourquoi ? Tu le sais, parce qu'on a cette croyance ferme qui nous dit que cette fois, ça va marcher. Ce n'est pas de la science. Non, c'est du biais cognitif pur et positif. Celui qui pousse l'humanité à innover. Et c'est grâce à notre connerie humaine qu'on réussira. » « Donc pour toi, on est cons ? T’es sérieuse ? » 

« Oui et c’est génial ! Regarde tout ce qu’on a fait en étant terrés comme des rats le soir dans ce labo, il manque quasiment plus rien pour aboutir à la création d’une vie, de notre vie... » 

« Ce rêve où j’ai décidé de te suivre… Celui de croire que les consciences peuvent être intriquées... » 

« Ou plus simplement : voyager dans le temps par la conscience ! » 

Sur cette note pleine de motivation et d'espoir, on fit nos derniers calculs. C'était l’heure de remballer le tout, demain était un nouveau jour ! 

Réveil, bisous, et une journée de véritable recherche qui reprenait loin de mon obsession… Mes fonctions cérébrales étaient à moitié fonctionnelles, je n'avais pas eu un cycle complet de sommeil. Mon rythme circadien est foutu en l’air, qu’importe, je réussirai quelque chose de grand cette fois. 

Bon, ce jour-là, je devais avancer sur ce petit papier de recherche : modélisation computationnelle des biais cognitifs dans les processus décisionnels non-optimaux. Je bus du café dans ma tasse Banach kitsch. Pourquoi avoir la tasse d’un mathématicien si t’es en neuroscience, me direz-vous ? Simple, parce que Banach, ça ressemble à Panard. Trop drôles, les espaces de panards, en formes de pieds… étudier ça parce que les suites sont de Cauchy, célèbre mathématicien japonais, et qu'elles convergent avec leurs sandales… D'ailleurs, Cauchy avait-il des getas ou des zoris ? Parce que si c'est des getas de Riemann ça diverge grossièrement, c'est connu. 

Non, en vrai, je devrais juste un peu dormir, personne ne le remarquerait. J'étais trop éclatée pour penser à quoi que ce soit de réfléchi. La topologie des cerveaux attendra… 

« CÉLESTE ! » La porte de mon bureau s’ouvrit en claquant sourdement. « Quoi ? » dis-je dans un état de somnolence. 

« Enfin, j’ai réussi à avoir les bonnes valeurs ! » s’exclama Yacine. « Laisse-moi faire dodo s’il te plaît, sois un amour… » marmonnai-je. « Céleste, regarde, tu attendais ça depuis des mois. Et toi, tu ne veux pas regarder, mais t’es vraiment… J’ai pas les mots… Trop… Toi… » Il n'avait vraiment pas de mots pour me décrire, comme d'habitude. Il essaya de me secouer légèrement pour me réveiller. 

« Les getas de Riemann ! » m’exclamai-je. 

« Quoi ? » dit-il. 

« Non, rien, un délire personnel. Tu voulais me dire quoi ? » 

« Euh… Qu’importe. Je voulais te dire que j’ai enfin trouvé les bons paramètres, ceux qui feront que la machine fonctionnera. Et si jamais c’est zêta de Riemann, ils ne portaient pas de sandales japonaises en Allemagne au XIXe siècle. » « C'était juste mon système parasympathique qui était encore en mode onirique, c'est pour ça. Le cortex préfrontal déconnecté, les associations libres absurdes prennent le dessus. C'est un phénomène très documenté chez les individus qui manquent cruellement de sommeil. Y'a un papier là-dessus, d'ailleurs. Enfin je crois. Ou peut-être que j’en ai juste rêvé. Ou peut-être pas… » 

« C’est pour ça que je t’aime. » 

Quelques heures passèrent. C’était l’heure de finir la journée de travail, gain de pain ou gagne-pain, je ne sais plus, pour rentrer dans le vif du sujet. Enfin, je pouvais m'éclipser de mon bureau académique pour retrouver notre projet du soir. Qu’est-ce que j’aimerais être chez moi malgré tout... 

Je sortis mon badge pour ouvrir la porte. Tiens, pourquoi rien ne se produit ? 

« Céleste, c’est ton trousseau de clés, ça... » me dit Yacine en soupirant face à ma bêtise. 

« Ah oui… merde… » 

« T'es là ? » me demanda-t-il. 

« Non, devant la porte de mon immeuble. J'étais déjà chez moi. Dans ma tête. » Il sortit son badge. La porte s'ouvrit. 

« Je te jure, t'es… » 

« Trop moi ? » demandai-je innocemment en le coupant. 

« Trop fatiguée. Entre. » 

Nous entrâmes au labo. Yacine s’empressa de changer les paramètres et de faire les derniers réglages de la machine. Comme d’habitude, j’allais m’installer dans le scanner pour m’assoupir un bref instant. Le pied, même si ça ne fonctionne jamais habituellement… Un court sommeil vaut mieux que rien si la machine ne marche toujours pas. 

