L’euro : monnaie unique, problèmes multiples

L’euro : Monnaie unique, problèmes multiples

 

Depuis le début des difficultés économiques suite à l’éclatement de la bulle immobilière américaine, les économies développées sont passées d’une crise financière, bancaire, touchant bien évidemment l’économie réelle, à une crise monétaire. L’euro, monnaie unique partagée par dix-sept pays européens, subit de nombreuses turbulences. Mais dans le flou analytique des spécialistes et des politiques, il y aurait à la fois une crise de liquidité, une crise de solvabilité, une crise de la dette souveraine, une crise dans la gestion de la monnaie unique….en bref une crise ! Il s’agit ici de jeter les bases d’une réflexion portant sur la soi-disant crise monétaire qui toucherait la zone euro. Le discours pessimiste insiste sur la propagation de la crise de la Grèce aux autres pays du sud de l’Europe, comme l’Italie et l’Espagne, pour ensuite toucher la France. De quelle crise parle-t-on ? L’alourdissement de la dette des pays européens souligne-t-il un problème dans la gestion de la zone euro ? De quelle manière certains partis politiques avancent-il des arguments obsolètes pour justifier la sortie de l’euro ?

En théorie, une crise monétaire se caractérise par de fortes variations de la valeur de la monnaie -  que ce soit la valeur interne mesurée par le niveau général des prix ou la valeur externe mesurée par le taux de change - qui nuit aux activités économiques. Or, le lien de causalité entre la variation de la valeur des unités monétaires et l’alourdissement de la dette est affirmé unanimement alors que la relation n’est pas univoque. Sans vouloir nier les problèmes actuels de la dette des états européens, la difficulté fondamentale de la zone euro est liée à tout autre chose. La problématique de la dette publique n’est qu’un arbre qui cache la forêt : l’origine des perturbations de la zone euro réside dans la ligne de fracture entre des pays qui ont de lourds excédents des paiements extérieurs et d’autres ayant de lourds déficits de ces mêmes paiements, dans une zone monétaire unifiée. Autrement dit, les pays qui partagent l’euro ne peuvent voir s’équilibrer leur balances des paiements par l’appréciation ou la dépréciation du taux de change tout simplement parce que ces déséquilibres sont internes à la zone euro. Dans le meilleur des mondes, le taux de change permettrait de faire varier les valeurs des monnaies entre elles ; variations dues aux mouvements de capitaux et aux échanges extérieurs. Toujours dans ce monde rêvé, il y aurait restauration des équilibres extérieurs grâce au taux de change : un déficit extérieur entraînerait une dépréciation du change de la monnaie nationale vis-à-vis de la monnaie du pays excédentaire, et selon certaines hypothèses, le déficit se résorberait car les biens exprimés en monnaie nationale seraient alors relativement moins chères (les exportations seraient donc boostées).

Or, dans le cas d’une zone monétaire unifiée, les déficits entre les pays ne sont pas résorbés car il n’existe qu’une seule monnaie, qu’un seul taux d’intérêt et donc qu’un seul taux de change. Il n’y a donc pas d’ajustements automatiques dans la zone euro.

 

Les ajustements extérieurs via le taux de change ne se réalisant pas, les déficits se creusent et les excédents s’accumulent (l’exemple de la France et de l’Allemagne est parlant). Un cercle vicieux se met donc en route : le taux de change de la zone euro est donc défavorable pour les pays déficitaires car surévalué par rapport à leur situation économique réelle ; ils n’arrivent pas à exporter davantage et donc ne peuvent résorber leurs déficits. C’est donc dans la nature même de la zone euro que l’on trouve les germes de ses difficultés : les pays sont économiquement différents, spécialisés dans des productions propres et ont un modèle de croissance singulier mais l’organisation monétaire est unique, défavorisant ainsi les moins robustes.

