L’achat de terres par des fonds souverains et privés étrangers

Le problème d’extension des territoires est déjà ancien. Dès l’origine des premières civilisations, les individus ont voulu dominer les territoires proches, puis les plus lointains, jusqu’à la conquête de l’ensemble des terres de la planète. La colonisation est bien finie mais les intérêts économiques liés à la terre provoquent l’apparition, depuis quelques années déjà, d’un accaparement de terres d’un autre genre.

La crise économique et financière, débutée en 2007 et dont la fin semble être systématiquement repoussée tant le système financier est gangréné par des actifs « pourris », a déversé sur les autres secteurs d’activités un vent de panique sans précédent. Les investisseurs classiques des marchés sont entrés dans une recherche effrénée d’actifs rentables et sécurisés.

C’est dans ce contexte que des sommes colossales se sont déplacées vers le secteur agricole. Avant 2007, l’évolution des prix agricoles internationaux révélait des signes de tension suite à des politiques de diminution de stock et à la marginalisation économique de l’agriculture, ayant réduit presque à rien les gains de productivité depuis plusieurs années [1]. Les spéculateurs y ont vu une possibilité importante de profit dans un secteur économique où la demande ne peut pas s’effondrer mais où l’offre menace d’être insuffisante (changement climatique, épisodes cycloniques, destructions des sols, limitation des ressources en eau, stagnation des rendements).

Cet afflux massif a provoqué une légère hausse des prix qui a réveillé l’intérêt des gouvernements du monde entier, particulièrement ceux des pays pauvres et en développement qui sont sujets à l’insécurité alimentaire. La perspective de déstabilisation qui aurait suivie une hausse trop prononcée des prix les a poussé à diminuer leurs exportations et augmenter leurs importations. Ce sont ces réactions qui ont participé en grande majorité à la hausse des prix de 2008-2009.

Le problème de la sécurité alimentaire est extrêmement important pour la stabilité politique, ce qui a incité les gouvernements à mettre en place de nouvelles politiques pour assurer l’approvisionnement de leurs marchés nationaux. Si les achats de terres étrangères étaient déjà pratiqués au XIXe siècle, ils se sont accrus de façon importante ces dernières années et d’autant plus depuis la crise financière. Car les contrats de cession se multiplient, et sur des surfaces biens supérieures aux premières du genre (4 à 6 fois) [2]. Si cette pratique reste marginale (environ 1% des terres arables mondiales), elle reste préoccupante d’un point de vue microéconomique mais aussi, à plus long terme, au niveau macroéconomique.

Selon l’institution acheteuse, le but recherché n’est pas le même. Lorsque ce sont des États, l’achat sert à garantir la sécurité alimentaire du pays alors que dans le cas d’entreprises, seuls les profits sont recherchés. Ces derniers sont encore largement possibles tant les terres sont bons marchés et la possibilité d’augmentation des rendements importante. Tous ces acteurs ont exploité entre 15 et 20 millions d’hectares entre 2006 et 2009, soit l’équivalent de 20% des terres agricoles européennes (ou encore la totalité des terres agricoles françaises)[3]. D’après la « Matrice des Transactions Foncières », mise en place par le Land Matrix Partnership, ce sont aujourd’hui plus de 33 millions de terres arables qui sont louées à ces fins, ce qui représente près de 4 fois la superficie totale du Portugal [4].

Divers pays se portent acquéreurs tels que la Chine, l’Inde, le Japon, la Malaisie, la Corée du Sud, l’Égypte, la Lybie, Bahreïn, la Jordanie, le Koweït, le Qatar ou encore l’Arabie Saoudite. La Corée du Sud a, par exemple, voulu louer 1,3 million d’hectares à Madagascar, l’Arabie Saoudite 500 mille en Indonésie ou encore la Chine 1,2 millions aux Philippines [5]. D’après le New Zeland Harad (mai 2009), cette dernière aurait acquis près de 3 millions d’hectares en RDC pour y produire de l’huile de palme (ce qui en ferait la ferme de palmier à huile la plus importante du monde).

Dans le domaine privé, ce sont les entreprises Japonaises et Arabes qui sont les plus actives grâce au soutien de leur gouvernement, des institutions internationales et des institutions publiques de développement. En outre, les sociétés financières s’intéressent de plus en plus à l’agriculture suite à la crise. BlackRock Inc. (première société de gestion d’investissement avec près de 3500 milliards de dollars d’actifs [6]) a mis en place un fond visant à investir dans l’agriculture, dont 30 millions de dollars ayant pour but d’acheter des terres dans le monde entier. Pour ne citer que quelques exemples, dans la région s’étendant de l’Ukraine à la Russie, beaucoup d’autres entreprises ont acheté d’immenses surfaces. Renaissance Capital détient 330 000 hectares en Ukraine, Black Earth Farming en détient 331 000 en Russie ou encore Alpcot-Agro qui en compte 128 000 [7].

Nombre d’accords signés (connus) à finalités agricoles, 2006-2009

Source : CNUCED, « World investment Report 2009 : Transnational corporations, agricultural production and development », fig. III. 14, 2009.
Source : CNUCED, « World investment Report 2009 : Transnational corporations, agricultural production and development », fig. III. 14, 2009.

