Élections américaines : L’extrême polarisation des Etats-Unis

Élections américaines : L’extrême polarisation des Etats-Unis

Le 4 novembre dernier, les États-Unis ont voté pour leur nouveau président. À l’issue d’un scrutin serré et très contesté, Joe Biden a fait gagner le camp démocrate. Malgré ses bons résultats économiques au prix d’énormes risques financiers via l’augmentation de la dette fédérale, Donald Trump a pâti de sa mauvaise gestion de la crise du coronavirus. 

Des résultats plus serrés que prévus

Comme en 2016, les résultats de l’élection américaine ont démenti les pronostics de la presse et des instituts de sondages qui annonçaient une déferlante bleue en faveur du candidat démocrate Joe Biden. Pour beaucoup d’observateurs, cela aurait alors traduit un désaveu populaire pour les quatre années de la présidence Trump, et notamment pour sa mauvaise gestion de la crise sanitaire. Or, il n’en fut rien. Preuve en est des premiers chiffres serrés, qui au lendemain du scrutin ont fait tressaillir une partie de l’establishment médiatico-politique à l’idée d’une éventuelle réélection du diable populiste. Si aujourd’hui, en dépit des contestations et des soupçons de fraudes émanant du camp républicain, et en premier lieu du président Donald Trump lui-même, il paraît clair que Joe Biden a réussi à remporter les 270 grands électeurs nécessaires à la victoire, ainsi que le suffrage populaire national avec plus de 78 millions de bulletins à son nom, il n’en reste pas moins que cette élection doit interroger tant sur le bilan des quatre années de Trump à la Maison-Blanche que sur sa capacité à fédérer autour de lui de fervents soutiens toujours plus nombreux, et contre lui, des opposants toujours plus déterminés pour le faire battre. 

Deux Amériques : celle des somewhere contre celle des anywhere

D’abord, la campagne — assez particulière en temps de pandémie mondiale — aura révélé deux hommes, deux styles, deux caractères, deux visions de l’Amérique. D’un côté, un Trump très actif, téméraire, plein de testostérone, enchaînant en fin de course cinq rassemblements par jour face à un public exalté. De l’autre, un candidat plus terne et plus effacé, qualifié de Sleepy Joe par ses détracteurs, ne faisant pratiquement pas campagne et respectant les restrictions sanitaires. Mais celui-ci a su habilement jouer de l’anti-trumpisme en se faisant plus discret, en ne déplaisant à personne à gauche, et en laissant le producteur de l’Apprentice jouer les histrions, tenir des propos erratiques et faire de la campagne un enjeu sur sa personne. Stratégie payante et à double tranchant puisque 2020 aura battu tous les records de participation depuis un siècle (67 % contre 55 % en 2016 et 58 % en 2008), que jamais un président sortant n’aura été aussi plébiscité (Trump consolide son socle d’électeurs au nombre de 73 millions, soit 10 millions de voix de plus par rapport à 2016), et que le candidat démocrate aura engrangé un total de votes jamais atteint dans l’histoire des États-Unis. Par ailleurs, l’élection de 2020 aura confirmé la tendance qui se dégageait en 2016, infirmant l’hypothèse d’un accident de l’histoire, de deux Amériques antagonistes, profondément divisées socialement, économiquement, culturellement et politiquement. On y retrouve en effet le clivage anywhere versus somewhere théorisé par le politologue britannique David Goodhart dans son article « The Road to Somewhere » publié dans The Guardians en 2017. Les villes ouvertes sur la mondialisation et profitant de ses avantages — l’Amérique des anywhere — votent Biden, tandis que les zones plutôt rurales, constituées principalement de la classe ouvrière blanche, et souffrant de l’insécurité culturelle, sociale et économique provoquée par cette même mondialisation — l’Amérique des somewhere — votent Trump. 

