Si le cœur t’en dit

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Le gong a retenti trois fois. Je suis allée ouvrir et j’ai trouvé ma mère au pas de la porte en pleurs. Sans mot dire elle est entrée et s’est assise sur le canapé. J’ai vu que son paratonnerre dégoulinait sur mon tapis et je me souviens que cela m’a énervée. Je me suis assise calmement en face d’elle. Alors elle a commencé sa complainte.

« Il est temps que tu saches. J’ai vu ton père aujourd’hui, il m’a encore reproché de ne t’avoir rien dit. Si je ne t’en parle pas, il le fera à ma place et tu me haïras. Alors voilà ma fille… tu es une sans-cœur. »

Ses larmes m’ont semblé sincères mais son discours était des plus vexants.

« Si tu es venue pour me faire part de mes défauts saches que tu peux repartir.»

« Non, non bien sûr tu ne peux pas comprendre. Je veux dire, tu n’as pas de cœur. Dans ton corps là où les gens ont un cœur, toi tu n’as rien.» Un silence. Et ma mère a repris.

« C’est ce docteur Zerbib qui m’a demandé, alors que j’étais encore fatiguée s’il pouvait te l’arracher. J’ai dit oui, sans réfléchir. En bonne mère je t’assure que me suis inquiétée les deux premières semaines. Mais mis à part les larmes qui gelaient sur tes joues lorsque tu pleurais, tu étais en pleine forme.»

Je l’ai fixée et comme elle m’inspirait le dégoût j’ai posé mon regard sur le tableau derrière elle.

« S’il te plaît ne m’en veux pas. Je n’ai rien dit à l’époque parce que je ne pouvais pas payer pour toutes ces opérations qui t’auraient finalement fait du mal. Tu serais devenue une bête de foire, ils auraient examiné mon bébé comme ils observent ces rats aux yeux rouges dans les laboratoires. Regarde moi s’il te plaît. Tu t’en sors très bien sans cœur. Parfois tu es si forte que je jurerais que ce médecin t’a mis un roc dans la poitrine. »

A cet instant précis j’ai senti les icebergs me monter aux yeux. Je me suis levée, j’ai embrassé ma mère sur le front parce qu’après tout, à 18 ans avec un bébé sans cœur je n’aurais pas fait mieux qu’elle. Je suis partie.

Seule sur mon tandem bleu nuit j’ai fendu l’air avec pour objectif d’atteindre l’hôpital de Villeperdue au plus vite. Le périphérique était bouché et mon tandem m’encombrait. Alors sur l’arrêt d’urgence j’ai voulu en scier la place arrière, mais je me suis découpé le majeur à la place.

Quand l’ambulance est venue me chercher j’ai bien précisé au chauffeur de m’emmener à l’hôpital de Villeperdue prétextant que le docteur Zerbib était réputé pour y être l’un des meilleurs chirurgiens de la région. L’homme qui avait été chauffeur de taxi dans sa jeunesse, reprenant ses vieilles habitudes m’a répondu « très bien ma p’tite demoiselle » tout en augmentant le volume de l’autoradio pour que je puisse profiter pleinement de Tropique FM.

Je me suis allongée sur la civière et j’ai fermé les yeux en posant ma main sur mon sein gauche. Rien. J’étais peut-être victime d’un situs inversus. A droite, rien non plus. La vieille disait donc vrai. Pas de bras pas de chocolats. Quand on n’a pas de tête, on a des jambes. Et quand on n’a pas de cœur on fait comment ? Quelques minutes se sont écoulées puis l’ambulance s’est stoppée net dans un fracas assourdissant me projetant directement à l’accueil de l’hôpital.

« Je souhaiterais voir le Docteur Zerbib s’il vous plait.»

« Il n’est pas disponible pour le moment mademoiselle », voyant mon doigt elle avait ajouté « mais il y a fort a parier que le chauffagiste qui répare le bloc 5 a le nécessaire dans sa caisse à outils. Trois points de soudure là, là et là et votre main est à nouveau au complet. »

J’ai suivi les conseils de la standardiste potelée et j’ai cherché le bloc 5 pendant une bonne dizaine de secondes. Une fois que je l’ai trouvé, impossible d’en déverrouiller les portes. Un jeune homme aux cheveux verts m’a finalement ouvert de l’intérieur et d’une voix rauque a déclaré: « Allons bon ma jolie, pas la peine de t’exciter, Allan va t’opérer. »

Allan c’était le chauffagiste qui portait un gilet sans manche molletonné et qui m’a ordonné de m’asseoir dans un fauteuil en rotin des années 60, en n’omettant pas de préciser qu’il était aseptisé, tout juste ignifugé.

