"Le troisième jeudi de novembre" par Agathe PAVLEAS.
Je n’aimais pas plus novembre que l’année dernière. Novembre c’était prendre le bus la nuit, matin comme soir, le froid qui griffait la peau et le sac pesant. Il pleuvait. Il ventait. Tout était morne, les couleurs de l’autonome aspirées dans la crasse. Je n’aimais pas non plus les jeudis, du cours de maths qui finissait à 18h30 aux petites courses au Monop’. Le jeudi c’était l’interminable queue au supermarché après l’interminable journée pour acheter de la chicorée et des couches lorsque maman finissait trop tard.
Aujourd’hui, le troisième jeudi de novembre, des voitures s’ajoutaient à ce tableau terne. Elles passaient sans ralentir devant moi, leurs lumières éraflaient la nuit et leurs roues soulevaient l’eau des flaques. Je me tenais en retrait, le dos appuyé contre la vitre de l’abribus, pour éviter de me faire asperger et de mouiller les courses. Le panneau lumineux indiquait le prochain bus 2292 dans vingt minutes, de quoi laisser le temps à l’anse du sac de me scier la main.
Le troisième jeudi de novembre aurait pu être le premier lundi de janvier ou le quatrième mercredi de décembre. Un jour noyé dans une multitude de jours qui se ressemblaient depuis novembre dernier. Un jour où j’allais de chez moi à l’arrêt du clocher, prenais le bus 2292 jusqu’au lycée où je suivais mon emploi du temps. Il y avait aussi les courses d’urgence. Et le trajet retour. Encore et encore.
J’entendis le bus de 19h11 avant même de le voir. Son vrombissement caractéristique m’activa et j'abandonnai l’abri pour m’avancer alors qu’il se profilait au virage. Il s’arrêta juste devant moi dans un soupir, les portes s’ouvrirent et je montais dedans en soulevant d’un bras les courses. Le bus n’était plus saturé par des lycéens à cette heure-ci et je m’assis près d’une vitre brouillée de condensation, recluse à l’arrière, mon sac posé sur mes genoux.
Des taches floues, colorées déformaient le monde extérieur. Elles se mirent en mouvement, défilèrent, et je les regardais sans les voir. La seule consistance était cet intérieur gris et embué de nos respirations. La vive moquette rouge et bleue des sièges ne trompait pas l’austérité. Amorphe, je me laissais emporter par ce bus qui tournait aussi implacablement que la Terre, dans une vérité aussi évidente que demain c’était le troisième vendredi de novembre, que je m’appelais Agathe et que j’allais rentrer chez moi.
— Centre hospitalier.
Devant moi, un enfant penché sur la vitre collait presque son front au verre. D’un revers de manche il avait effacé la buée, mais sa respiration chaude en déposait à nouveau. Son regard d’une intensité étrange restait fixe mais ne regardait pas le paysage derrière. Ses petits doigts tapotaient doucement, inlassablement, au même endroit. Ma tête appuyée contre la vitre, il ne me remarquait pas, mais j’étais assez proche pour voir l’objet de son attention : une goutte de pluie suspendue qui refusait de sillonner.
Après un instant, la goutte finit par céder et se mit à glisser. Et l’enfant, tel un maître du cosmos dictant le destin de ses composantes, en modifiait la course à sa guise. Ses doigts laissaient des traces grasses alors que, tapotement par tapotement, la goutte ne résistait pas à sa volonté et se faisait secouer de droite à gauche, toujours plus vite, toujours plus bas. Le parcours qui lui était tracé s’était brouillé, imprévisible.
La goutte disparut, sa course terminée et s’étala sur le rebord. L’enfant sourit, satisfait, et cherchait déjà la suivante.
— Les Pléiades.
La suite de mon parcours je la connaissais. Cela consistait en une omelette, trois œufs battus à la fourchette, avec de la ciboulette. Sa préférée. À mamie. Autour de cette omelette, l’inévitable dispute du soir : les crises de nerf, d’égarement, les clefs dans le compost, les voisins qui ont appelé, l’ours du grenier. Maman y participera et mon plat refroidira. Ensuite viendrait les réveils confus la nuit, le refus de voir l’aide à domicile le matin, et pour moi, la prochaine omelette, le lendemain.
— Le Prieuré-Parc d’Entreprise.
Et moi dans tout ça ?
Je pourrais décider de ne pas cuisiner, me glisser dans ma chambre, m’allonger au bord du lit la tête pendante. Les bras croisés sous ma tête, je respirerais lentement, fermerais les yeux pour n’entendre que mamie chantonner. Sinon, je pourrais rester dans le salon, ne pas la forcer à manger et la laisser choisir une émission. Lovée contre elle je m’endormirais. Comme avant. Une belle illusion pour m’éclipser un instant.
Dans deux arrêts je sortais du bus. Deux arrêts, deux kilomètres, quinze minutes, soit le temps d’un fou rire, de laver la vaisselle, d’une cigarette jusqu’au filtre, de cuisiner des pâtes, lire un chapitre, calculer trois dérivées, manger des pâtes, faire un choix, alors pourquoi je demeurais assise immobile sur mon siège, tétanisée ?