« Enfin je vais pouvoir dormir ! » 

« C’est vraiment tout ce qui te préoccupe. Je ne sais pas, c’est la première tentative qui devrait être fructueuse et toi tu penses juste au fait que tu pourras en profiter pour dormir. » 

« À l’heure actuelle, oui, je rêve juste de dormir, en quoi ce serait différent ce soir ? Tu sors tout le temps la même phrase… » dis-je en bâillant. 

« Arrête, c’est ton idée, tu ne vas quand même pas cesser d’y croire, Céleste. » « J’y crois mais là je suis juste complètement épuisée, je n’en peux plus. » 

En théorie, notre machine devrait pouvoir se connecter à n'importe qui par le rêve, à toute époque, mais pour l’heure on essaye de se connecter à soi du passé… À son soi du passé, oui, par le rêve, mais la seule conscience que j’atteindrais sera la mienne. Oui, exactement. Ce sera mon rêve, celui de la jeune moi ou juste moi en train de rêver. Je l’ignore, on verra ce soir. 

« Céleste, c’est bon, t’es prête ? » me demanda Yacine avant d’actionner les boutons et les leviers. 

« Oui, vas-y ! » 

L'intricateur de conscience commença à s’activer pendant que mes yeux se fermaient. J'étais dans ce grand scanner, plutôt bruyant, comme un manège à sensations fortes. La construction était assez rudimentaire, comme ce n’était qu’un prototype. J'étais consciente mais ailleurs, je me sentais flotter. Flotter vers une autre dimension, plutôt époque, ou espace de conscience. Ma conscience se superposait donc sur celle de mon moi de 12 ans. Je n'étais plus en capacité de sentir ou mouvoir mes membres, ni même de parler dans la réalité ; j'étais plongée de manière lucide dans un vieux rêve. 

Étrangement, je me trouvais dans un espace plutôt vide, plutôt libre. Ai-je le droit d’influencer le rêve ? Est-ce que je peux agir sur l’espace ? Et puis surtout, où suis-je ? Enfin, où est mon autre, mon hôte de ce rêve ? 

Faisons une batterie de tests : 

Si je pense à une pomme, est-ce que je peux la faire apparaître ? « Pomme, pomme, pomme, allez… » dis-je en ayant mes doigts sur mes tempes comme pour invoquer des pouvoirs de médium. 

Pourquoi rien ne se produit ? 

Je me retournai. Une pomme géante était apparue. Sympa. J’avais donc le même contrôle que sur un rêve lucide qui m’était propre. Intéressant. 

Ai-je le droit de changer mon apparence ? 

Je fis apparaître un miroir et constatai que j’avais un contrôle total de l'espace, de mon apparence. Je fis en sorte de me rendre invisible pour ce premier rêve. Je n’ai pas envie de créer une situation gênante que je ne saurais encore gérer. 

Après une longue exploration des limites de cet espace, je finis par me voir, dans mon rêve. 

Elle était là. Elle était en train de vivre ce rêve très sympa que j’adorais à son âge. Un rêve où je pouvais voler librement comme un super-héros de bande dessinée. Parcourir le monde. Fascinant de pouvoir observer cela. 

J’aimerais pouvoir lui dire que son rêve de créer une machine qui permet le voyage dans le temps a été réalisé, mais j’aimerais surtout qu’elle sache que le succès est faisable même en empruntant une voie sinueuse. 

Tiens, je me sentis flotter et me détacher de cette lucidité. 

J’ouvris les yeux, j'étais de nouveau dans le labo. 

« Saperlipopette ! Yacine, ça a marché et je me sens tellement reposée, surtout après cette bonne sieste ! » 

« T’es sérieuse ? On dirait que ta sieste a été plus importante que notre premier essai fructueux. » 

« Pourquoi je ne suis pas restée plus longtemps dans le rêve d’ailleurs ? » « Je sais pas, fallait bien rentrer chez nous, non ? Il est 1 h du matin, ça fait plus de 5 h que t'es là-bas. » 

On discuta de mon rêve en rentrant, celui que nous venions de vivre à deux. On discuta le lendemain, plus en détail, des résultats, des relevés de mes IRM sur ces heures. 

On continua d'améliorer le procédé, les paramètres pour tenter une véritable interaction avec ma personne, ces trois derniers mois. 

Je commençais à avoir de légères séquelles au cerveau, rien de grave. Une goutte de sang s'écoulait de mon nez pendant que j’essayais de me convaincre que mon état était stable. Suite aux intrications répétées, il y avait de légers dégâts irréversibles. Je ne lui ai rien dit, car je voulais absolument aller au bout de mon rêve. 

