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"Voler par delà l’abîme" -Nouvelle participante au concours de nouvelles 2026.

"Voler par delà l’abîme" par Charles De Scorraille

Par une nuit sans lune, dans la lumière dorée des lampadaires, une jeune fille posée sur la neige, adossée à un banc grinçant. C’était là le décor de cette petite scène, située place de l'église, dans la ville modeste de Monternault. Perdue dans ses pensées, Emma ne remarquait ni froid, ni bruit du vent, ni le regard posé sur elle, de l’autre côté de la place. Seule la mélodie de ses pensées l’occupait. Dans son imagination, elle n'habitait plus au 7 rue Victor Hugo, elle découvrait de nouvelles villes de jour en jour. Plus besoin de sortir de la torpeur du sommeil à 6 heures, elle se réveillait pour donner une chance à ses passions. Plus de Monternault, elle arpentait désormais les capitales pour chanter sous le feu des projecteurs. Cette journée finissante, pleine de rêveries, avait pourtant commencé bien banalement. Réveil, préparer les tables, aider les parents en cuisine, ouvrir le restaurant. 

Remarquer une colombe blanche s'amuser à danser sous les nuages. 

Revenir, bonjour, merci, bonne journée, nettoyer les couverts, fourchettes, couteaux, balayer l’entrée, routine épuisante qui ne se remarquait même plus. 

Sans réellement savoir pourquoi, la vue de cet oiseau l’avait touchée. Ce spectacle qu’elle avait déjà vu tant de fois avait cette fois-ci réveillé un fort désir de liberté ; de changement. Ce qui avait commencé comme pensée innocente s'était vite transformée en brasier étincelant, crépitant de “et si ?”, d’espoirs, de doutes, de peur. Ce fil de pensée évolua peu à peu au cours de la journée, pour finalement mener Emma dans ce petit cadre solitaire sous les étoiles. Après minuit, la vie ne semble plus la même, presque en dehors du monde. L’esprit s’y sent libre de respirer et se balade en dehors des sentiers battus. 

Alors qu’elle hésitait à rentrer chez elle, poussée par le froid mordant, elle entendit un léger bruissement dans la neige. Elle cru d’abord au passage d’un rat, mais aperçut alors un jeune adolescent lui rendant son regard, adossé à un arbre. Son apparence était fort singulière : un visage aux traits doux, des yeux pétillants de malice et de sagesse, mais surtout cette lumière feutrée couleur bronze qui émanait de son corps. Sa tenue n'était pas en reste : une robe légère aux manches brodées, un bâton de marche surmonté de deux ailes et entouré de deux serpents entrelacés, des sandales dorées d’où on apercevait des plumes, ainsi que l’oiseau de ce début de journée, niché paresseusement sur son épaule. Il marcha d’un pas doux, presque en sautillant, se dirigeant vers Emma. Sa démarche était gracieuse et joyeuse, et alors qu’il s’avançait en sifflotant, aucun de ses pas ne laissait de trace sur le tapis neigeux. Il n’en fallait guère plus pour qu’Emma en oublie tout projet de rentrer. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais cette personne lui était familière, une présence qu'elle aurait toujours senti non loin d’elle. S'armant de son courage, elle qui prit la parole la première : 

« Cet oiseau, ce matin, c’était le vôtre ? 

- Plutôt le tien, s'amusa le garçon. J’ai remarqué ton regard ce matin, quand tu le contemplais ; tu le voyais sous une telle beauté. Tu nous as présenté, lui et moi. »

La présence de cet individu aux relents de surnaturel apaisait Emma. Là où craintes ou curiosité seraient habituellement apparues dans son esprit - cette rencontre n’était pas exactement des plus courantes - elle se sentait écoutée, peut-être même en sécurité. Il lui semblait voir un semblant d’elle-même dans ce regard. Les phrases et les questions se bousculaient dans sa tête, toutes en même temps, mais nul mot ne franchissait ses lèvres. Le jeune homme la sonda des yeux attentivement, avant de lui demander : 

« Cette route que tu observes semble te plaire. Tu comptes partir ? 

- Partir ?... Pour prendre une décision aussi impressionnante, il faudrait déjà que je comprenne ce que je ressens. Je me sens perdue en cette nuit de décembre. » 

Un léger silence se fit suivre. Ce dernier ne dura pas longtemps cependant ; il suffit généralement d’ouvrir son cœur une première fois pour que les sentiments s’écoulent d'eux-même. 

