« L’orient a presque été une invention de l’Europe, depuis l’Antiquité lieu de fantaisie, plein d’êtres exotiques, de souvenirs et de paysages obsédants, d’expériences extraordinaires. Cet Orient est maintenant en voie de disparition. » écrit Edward Saïd dans l’ouvrage Orientalism publié en 1978, sous titré « l’orient créé par l’occident » dans la version française. Figure fondatrice des post-colonial studies, Edward Saïd est un né en 1935 à Jérusalem et mort en 2003 à New York. Palestinien chrétien, il se trouve à la croisée des cultures arabe, chrétienne et musulmane. Alors qu’il enseigne aux Etats-Unis, il s’engage dans la cause palestinienne et se questionne sur son identité, ce qui le pousse, plus largement, à s’interroger sur la définition de l’ « occidentalité » et de l’ « orientalisme ».
A travers une vaste étude historique portant essentiellement sur les représentations politiques et artistiques, Saïd montre que l’ « Orient » est une construction de l’ »Occident », comme un double, un négatif, ou plus généralement, comme une image de la différence. L’ « orientalisme » s’incarne alors comme un style de domination voire un système colonial au cours du XIXème siècle, et participe de l’impérialisme européen. Il devient, au cours du XXème siècle, un outil de domination justificatif de politiques occidentales.
Inspiré par le travail de Foucault, la pensée d’inspiration marxiste et l’émulation intellectuelle présente à l’université de Colombia où il enseigne, Saïd présente une vision critique et documentée de ce qui demeurait, jusque là bien souvent, un impensé. Il montre, à travers l’analyse des tableaux de Delacroix par exemple, la cristallisation d’une vision caricaturale de l’Orient, qui regroupe pour les « occidentaux » tout ce qui relève d’une altérité fantasmée. D’autres chercheurs iront plus loin, en expliquant que l’ « Occident », comme l’ « Orient », est une fiction, une construction intériorisée qu’il s’agit de questionner.
Selon Saïd, la fabrication de l’ « Orient » est très largement opérée par l’Angleterre, à propos de l’Inde, et par la France, à propos du « proche orient ». Il s’intéresse notamment à des phénomènes comme l’égyptomania de la fin du XVIIIème- début du XIXème siècle, marqué par la fascination bourgeoise pour l’Egypte ancienne, en lien avec la présence napoléonienne dans le pays en 1799. La sphère universitaire et artistique se passionne pour les langues « rares » (persan, arabe, chinois…), et les peintres et auteurs multiplient les voyages. Pendant des siècles, la construction d’une géographie imaginaire, par une séparation entre est et ouest, bâtit l’Orient comme le « grand contraire complémentaire de l’Occident ».
Ainsi, l’ouvrage d’Edward Saïd nous appelle à la prudence face à nos représentations, en rappelant qu’elles n’ont rien de naturel, et qu’elles s’inscrivent souvent dans des desseins politiques. Le chercheur montre ainsi le poids des mots et les dangers du fantasme : la construction, le modelage de nos imaginaires n’est alors jamais neutre. Il met aussi en lumière les formes diverses de domination et de colonialisme, qui se poursuivent bien après les guerres de décolonisation, et ce encore aujourd’hui.
Sophie Pignarre
Sources :
Baladier, Charles. « Edward W. Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, préface de Tzvetan Todorov, traduit de l’américain par Catherine Malamoud, Paris, Le Seuil, 1980, 400 pages. ». Sigila, 2004/1 N° 13, 2004. p.212-213. https://shs.cairn.info/revue-sigila-2004-1-page-212?lang=fr
Galitzine-Loumpet Alexandra, Cours d’Anthropologie, CPES2
Fenouillet Sophie. Edward Said, L'orientalisme. L'Orient créé par l'Occident. In: Mots, n°30, mars 1992. Images arabes en langue française, sous la direction de Lamria Chetouani et Maurice Tournier. pp. 117-121. www.persee.fr/doc/mots_0243-6450_1992_num_30_1_1691