La faute à l’école ?

On ne cesse de le répéter, l’école n’est plus un ascenseur social et ne l’a sans doute jamais été. Les inégalités sont toujours aussi frappantes au sein de l’école de la République et semblent même être renforcées par cette dernière. En effet, aujourd’hui 90% des enfants de cadres et d’enseignants obtiendraient le baccalauréat, quand ceux des ouvriers non qualifiés ne seraient que 40% à décrocher le diplôme. L’objectif de démocratisation de l’école présente donc un revers : bien que 80% des élèves obtiennent le bac chaque année, ils ne sont pas représentatifs de la société dans sa globalité.

L’école échoue dans sa mission de lisser les inégalités entre les enfants. Peu d’entre eux parviennent grâce au système éducatif à sortir de leur condition. Bien entendu, l’école est accessible à tous, peu importe le milieu d’origine. Mais force est de constater que nous ne partons pas avec les mêmes chances de réussite et que l’école ne parvient pas encore à lutter contre cela.

L’insertion des élèves étrangers est toujours aussi laborieuse, certains quartiers sont particulièrement touchés par la ségrégation socio-spatiale et l’école en est la démonstration : les enseignants sont souvent découragés, mal formés, les classes bondées et la façon de transmettre les savoirs ne semble convenir qu’à une élite favorisée. L’école transmet un savoir appartenant à la classe sociale dominante et la façon de l’enseigner est déjà acquise par cette dernière. On assiste à une véritable mise à l’écart des enfants provenant de milieux sociaux défavorisés, à qui il faut davantage de temps pour assimiler une culture et une manière d’apprendre qui ne leur sont pas familières. Pierre Bourdieu parle de « violence symbolique » de l’école dans le sens où elle laisse croire à ces enfants qu’ils ont toutes les chances de réussir, alors qu’ils partent avec un retard difficilement rattrapable, étant donné le manque d’adaptation d’une école assez élitiste.

Nous pouvons nous demander alors quelle est la mission de l’école de la République. Pour certains, elle permet à tous les enfants d’accéder à un savoir essentiel, pour d’autres elle assure un bon avenir professionnel en inculquant à l’enfant des compétences, ou encore elle aide l’enfant à s’épanouir ou à échapper à un quotidien qui le tire vers le bas. Selon mon avis, l’école doit se donner pour mission de forger l’esprit critique de tous les enfants, afin qu’ils puissent une fois adultes se constituer leur propre opinion sur le monde qui les entoure. De fait, l’école a également une mission de démocratisation puisque tous les enfants ont le droit à cet accès au savoir et à l’épanouissement personnel. De manière générale, une école bien faite devrait être une école avec des enfants heureux, qui deviendront ensuite des adultes épanouis. Cette vision parait, il est vrai, assez utopique, mais les objectifs de l’école doivent être orientés dans ce but. Les compétences pratiques par exemple, peuvent être souhaitées lorsqu’elles servent le développement personnel de l’enfant, mais sa formation professionnelle doit être préparée plus tard, dans un établissement spécialisé. L’enfant n’est pas une machine à acquérir des compétences. Les compétences seront acquises lorsque l’école aura fait son travail, c’est-à-dire rendre l’enfant capable de réfléchir par lui-même.

Mais, me direz-vous, cette école, si elle fonctionne, ne produira que des élites, qui s’occupera donc des tâches non désirables ? Cet argument ne doit, selon moi, pas être pris en compte.  Si tous les enfants sont éduqués et font de longues études, la société s’adaptera. Nous avons désespérément besoin d’un monde meilleur, où tous les hommes pourront accéder au savoir et à la réflexion. Cette remarque est d’autant plus vrai lorsqu’on sait qu’aujourd’hui les tâches sont des plus en plus robotisées, nous tendons vers une société débarrassée du travail pénible et aliénant.

Voici donc quelques propositions qui pourraient rendre l’école plus efficace. Elles concernent l’école maternelle et primaire. En effet, on sait que les inégalités entre les enfants sont présentes dès le plus jeune âge et que les savoirs transmis à ces âges sont structurants (savoir lire, écrire, compter, dessiner…). Il est urgent de repenser l’enseignement des plus jeunes, lorsqu’on sait que 20% des enfants sortent de l’école primaire sans avoir acquis les « savoirs fondamentaux ».

 

Question de rythme

La première chose à prendre en compte si l’on veut mener une réforme de l’école est le rythme à imposer aux enfants. Tout d’abord, il faut réfléchir sérieusement à la répartition des jours de cours dans la semaine. Cette question est encore en débat, les communes décident elles-mêmes par exemple, si les enfants doivent avoir cours le mercredi matin ou non. Ce fouillis et cette absence de directive précise montrent la non prise en compte du besoin des enfants. A quel moment avons-nous réfléchi au besoin des concernés ? Cette réforme doit être appliquée de façon uniforme sur tout le territoire en prenant en compte l’avis d’experts de l’enfance pour définir un rythme adapté aux élèves.

Penser au rythme c’est aussi considérer que tous les enfants n’apprennent pas à la même vitesse. Il est alors essentiel de travailler avec les élèves en groupes de niveau hétérogène de manière à ce que les élèves s’entraident. Les meilleurs ne seront alors pas « tirés vers le bas », puisqu’en expliquant, ils s’amélioreront et les moins bons ne seront pas mis à l’écart. Par ailleurs les enfants en grande difficulté scolaire (handicap, autisme…) doivent être accompagnés. C’est bien sûr déjà le cas avec les AVS, mais beaucoup de ces élèves ne bénéficient pas d’un accompagnement approprié par manque de moyens. Or les enseignants ne sont pas formés à cela. Il est nécessaire de mettre davantage d’argent dans l’aide aux enfants en difficulté pour soulager les enseignants.