« Ce soir, sous ces étoiles que je connais par cœur, j’ai enfin cette impression de pouvoir voir ce que je souhaite. Le brouillard du quotidien recouvrait mes envies, mes passions, me convainquait de ne pas me poser les grandes questions. Oui, mon corps me chante l’idée de m’en aller explorer le monde ! Courir, crier, chanter, rencontrer mes Muses et envoyer balader les corvées. Mon cœur m'exhorte à m’écouter. J’écoute un cri que j’entendais depuis toujours. En y songeant, cette vie ne fut jamais sincèrement la mienne, mais éclipsée par ce que d’autres ont décrété à ma place. Mon souffle s’épuise. » 

Emma parlait lentement, écoutant ses émotions évoluer, apparaître et se découvrir au fur et à mesure de ses prises de paroles. Son interlocuteur ne s’impatientait guère ; le Dieu des Aventures et du Voyage était habitué à entendre les regrets des morts sur le chemin vers Érèbe, le royaume des morts. Il avait pour une fois la chance de guider quelqu’un encore à l’aube de sa vie. 

Hélas, alors qu’Emma lui partageait ses rêves, les angoisses n’étaient pas là pour attendre sagement. Rapidement, elles reprirent le dessus. 

« Je n'arrive pas à voir clair dans mon cœur. La source de ces tourmentes est-elle une sincère passion réprimée, ou bien d’une lubie passagère, fausse promesse idéalisée ? De quel côté se trouve la vraie moi ? J’ai peur de me perdre, trop loin pour que quiconque puisse venir me chercher. Il y a tant de jeunes déjà sur les routes. Suis-je à ce point naïve ou ambitieuse que je pense aller plus loin que tant d’autres ? Je veux simplement trouver ma place. Un perchoir d’où m’envoler. Ces même perchoirs que d’autres avant moi ont cherché, à perte. Il me faudrait de la chance, miser sur mes talents, saisir des mains offertes que je ne peux même pas encore distinguer d’ici. » 

« Et mes parents qui comptent sur moi, mes amis. Comment leur parler ? Je ne veux leur imposer d’angoisses inutiles. Pourront-ils seulement m’entendre ? Mes forces me quittent rien

qu’à penser à leurs réactions et mon cœur s’emballe. Oh, doux sont les rêves ! Ils nous font vivre mais la vie n’est pas tendre. L’apathie que m’offre le quotidien me semble bien rassurante en comparaison. » 

Petit à petit, la tempête émotionnelle se calma. Là où s’affrontaient vérités absolues et interrogations tapageuses fondirent doucement pour laisser place à un besoin de réponse viscéral. 

« Un de ces deux mondes entre ici et là-bas est un précipice dans lequel ne pas tomber, mais je ne sais comment les distinguer. Que dois-je faire ? 

- Saperlipopette, tu me demandes enfin mon avis ! répondit le jeune Dieu en s’étirant, d’un ton riant. Et bien, tu n’as pas de chance, c’est bien une des seules fois où je ne compte pas le donner. Mon vieux tuerait pour avoir cette chance. 

- Je pensais que tu allais m’aider, protesta Emma, décontenancée. J’ai besoin de savoir si.. 

- Et c’est ce que je fais, coupa-t-il, d’un ton cette fois-ci plus ferme. Pour que la réponse à tes questions ait du sens, il faut que tu la choisisses par toi-même. T’écouter était merveilleux, mais je ne peux rester t’aider plus longtemps ; mon travail me demande. Un jour, dans bien longtemps, nous nous reverrons. J’espère que ce jour-là tu me raconteras une belle histoire. Bien, je m’en vais désormais. Je te laisse avec ces deux questions. » 

Avant qu’Emma ne puisse réagir, il apposa sa main devant son visage ; des mots jaillirent tour à tour dans l’esprit de la jeune femme. 

« Qui es-tu ? » 

« Quelle vie vas-tu te choisir ? » 

Alors qu’elle ouvrait les yeux, ne se trouvait devant elle que la grande place de son enfance. Ni trace dans la neige, ni caducée, ni sandales ailées n’étaient rester pour témoigner de la visite qu’elle venait de recevoir. Emma resta ainsi un moment, perturbée par la réponse de son interlocuteur. Les flocons s'amoncelaient sur sa coiffure, recouvrant d’ivoire ce qui était d’ébène. Alors qu’elle cherchait une réponse à se donner, elle se mit à rire. Elle n’avait pas de réponses à ces deux questions ; et pour cause, elle ne pouvait pas attendre une illumination. Elle devait aller chercher ses réponses d’elle-même. Alors, après avoir pris une grande inspiration, son corps se leva de lui-même. Pas hésitant après pas hésitant, Emma s’en alla se fondre dans la nuit. 

C’est ainsi que se termina cette modeste histoire, par une nuit sans lune, près de la lumière dorée des projecteurs, une chevelure brune disparaissant le long de la route, abandonnant un banc grinçant. Au travers des nuages, un oiseau s’envolait danser gaiement sous les étoiles.

Fin

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