Dans une autre optique, Il est commun de faire endosser à l’euro la forte inflation qu’ont connu nos économies depuis plusieurs années. L’un des arguments phares validant cette proposition est que le passage du franc à l’euro, en 1999 pour les entreprises et en 2002 pour tous les agents économiques, a entraîné une hausse du niveau général des prix, autrement dit de l’inflation Nous sommes désormais habitués à entendre ou lire des témoignages d’individus pris au hasard et nous disant qu’il y a 10 ans, jamais ils n’auraient accepté de payer leur baguette 6.55957 francs (1euro) ou leur jeu à gratter 13 francs (2 euros). Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Il ne s’agit pas de contester une hausse des prix monétaires qui est indéniable, mais de contester la manière dont elle est critiquée dans la sphère publique. Cette précision est d’autant plus importante que certains partis politiques européens agitent le spectre de l’inflation liée à l’euro. Utiliser la parité 1euro pour 6.55957 Francs a autant de sens que de convertir l’euro en francs « Poincaré » de 1928. En effet, l’ancienne parité n’est qu’une photographie de la valeur relative des monnaies car depuis 2002, le franc n’a plus cours ; autrement dit, c’est une monnaie qui n’est plus une unité de compte, ni un moyen de paiement.

Supposons que le Franc, après 2002, ait continué à avoir cours en parallèle à l’euro, c’est-à-dire émis par une banque centrale, coté sur les marchés des changes et étant l’unité monétaire dans laquelle les contrats sont libellés. Rien ne nous assure que la parité Euro-Franc eut été alors la même que celle de 2002 : il y a plusieurs mécanismes qui expliquent la variation de la valeur de la monnaie, mais retenons un point important : les valeurs des monnaies fluctuent d’une période à une autre. Le cours de l’euro vis-à-vis du franc pourrait très bien être de 1 euro pour 3 francs et donc supposerait une appréciation relative du franc. On confond donc ici unité de compte et monnaie réelle. Il faut bien comprendre qu’il est vain de nourrir un discours politique de sortie de l’euro avec un fondement économique aussi peu pertinent que la conversion à une parité passée. En pratique, rien n’empêche le retour au franc puisque la monnaie, avant toute implication économique, émane du politique. Mais il ne faut pas induire en erreur les citoyens quant aux fondements intellectuels du retour au franc : la parité de 2002 qui justifie l’inflation de 2012 n’a aucun sens puisqu’elle correspond à une fixité passée du rapport nominal entre monnaies.

La question monétaire est compliquée car elle renvoie à la détermination de la valeur de la monnaie, au rapport des valeurs des monnaies et à la gestion des systèmes monétaires par les autorités compétentes. La compréhension des mécanismes économiques suppose de bien saisir les tenants et les aboutissants des débats, qui sont à la fois théoriques et pratiques. Or, dans le cas des désordres monétaires actuels, la confusion est grande. D’ailleurs, il faudra que le Front National développe le scénario du retour au Franc, scénario qui est pour l’instant totalement absent du débat. Ce retour suppose-t-il de conserver la même parité Euro-Franc ou de dévaluer ? Comment les autorités compétentes vont-elles soutenir la valeur du franc sur le marché des changes, sachant que le retour au Franc est un aveu d’échec de l’union monétaire ? Autrement dit, comment et avec quelles réserves la Banque de France interviendra-t-elle sur ce marché ? Aujourd’hui, ces questions restent sans réponse.

2 Commentaires

  1. Faut t-il remettre en cause ce système quand on voit qu’un hollandais de dix ans fait le buzz en proposant une solution à la crise innovante et pragmatique ?
    -> De plus en plus, il faut se reposer la question de l’utilisation de l’argent (et donc la monnaie). Pour ma part, je refuse de vivre dans un idéal court-termiste.

  2. La monnaie est un bien collectif: il nous apparaît évident en 2012 qu’elle soit gérée par une banque centrale indépendante soucieuse en théorie de l’intérêt général. Normalement, c’est à cette institution de considérer la vision longtermiste de la valeur de ce bien commun qu’est la monnaie! Or, la construction institutionnelle européenne a cantonné la BCE à une seule et unique prérogative: stabiliser le pouvoir d’achat de la monnaie, autrement dit, la valeur de la monnaie.
    Mais la manière donc s’est réalisé l’union monétaire européenne ne nous assure pas d’une part, de la stabilité de la monnaie, et d’autre part, affaiblit les pays qui doivent imposer une certaine politique monétaire parfois contradictoire avec leur politique budgétaire.
    Je suis d’accord avec toi, il faut privilégier le long terme; c’est la BCE qui incarne cette idéal! Mais au prix d’une indépendance tellement poussée qu’elle ne peut monétiser la dette publique des états…il faut se poser les bonnes questions Fred en période de crise…On a le choix entre la peste et le choléra 🙂

Les commentaires sont fermés.