Eloge pour une vie démodée
Un vieux phonographe qui grésille, un pantalon pattes d’éléphant fluo sur un tube disco, un lit à baldaquins en fer forgé ; les cassettes, le walkman, les films en noir et blanc. Une actrice qui pose en Marylin Monroe, Claude François cette année là où, justement, ses chansons étaient encore nouvelles. Romantique, incongru, hétéroclite, ce bric à brac est, d’un mois sur l’autre, rejeté dans les bas-fonds de l’ancien temps (« la trend est dépassée ! ») ou repris avec enthousiasme comme l’idée du siècle (« Le tourne disque est d’un chic ! »). Entre le déjà-vu et la nouveauté à brûle-pourpoint, on recycle les idées, donnant une nouvelle vie aux objets étranges que l’on retrouve en fouillant dans le grenier de ses grands-parents, le samedi matin. En oubliant parfois que ce qui est aujourd’hui démodé, fut, hier, révolutionnaire, et sera peut-être, demain, complètement visionnaire – pour peu qu’on l’ait un peu oublié entre-temps. Alors, entre-tout, comment s’y retrouver ?
Un mot suffit aujourd’hui pour redonner vie à ce qui n’en a plus ; ne soyez plus ringards, soyez vintage ! Une paire de chaussures en cuir, vieillotte et austère ? Une photo prise avec un filtre sépia ? Il suffit de rappeler à nous un imaginaire tendre et poétique, la vie en rose d’Edith Piaf, une chanson, comme le disait Prévert, qui nous ressemble. « Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi », écrivait l’auteur, rappelant à nous toute la nostalgie de ce temps perdu. L’ancien, le vieux, ou le passé, quoi qu’il ait parfois perdu sa fraîcheur et sa nouveauté, garde son charme, qui va en s’accroissant : comment ne pas être émus, devant ce qui fut notre jeunesse ? Devant ce qui fut le présent, et qui ne reviendra pas, malgré l’illusion vintage qui tente de nous le faire croire ?
Si nous n’inventons parfois pas grand-chose, nous ne nous contentons pas non plus de ressusciter le temps d’avant – après avoir rapidement balayé la poussière qui le recouvrait. Être vintage, c’est aussi, en quelque sorte, créer ; être un artiste un peu étrange, rêveur mélancolique et passionné… pour peu que l’on ne se prenne pas trop au sérieux ; le ridicule étant parfois l’écueil d’un trop grand enthousiasme lyrique.
Contre ceux qui voudraient faire table rase d’un passé… dépassé, opposons alors l’idée d’un passé… renouvelé. Soyons des artisans du temps, des mécaniciens de l’hier : trouvons du beau, et du sublime, dans ce que certains disent être désuet. Prenez, par exemple, l’alexandrin. Grand monsieur à ses heures de gloire, dont Boileau maîtrisait les codes et l’usage ; dont Racine faisait l’apanage ; rythme entêtant auquel Hugo savait donner la forme, l’odeur et la couleur des larmes. Passons par Aragon, pour trouver un refuge contre l’agression de la modernité dans l’amour et les vers : « Tu m’as pris par la main dans cet enfer moderne/Où l’homme ne sait plus ce que c’est qu’être deux ». Pour en venir à Nougaro, alors que cette vieille bête d’alexandrin semble achevée par l’écho rapide des temps actuels : « Vive l'alexandrin ! – clame-t-il – La bête aux douze pieds qui marche sur la tête, Le ring du poids des mots, la boxe des poètes ». Du jazz au vers, le génie de tous est dans la réappropriation, la justesse du mot. Ce qui compte n’est pas tant le passé, mais ce qu’on en fait. Ce qu’on en dit. Passé, danger, lorsqu’il est instrumentalisé. Passé, prisé lorsqu’il est souvenir. Passé, pas si pressé de s’en aller. Passé, prisonnier libéré. Enfance, adolescence, et jusqu’à la vieillesse, peut-être serons-nous ringards, vintage, démodés. Nous n’en serons pas moins inventifs. Soyons ringards, soyons nouveaux, originaux ; du jamais vu, du grand classique. Mêlons les styles, les époques. Car la maxime est équivoque : soyons tous libres, tous uniques. Le temps passe, et nous avale ; gardons la trace de l’hier… Par quelques vers, ou quelques mots. Le temps viendra peut-être un dimanche pluvieux
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Une ride à mon front, une ombre à mes envies
Le temps viendra peut-être écourter mes adieux
Le temps mourra bientôt. Lentement, à coup sûr
Il viendra pas à pas sans hâte et sans tristesse
Et toujours de l’avant. Il viendra. Que paressent
Les instants et les nuits ! Que les heures perdurent !
Le temps viendra pourtant. Je ne puis reculer
Il viendra, c’est certain comme est certain le jour
Qui succède au matin. Le temps est sans retour
Sans pitié et sans haine ; et le temps tue. C’était
Ce fut et ce sera le temps qui nous conjugue
Et conjugue nos vies… Jusqu’à l’ultime fugue.
Sophie Pignarre, L2 CPES PSL.