 

Redonner du sens aux apprentissages

Le deuxième point important est le fait de donner du sens aux apprentissages. Combien de fois avons-nous dit ou entendu «  de toute façon, les maths ça sert à rien dans la vie, c’est juste pour nous torturer le crâne ». Peut-être que les maths n’ont pas une utilité directe, mais il est essentiel de comprendre la base des mathématiques et les élèves doivent saisir cela. Il faut éviter la « pédagogie invisible », expliquer aux enfants à quoi sert tel ou tel exercice, en leur faisant faire par exemple davantage d’exposés sur un sujet qui les intéresse, en élaborant des exercices ludiques (oui, même en primaire, parce que cela reste des enfants et le jeu est la meilleure façon de leur apprendre des choses) ou encore une fois en multipliant les travaux de groupes qui mélangent les points de vue sur l’exercice et peuvent alors le rendre plus intéressant.

 

Les intelligences multiples

Il est également important de redonner confiance aux élèves, de leur apporter l’envie d’apprendre, d’aimer l’école. Pour cela, il faut repenser la manière d’enseigner pour davantage s’adapter aux enfants. Il n’y a pas d’enfants bêtes, mais des enfants plus ou moins chanceux, qui s’adaptent plus ou moins bien au système. Il existe en effet plusieurs types d’intelligence qui sont l’intelligence intra-personnelle, interpersonnelle, visuo-spatiale, musicale, naturaliste, linguistique, logico-mathématique et kinesthésique. Il faut former les enseignants pour reconnaitre ces différents profils, afin d’encourager les enfants à continuer dans une voie qui leur correspond et dans laquelle ils seront épanouis. Attention, il ne s’agit pas de « ranger » les élèves en fonction de leur profil, mais seulement de ne pas leur faire sentir qu’ils sont moins biens que les autres s’ils n’aiment pas les maths ou le français par exemple… le dessin, c’est très bien aussi !

 

Culture

Afin de lutter contre le phénomène de reproduction des classes sociales avec l’école, il est essentiel de ne pas valoriser la culture générale hors école. Il faut ouvrir l’horizon des enfants avec des sorties culturelles. Il est important de rendre curieux les enfants, de les faire sortir de leur quotidien. Ainsi, l’apprentissage de la musique à l’école par exemple ne doit pas être mis de côté. La musique est malheureusement rattachée aujourd’hui à une catégorie de la population favorisée. Or, savoir lire une partition est un exercice mental comme un autre et enrichit véritablement l’enfant, en lui permettant d’accéder à un monde qui lui serait au départ étranger.

 

Ne pas compter sur l’aide à la maison

Un point essentiel et trop souvent rejeté est l’abandon une bonne fois pour toutes des devoirs écrits à faire à la maison. Ils renforcent les inégalités. Les élèves réussissant leurs devoirs sont ceux qui bénéficient d’une aide parentale. Les parents sont cependant particulièrement réticents lorsqu’il s’agit de supprimer les devoirs à la maison. Mais pourquoi ? Car ils doutent de l’efficacité de l’école et de la capacité de l’enseignant à apprendre des choses aux élèves en cours ? Il ne faut pas écouter les parents, les devoirs écrits sont inutiles en primaire et injustes.

 

Abandonner le système de notation actuel

Ce point est sans doute un de ceux qui divisent le plus. Mais force est de constater que le système de notation actuel crée une hiérarchie entre les élèves et en condamne certains dès le plus jeune âge, souvent les moins privilégiés. Il est source de stress inutile et réduit la valeur d’un enfant à un chiffre. Il est urgent d’adopter un nouveau système (certains enseignants le font déjà, surtout en primaire) qui se contenterait de valider ou non un savoir. Parce que dans le fond, quelle est la différence entre un 17 ou un 18 en primaire ?

 

Ne pas abandonner la maternelle

Car oui, la maternelle est le lieu le plus important de notre vie. C’est ici que nous apprenons à parler correctement, à faire face à des adultes, que nous créons nos premières amitiés, que nous apprenons à nous comporter en être social tout simplement. Il faut donner des moyens aux enseignants de maternelle, c’est-à-dire tout simplement réduire le nombre d’élèves par classe (comment voulez-vous gérer une classe de 30 petites sections correctement ?).

 

Revaloriser le métier d’enseignant

D’une manière générale, il faut soutenir les enseignants. Il leur faut une meilleure formation, un meilleur salaire, des classes avec moins d’élèves et davantage de soutien et de reconnaissance. En particulier, il est essentiel d’effectuer des études de terrain avant de faire une réforme, afin de comprendre la réalité du quotidien des enseignants et l’urgence de la réforme.

 

Intégrer les parents au processus 

Enfin, pour mener ces différentes améliorations, il faut intégrer les parents au processus. Les inclure dans le système ne peut que favoriser la réussite des enfants, qui seront davantage soutenus par leur famille.

 

Ces différents points seront plus ou moins difficiles à mettre en place. Mais les réformes actuelles demeurent insuffisantes, les directives sont souvent flous et les moyens trop faibles.  Il est urgent de stopper les petites réformes incessantes qui déstabilisent les élèves et les enseignants. Nous avons besoin d’une réforme profonde, même si elle sera difficile à intégrer et à menerNous évoluons dans une société nouvelle, du numérique, avec de nouveaux enjeux. L’école doit s’adapter et se remettre en question. De mon point de vue, l’école devrait être tout simplement plus humaine, on ne remplit pas le cerveau des enfants de savoirs, un enfant est avant tout un individu en début de vie qui a besoin de s’épanouir, de trouver qui il est et qui il souhaiterait devenir. La première mission de l’école est alors de former l’esprit critique des enfants.

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