Evidemment, les terres les plus convoitées sont les plus rentables : proches d’un point d’eau pour l’irrigation, mais aussi proches de marchés physiques pour exporter facilement les marchandises vers le pays « accapareur de terre » ; ce qui pose un problème d’autant plus important de sécurité alimentaire pour le pays vendeur ou loueur de la terre.

Car ces locations à très longue durée (certaines pouvant atteindre 99 ans) peuvent avoir des conséquences macroéconomiques graves sur la stabilité politique et économique, tant des pays loueurs que des pays ou entreprises locataires. Tout d’abord, la production par un pays étranger signifie qu’il y a un impact certain sur la balance commerciale potentielle du pays hôte. Avec une augmentation de la rentabilité des terres et une augmentation de la production, c’est un manque à gagner important pour ce pays et un élément de moins pouvant équilibrer la balance commerciale.

De plus, trois sortes de crises peuvent être à l’origine de grandes tensions internes et externes. La première est la crise alimentaire qui obligerait le pays hôte à diminuer ses exportations et, à terme, exproprier le pays locataire. Ce qui découlerait sur une crise diplomatique importante et, in fine, sur une crise politique dans le pays locataire faisant suite à la hausse des produits alimentaires nouvellement non accessibles. Enfin, puisque le pays locataire n’exploiterait plus la terre en question, le pays hôte devra s’adapter extrêmement vite à la production de masse pour maintenir l’exploitation en marche.

Une crise politique interne au pays hôte pouvant entrainer un changement de régime et donc une annulation des contrats anciennement signés peut avoir les mêmes conséquences, tout comme une crise diplomatique. Si le locataire est une entreprise, les possibilités de crises sont réduites, mais il est tout de même possible que des tensions puissent faire intervenir le pays d’où l’entreprise est originaire.

D’autres conséquences microéconomiques sont tout aussi importantes. La location de surfaces aussi grandes que celles citées précédemment ne peut être possible qu’après une expropriation sauvage des terres aux paysans. Ceci étant rendu facile par l’absence de droits de propriétés clairs dans la plupart des pays pauvres et en développement. De plus, ces terres vont connaître une restructuration massive détruisant les écosystèmes (déforestation) et mettant en place des infrastructures importantes et polluantes créant des externalités négatives. Les paysans, dans la plupart des projets, sont mis à part et déplacés vers des terres moins fertiles ou à défricher. La population rurale va se paupériser et sera forcée d’aller en ville pour subsister. Dans ce contexte, on peut citer l’exemple de la Corée du Sud (via la firme Daweo Logistic) qui avait pour projet de louer des terres à Madagascar pour y faire travailler des employés Sud Africains [8]. Enfin, cette évolution, fondamentale si elle venait à se généraliser, détruit l’agriculture paysanne au profit d’une agriculture mécanisée dans des pays où la population est encore très rurale.

Il est possible de ne pas en arriver là en mettant en place des accords internationaux codifiés permettant d’associer les populations locales aux projets et d’assurer en premier lieu des stocks de denrées importantes pour atténuer l’effet des crises, lorsque la denrée le permet. Ou d’assurer un système de partage du fruit des prochaines récoltes en temps d’incertitude. De plus, il est indispensable que ces accords prévoient le non accaparement total des récoltes des terres louées au seul locataire : la population doit avoir accès à la production nationale. Enfin, pour assurer la sécurité alimentaire de tous, il est indispensable qu’aucun pays ne mette en location la totalité ou quasi-totalité de ses terres arables et que les accords de location prévoient un transfert de technologie (tant humain que matériel) vers les autres exploitations.

Finalement, cette idée de location peut-être imaginée dans un contexte de gagnant-gagnant comme le pense la FAO, à condition que les règles soient parfaitement édictées et que les parties prenantes soient contrôlées et condamnées sévèrement si les engagements ne sont pas respectés.

Geoffrey Lorre, Doctorat d’économie

[1] FAO, « De l’accaparement des terres à la stratégie du gagnant-gagnant », perspectives économiques et sociales, juin 2009.

[2] Centre d’analyse stratégique, « Les cessions d’actifs agricoles dans les pays en développement », 2010.

[3] Olivier De Schutter, « Acquisitions et locations de terres à grande échelle : ensemble de principes minimaux et de mesures pour relever le défi au regard des droits de l’homme », Rapport Spécial sur le droit à l’alimentation, ONU.

[4] The Land Matrix. «Get the idea.» Accessed Date, 2013. [http://www.landmatrix.org/get-the-idea/compare-size/?item=portugal].

[5] FAO, « De l’accaparement des terres à la stratégie du gagnant-gagnant », perspectives économiques et sociales, juin 2009.

[6] Le Parisien, « BlackRock va se doter de sa propre bourse interne », 2010.

[7] GRAIN, « Main basse sur les terres agricoles en plein crise alimentaire et financière », 2008.

[8] Grotius International, Albano Cordeiro. « Acquisition privée étrangère de terres arables…» 2010. [http://www.grotius.fr/acquisition-privee-etrangere-de-terres-arables/].

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*