Ou je pourrais décider de ne pas rentrer.
— Jules Ferry.
L’arrêt se rapprochait. Je reconnus ce virage serré, ces arbres qui se garnissaient près de la route. Ma main devra bientôt se saisir de l’anse du sac, mon corps se redresser pour sortir de sa léthargie, remonter l’allée et descendre du marchepied.
Il suffisait d’un index divin pour perturber le tracé du bus. D’une pichenette, un maitre du cosmos charitable ferait tomber un arbre, de quoi barrer la route pendant une dizaine de minutes, une heure voire la soirée entière. Juste pour me laisser le temps d’avoir la force de descendre. D’une pression, le tracé du ru pourrait se voir dévier et inonder le chemin. Encore mieux : le doigt sortirait le bus du chemin, appuierait dessus et la pauvre ferraille finirait embourbée. En voilà une solution miracle. Les usagers devraient sortir pour la pousser. Je voulais animer ce bus, laisser s’exprimer cette envie qui pulsait dans mes tempes. J’avais l’impression que je pourrais le faire avec mon seul corps. Ce sentiment était irréel. Ma force, elle, l’aurait été.
Mais rien de tout cela n’arriva et il fut annoncé :
— Clos Saint Nicolas.
Que se passerait-il si je ne descendais pas à cet arrêt ? Je rentrerais en retard, peut-être s’inquiéterait-on pour moi. Je ne savais même pas comment s’appelait le prochain arrêt. Je n’en avais jamais eu besoin, mais je ne voulais plus rester enfermée dans la nécessité. Si je ne descendais pas ici, pourquoi ne lirais-je pas le livre que j’avais acheté sur un coup de tête ?
Pourquoi ne pas s’écrier « Saperlipopette ! » à table pour couper court à la dispute ? Pourquoi n’écrirais-je pas cette idée de nouvelle ?
Je me levais en ne portant que mon manteau non pas pour descendre mais pour opérer ma mutinerie. Equilibriste, je restais sur mes deux pieds au milieu de l’allée malgré le roulis des cassis. Je prenais possession de ce navire qui allait auparavant me jeter à terre. J’étais la commandante crainte du 2292 qui fendait la mer de la Rue du bout du monde. J’étais une comète lancée sur la communale, défiant l’ordre et la routine jusqu’au prochain arrêt. J’étais un tapotement pressant sur la vitre qui laissait l’imprévisible régner. Au loin, dans la lunette arrière, disparaissait la terre de Villeneuve-le-Conte pour une ville neuve de mes souvenirs.
Qui pourrait me rejoindre ? Au troisième rang, une femme vêtue d’une marinière lisait Hemingway, elle savait se repérer sur une mer déchainée et garder le cap. Le grand-père du petit garçon n’était pas très robuste, mais un bienvenu passager dans cette traversée. Le vénérable maitre des gouttes, lui, nous protégera des tempêtes qui ne s’abattront jamais sur nous. Au fonds du bus, un jeune homme tricotait des mailles serrées, parfaites pour se protéger du froid lorsque les rafales s’abattront. Habile, il pourrait apprendre le sabre. Debout près d’une des portes, une adolescente triturait ses écouteurs d’une main, et de l’autre tenait une barre fermement. Elle saurait devenir l’apprentie de mon second qui conduisait le navire et virait à présent à tribord.
L’aventure ce sera aussi rentrer, que ce soit trouver l’arrêt pour prendre le bus en sens inverse, courir à en perdre le souffle ou faire de l’auto-stop pour trois kilomètres. Mais pourquoi déjà penser à rentrer quand rien n’a encore été bouleversé ? Je pourrais faire un arrêt et un autre, finir à Tournan-en-Brie dans un tournant biographique inédit et je mangerai du brie de Meaux. Je saurai que le troisième jeudi de novembre était le sixième jour du mois de l’année 2023. Et je me souviendrai des prochains, tapotement par tapotement.
— Dénicherie 1.
Le nom évoquait une chasse au trésor, une croix à l’encre rouge qui signalait à cet endroit précis un coffre dans l’attente des braves ou des imprudents. Des rats traîne-misère grattant le sol en frénésie pour retrouver quelque chose, n’importe quoi à rogner. On ne venait pas là-bas par hasard. Il y avait la promesse, dissimulée sous la terre ou sous la chaire de quelque chose à découvrir et à sauver de l’oubli, peut-être soi-même. Le bus s’arrêta, et je descendis seule.
Contre toutes mes attentes, l’abribus était juste délabré, sans trésor à dépouiller. Le plexiglas du plafond empêchait la pluie de tomber, mais le vent s’engouffrait par les côtés nus, me glaçant les oreilles. Un lampadaire grésillant éclairait les alentours et je distinguais à peine derrière un champ boueux. En sens inverse, le panneau indiquait « Problème technique ». Mon téléphone, sans batterie. Le chemin, long.
— Mais où je suis ?