Je scrutais les images et les données de mon cerveau collectées la veille. Les zones mortes s'étendaient encore par rapport à avant-hier. J’eus cette impression de déjà-vu, c’était la même image que la veille. Non, certainement pas, c’est impossible. Pas encore… 

« Céleste, on ne peut plus continuer ainsi… » 

« Quoi !? Tu sais pour mes séquelles ? » dis-je en paniquant. 

« Non, mais de quoi tu me parles ? » me demanda-t-il. 

« Non, toi, tu voulais dire quoi ? » Il avait un petit quelque chose entre ses mains. Une petite boîte. Je ne veux pas savoir ce qu'elle contient. 

« Céleste, quelles séquelles ? Réponds-moi. » 

Je ne pouvais pas lui avouer. Pas maintenant. 

« Je vois ton écran, c’est quoi ces zones sombres ? Ne me dis pas que t’as des séquelles ? » 

« Ok, oui, j’ai des dégâts irréversibles au cerveau. Et alors ? Je réalise mon rêve ! » Il me regarda longtemps comme pour peser ses mots et me dit doucement : 

« Mais moi, mon rêve, c’est d'être avec toi. » Il me serra dans ses bras comme pour me dire : ne recommence pas. 

« Oui, et on fait ce dernier essai ? » lui murmurai-je à l'oreille. 

« C’est le dernier. Et comment ça, “oui” ? » demanda-t-il. 

« Tu le sais », dis-je en touchant sa boîte. 

J’eus du mal à me rendre à la machine, mon corps répondait de moins en moins ces derniers jours, de légères paralysies localisées par moments. Je me traînai donc à l'appareil. Il n'avait pas de mots pour qualifier ma folie, mais il n’en avait pas non plus pour m'en empêcher. 

Il activa la machine pour ce dernier soir, j'étais prête pour enfin interagir avec moi-même. 

Je me revis au collège, au dernier étage. Elle était en train de fuir d’une salle de classe en pleurs. Je ne sais pas exactement ce qui l’avait touchée à ce point-là dans ce cours, ou plutôt ce cauchemar, mais j’avais clairement préféré fuir. 

Il n’y avait personne dans ce lieu, si ce n’est moi et elle. 

Je m’assis à côté d'elle dans les marches du bâtiment pour discuter, pour la réconforter. Je sentais sa présence, je posais ma main sur son épaule. Elle était comme réelle pour moi. 

Je lui donnai un objet symbolique à arborer : une montre digitale carrée, au contour du cadran jaune et au bracelet bleu marine. 

On discuta et je lui donnai ce conseil pour la réconforter : « Tu as le temps. Tu es dans la bonne temporalité. Crois-moi, tu es sur la bonne voie. Quelles que soient les choses qui t’arrivent, tout prendra sens. Fais-moi confiance, avance et rejoins-moi. » 

« Pourquoi me dire ça, si t’as “réussi” ? » me demanda-t-elle. 

« Parce que je sais que ce n’est pas de la manière dont tu l’imaginais. » « Mais on a bien réussi, notre rêve de la créer en étudiant la physique, non ? » Elle semblait confuse. 

« Justement… on a bifurqué, certains chemins se verrouillaient, j’ai pris des passages originaux. J’ai enfoncé les portes qui se fermaient pour en arriver là. C’est mieux que rien ? Et puis finalement on a réussi, c’est l’essentiel.» « Des compromis, donc… » 

« Oui, exactement ! » Mes mots étaient creux et désincarnés, elle le sentait. 

Elle prit la montre par dépit. Elle ne voulait qu’une chose : réaliser son rêve enfantin de véritable machine à voyager dans le temps. Elle me voyait comme une ratée qui ne méritait pas sa confiance, qui ne méritait même pas que je l’écoute. Puisque j’avais raté son rêve. J'étais la preuve vivante de son échec, pas une alliée. 

Elle me dit, les yeux remplis de frustration : « Je ne serai jamais comme toi ! » Elle retira la montre de son poignet, la jeta contre le mur. L’objet vola en éclats tout comme mon cœur qui observa la scène sans rien pouvoir y faire. 

Je voulus lui dire « attends » mais je me sentis déjà partir du rêve… J’avais tant galéré, tant ajusté ma trajectoire, juste pour me prendre ça, non. 

Je commençais à être dans un état étrange, comme entre réalité et rêve. Je sentis un liquide s'écouler de mon nez, les larmes coulaient, mon corps convulsait… le vacarme de la machine et la voix de Yacine… 

Je sursautai. J'étais dans un lit comme dans une autre réalité, comme si j’avais deux vies mais une seule conscience, un seul corps, pensais-je en me touchant frénétiquement. Une vie avec deux vécus, comment serait-ce possible ? Et pourtant, c’est la sensation qui m’habite. Est-ce ma vie ou la sienne ? 

Je n’en sais rien, mais je dois le savoir, non ? 

Au plus profond de ma conscience je le sais, mais je ne veux pas le voir en face.

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