Performances et défaillances des résultats économiques sous le mandat de Donald Trump

Pourtant, au-delà de cette polarisation politique, une question demeure même s’il est impossible d’y répondre catégoriquement : Trump aurait-il gagné sans la crise du Covid-19 et sa gestion catastrophique de l’épidémie ? Si son bilan peut être jugé comme plutôt bon en matière de relations avec la Chine, et qu’il soit critiquable à d’autres points de vue en matière de relations internationales, cela n’a que peu d’influence sur le choix de vote des Américains. De même, les émeutes des Black Lives Matter qui ont eu lieu au printemps dernier, et qui ont divisé l’Amérique, pèsent peu sur le choix des électeurs. Car l’économie prime toujours sur le reste aux États-Unis, et à en croire Tocqueville « [leur] morale est fondée sur les besoins de la production ». Or, sur ce point, Trump bénéficiait de bons résultats jusqu’au Covid avec une croissance de 7 %, une augmentation des investissements des entreprises de 14 % et un chômage à 5 % début 2017, redescendu à 3,5 % fin 2019, avant de remonter à 14,7 % pendant la pandémie et de revenir à 7,9 % fin octobre (une règle empirique veut que le président soit réélu lors d’une tendance baissière du chômage, ou d’un taux de chômage très faible). À cela s’ajoute un rapatriement d’entreprises et de capitaux aux États-Unis, du fait d’un taux d’imposition faible sur les entreprises à 21 % et de mesures protectionnistes. Ces mesures ont eu des effets concrets puisque, par exemple, chez les travailleurs aux plus bas revenus, les salaires ont augmenté de 5 %, et chez les Afro-Américains, le taux de chômage est tombé au plus bas depuis les années 1970, à 5 %. Cela explique partiellement que 12 % des Noirs (exploit pour un candidat républicain) et 33 % des Hispaniques aient voté Trump. Toutefois, à sa charge, n’oublions pas de rappeler une augmentation colossale du déficit budgétaire (332 milliards de dollars en Octobre 2020) et l’explosion de la dette fédérale dont les effets pervers vont peut-être se faire ressentir dans les années à venir.

Les enjeux politiques qui se présentent à la nouvelle administration Biden

Enfin, l’ère Biden s’annonce compliquée et risque de décevoir son camp. D’un style plus sobre et plus modéré, mais étant limité dans ses pouvoirs avec une courte majorité à la Chambre des représentants, une Cour suprême et un Sénat républicains, le nouveau président devra affronter les nombreux enjeux politiques qui s’offrent à lui. D’une part, gérer la fin de la crise sanitaire et permettre à l’économie américaine de redémarrer. D’autre part, combattre la puissance montante et menaçante qu’est la Chine, et revenir également sur l’accord sur le nucléaire avec l’Iran. 

Focus : Que s’est-il passé dans la Rust Belt entre 2016 et 2020 ?

Il semblerait que l’élection de 2020 se soit jouée, comme pour celle de 2016, dans les États de la Rust Belt ceinture de la rouille (Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin), région industrielle, composée principalement de la classe ouvrière blanche et étant considérés comme des bastions historiquement démocrates. Imprenables, donc. Or, en 2016, la victoire de Donald Trump s’est faite dans un mouchoir de poche : 44 000 voix d’avance sur Hillary Clinton en Pennsylvanie, 23 000 dans le Wisconsin, 11 000 dans le Michigan. Dans ces zones désindustrialisées, délaissées par la mondialisation et aux populations négligées si ce n’est méprisées par les démocrates (Clinton n’y avait même pas fait campagne), la victoire du candidat républicain y fut notable, emportant ainsi 46 grands électeurs nécessaires pour le conduire à la Maison-Blanche. Même si, en 2020, Donald Trump y a amélioré ses scores, l’écart fut également serré, en faveur de Joe Biden cette fois-ci. Natif de Pennsylvanie, évitant de parler de « déplorables », comme Hillary Clinton, s’adressant à son public avec des accents populaires, et utilisant le langage des classes moyennes, celui-ci a su faire revenir une partie de ces électeurs dans le giron démocrate. On remarque également que c’est dans ces États que la hausse de participation a été la plus forte, et que c’est principalement là que Trump y conteste les résultats.

 

Théophile Bourrat, Master 2 Masef

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