Cinquante nuances de Cléopâtre
"Cleopatra" a 1963 British-American-Swiss epic drama film starring Elizabeth Taylor, Richard Burton, Rex Harrison, Roddy McDowall and Martin Landau. (Photo by: Universal History Archive/UIG via Getty images)

Cinquante nuances de Cléopâtre

Femme fatale dans le film de Mankiewicz. Personnage comique dans l’album d’Astérix. Héroïne tragique dans la pièce de Shakespeare. Cléopâtre a connu au fil des siècles une série de représentations très variées, même si certaines ont davantage marqué les esprits. La reine d’Egypte ? Belle, séductrice, capricieuse et ambitieuse. Mais ce portrait que lui a fait l’Histoire est aujourd’hui largement remis en cause. 

Une stratège politique transformée en barbare séductrice par les Romains

Un petit rappel des faits s’impose. Cléopâtre arrive au pouvoir à 18 ou 19 ans. Ambitieuse stratège politique, elle s’impose sur le trône face à l’ambition d’autres membres de sa famille. Pour les historiens, comme Maurice Sartre, les Romains devaient craindre la reine d’Egypte, sinon, ils ne l’auraient pas autant vilipendée. 

« Orgueilleuse », « barbare », « courtisane ». Les termes péjoratifs ne manquent pas aux chroniqueurs romains pour parler de l’ « Égyptienne ». La seule qualité qu’on accorde à la reine ? Sa beauté qui sert à fonder son image d’ensorceleuse. Elle est décrite comme une séductrice qui pervertit les grands généraux comme Jules César ou Marc-Antoine. 

L’historien Suétone la présente comme une “intrigante avide de pouvoir qui emmène César festoyer toute la nuit lors d’une croisière”. Pline l’Ancien quant à lui ment au sujet de ses dépenses. Elle aurait conduit Marc-Antoine à gaspiller 410 millions de sesterces (plus de 3 millions d’euros) en un seul repas.

La propagande romaine est particulièrement intense lorsqu’Octave arrive au pouvoir. L’épisode de sa rencontre avec Cléopâtre est largement romancé par ses soutiens. La reine aurait, selon ses détracteurs, vilement cherché à séduire le futur empereur pour obtenir ses faveurs. Cette attitude prouverait sa bassesse morale et son infidélité à Marc-Antoine, devenu son mari. 

 L’historiographie romaine ne s’est pas contentée de faire de Cléopâtre une des premières « croqueuses de diamants » de l’Histoire. Elle l’a aussi érigée en « barbare ». Issue d’une dynastie gréco-macédoine, Cléopâtre est au départ appelée « La Grecque » avant d’être renommée l’ « Égyptienne » lorsque les discours critiques se multiplient. Une aubaine pour l’empereur Octave et ses partisans. Cléopatre est détestée du peuple romain, extrêmement xénophobe, pour lequel les Égyptiens, à la différence des Grecs, ne sont pas dignes de respect. Les textes comme ceux de Virgile mettent donc en avant tout un folklore africanisant et exotique. 

 

À la Renaissance une femme fatale et … romaine 

La majeure partie des représentations de Cléopâtre construites par les Romains survivent à la chute de l’Empire. On les retrouve à la Renaissance. La reine égyptienne est représentée « à l’antique » avec des voilures, des draps. Elle est presque toujours associée à la nudité et à la sensualité du corps féminin. On peut prendre l’exemple de l’huile sur bois d’Andrea Solario réalisée en 1514.

Mais Cléopâtre n’est plus présentée comme égyptienne. Elle est tantôt dépeinte en romaine, tantôt comme un personnage hors du temps et de l’espace. Du Moyen-Âge à la Renaissance, les enluminures, les tableaux donnent à voir un personnage blanc et européen. 

 

Pourtant, les études réalisées en 2009 par l’Université de Vienne sur la dépouille de la sœur de Cléopâtre sont sans appel. La reine d’Egypte était bel et bien africaine. Et d’après la reconstitution faciale réalisée par des archéologues de Cambridge, elle était probablement métisse. De la propagande romaine aux peintures antiquisantes de la Renaissance, Cléopâtre est  passée de Grecque à blanche romaine, en passant par barbare africaine. 