J’ai obéi et j’ai tendu mon bout de majeur à ce chirurgien improvisé.

« Serre les dents poupée ça va faire mal.»

Je ne ressens pas la douleur ni aucun sentiment fort d’ailleurs.

« Ça, ça sent le cobaye de Zerbib, hein Rodrigues?»

« Mon gars, y a pas de doute là dessus. Mais c’est une chanceuse dis donc, un p’tit bout de majeur en moins et ça vient pigner. On en a réparé des plus atteints que toi miss.»

« Je ne suis pas la seule qu’il ait charcutée ?»

« Tu veux qu’on te dise un truc? Allan et moi on a été engagés pour réparer les conneries de Zerbib. Ils ont mis une annonce dans la gazette « Cherche réparateurs qualifiés, habitués à travailler en milieu hospitalier ». Nous à la base on s’occupait du chauffage à l’hôpital de Meuvron. Tic et Tac qu’on nous appelait là-bas. Mais un jour on est allés s’acheter un paquet de clopes, il y a eu une bulle de gaz tout droit sortie du noyau de la Terre qui a pointé le bout de son nez et BANG, Meuvron a sauté. Comme un bouchon de champagne au Nouvel An dis! Alors nous on s’est carapatés. On a répondu à l’annonce et depuis ça n’arrête pas. On voit 30,40 parfois 50 patients par jour.»

« Voilà petite, ton doigt avait durci. Je t’ai rajouté une main gauche à la place. Mieux vaut une main en plus qu’un doigt en moins n’est-ce-pas? Maintenant si tu veux régler tes comptes avec Zerbib et lui mettre trois baffes il se planque dans la péniche à la cave.»

J’ai pris congé des deux hommes et j’ai descendu les marches qui menaient au sous-sol sans trouver d’interrupteur pour éclairer la pièce. A un instant j’ai senti l’eau me monter jusqu’aux chevilles et j’ai entendu des ronflements venant de l’Est. J’ai avancé tant bien que mal dans la pénombre perdant l’une puis l’autre des mes charentaises restées coincées dans la vase.

Une lampe torche s’est allumée, braquée sur moi.

« Te voilà enfin mignonette! »

« Où est mon cœur Zerbib ?»

« Pas la peine de jouer les James Bond girls menaçantes, veux-tu ? Ton cœur est ici, ou bien là-bas. A vrai dire je n’en sais rien. Ce qui est sûr c’est que le jour où tu es née je me suis disputé avec ma maîtresse. J’ai bu un peu pour me réconforter et ensuite je suis venu travailler. Le problème vois-tu c’est que je suis un savant un peu fou, même saoul et un incorrigible romantique. Alors j’ai pris ton cœur, je l’ai accroché à un ruban de soie pour en faire un collier destiné à ma belle. En chemin pourtant j’ai eu des remords et je me suis dit que j’allais te redonner ton précieux organe. Le temps que je revienne à l’hôpital tu étais déjà partie. Mon collier commençait a pourrir, alors je l’ai greffé dans un charmant petit bonhomme qui d’après mes calculs devrait maintenant être un jour débordant d’amour, l’autre bouillonnant de haine. Tu comprendra aisément qu’il est impossible pour lui d’être en paix avec deux cœurs. Si tu le trouves je parie que vous vivrez très heureux, tous les deux, entre handicapés de l’affectif vous devriez bien vous comprendre. »  La lumière s’est éteinte, Zerbib s’est éclipsé.

On ne rencontre pas les gens par hasard.

J’ai remonté les marches quatre à quatre.

Il y a 4387 jours, au square Lambert, je remarquais Romain qui pleurait d’un œil et riait de l’autre parce qu’il venait d’avaler une fourmi rouge.  

J’ai sorti mon tandem de ma poche.

Romain est bonheuro-dépressif. 

En pédalant pieds nus, le vent aux trousses sur l’autoroute A6, j’ai su que Romain avait deux cœurs.

Plus question de scier la place arrière du tandem.

 

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