 

À l’époque moderne, Cléopâtre orientalisante mais toujours blanche

C’est sous l’influence de la célébrissime pièce de Shakespeare Anthony and Cleopatra (1623) qu’on commence à associer plus directement Cléopâtre aux “hommes de sa vie”. Elle est donc définie par des hommes. C’est l’occasion pour les artistes de réintroduire sa figure de séductrice et de traîtresse.  

À une époque où les stéréotypes racistes voient les femmes orientales et africaines comme des êtres de désir, on cesse de représenter la reine d’Égypte en romaine. Elle est parée d’attributs orientaux « égyptisants » et associée à l’exotisme d’un luxe oriental aussi séduisant que dangereux. Mais en dépit de ces détails, Cléopâtre reste présentée comme une femme blanche. Elle est systématiquement associée au faste et à la tentation. 

Au XIXème siècle, avec l’essor de l’orientalisme (fascination des artistes pour l’Orient), les tableaux sont plus souvent situés dans un cadre égyptien codifié et stéréotypé. C’est le cas du tableau d’Alexandre Cabanel Cléopâtre essayant des poisons sur des condamnés à mort (1887). La reine d’Egypte dénudée et sensuelle se languit au milieu des colonnes égyptiennes et des personnages parés de coiffes traditionnelles. Elle est allongée sur des peaux de bêtes, une panthère à ses pieds. Cette pose lascive de la pharaonne jure avec la violence de la scène. L’Egyptienne semble insensible à la douleur des esclaves agonisants.

Quelles évolutions au XXème siècle ?

Au XXème siècle, Cléopâtre est représentée dans de très nombreux films. Ces derniers achèvent de construire une esthétique sans cesse reprise pour « la reine des reines ». Qu’il s’agisse de Theda Bara dans le film d’Edwards de 1917, de la célébrissime Elizabeth Taylor chez Mankiewicz (1963) ou plus récemment de Monica Bellucci pour Alain Chabat en 2002, certains éléments font désormais partie du « costume type » de Cléopâtre. 

Carré brun, parures d’or et trait de khôl s’imposent à qui veut incarner l’Égyptienne. La règle ne concerne pas seulement les films. Elle est scrupuleusement respectée par Goscinny et Uderzo dans l’album Astérix et Cléopâtre(1965). Jusqu’à être réappropriée par la chanteuse pop Katy Perry dans son clip Dark Horse sorti en 2013. 

Au-delà du costume, Cléopâtre se distingue pour son physique avantageux. Toutes les actrices mentionnées plus haut incarnent une femme fatale dont les costumes en font une icône sensuelle. Le film Cléopâtre (1934) du réalisateur Cecil B. DeMille est d’ailleurs censuré aux États-Unis. Les tenues de Claudette Colbert sont jugées trop légères. 

L’historien François de Callatay explique que Cléopâtre est « un concentré de préjugés » construits par des hommes occidentaux fascinés par cette « femme de pouvoir » étrangère. Il constate qu’encore aujourd’hui, l’image de la reine est « celle d’une femme hypersensualisée, solitaire, dominante, puissante et dominatrice ». 

Ce sont ces derniers points qui pourraient faire basculer les représentations dominantes de Cléopâtre. À une époque où les femmes ne sont plus simplement considérées comme des objets sexuels et affirment leur capacité d’action, l’image de l’Égyptienne va sans doute évoluer positivement. Pour citer à nouveau François de Callatay : « On pourrait oublier l’aspect sensuel pour aller vers une image de femme forte » ce qui constituerait un « retour à la Cléopâtre historique ». Des féministes et des historiens comme Maurice Sartre, auteur de la biographie Cléopâtre, Un rêve de puissance, cherchent aujourd’hui à réhabiliter la figure de la reine d’Égypte. 

Cléopâtre s’affirme lentement, mais sûrement, comme une fine stratège politique et une femme puissante. Et si les costumes d’Élizabeth Taylor ont encore de quoi nous faire rêver, le portrait simpliste de femme fatale dépendante des hommes est de plus en plus dépassé.

Maxime Dhuin, L3 LISS

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