La cancel culture : progrès ou censure ?

La cancel culture : progrès ou censure ?

La cancel culture ou la culture de l’annulation, de la dénonciation, du remplacement ou encore de l’effacement, est un concept qui consiste à dénoncer une personne publique ou une entreprise lorsqu’une action ou un propos a été jugé problématique, et, par conséquence, à lui retirer son soutien public. Lorsqu’on dénonce quelqu’un, on le call-out.

La cancel culture s’illustre majoritairement dans la défense de la justice sociale et ses luttes (féminisme, antiracisme, défense des droits LGBTQI+, etc). Cela s’accompagne généralement d’un appel au boycott, par des discours voire des actions réelles ou médiatiques. On peut voir cela à l’œuvre avec, récemment, le déboulonnage de statues issues de l’empire colonial, la circulation de pétitions sur les réseaux sociaux, ou même des formes allant jusqu’au cyberharcèlement. C’est notamment de cette manière que le mouvement #Metoo émerge sur les réseaux sociaux dès 2017, ainsi que le mouvement Black Lives Matter, exigeant que les institutions réagissent face à un racisme systémique et systématique, devenu insupportable aux Etats-Unis, et s’étendant à l’échelle mondiale.

Censure ou cancel culture ?

Cette cancel culture, à double tranchant, devient l’objet de nombreuses contestations : les activistes sont souvent accusés d’être le symbole de la fin de la liberté d’expression, et d’une tyrannie des minorités, d’intolérance et d’appel permanent à la censure. La tribune publiée en juillet par le magazine américain Harper’s Bazar - https://harpers.org/a-letter-on-justice-and-open-debate/ - est symptomatique du débat généré autour de la cancel culture. Signée par 150 artistes et intellectuels pour dénoncer ce processus perçu comme une nouvelle forme de censure, ils s’opposent à ce qui représenterait un danger à la liberté d’expression.

L’exemple français récent de l’adjoint à la culture à la mairie de Paris, montre comment cette cancel culture agit : Christophe Girard, reconduit à son poste en juillet 2020, est mis en cause par des manifestants féministes et des élus politiques écologistes pour son soutien à Gabriel Matzneff, accusé de pédophilie et de viols sur mineurs. Quelques heures après des manifestations spontanées, l’adjoint à la culture démissionne.  Il justifie cette démission par l’impossible conciliation d’un mandat politique avec les pressions qu’impliquent cet appel à l’effacement. L’auteur Gabriel Matzneff est lui-même au cœur de cet appel au boycott, après que l’éditrice Vanessa Springora l’accuse de viols dans son ouvrage Le consentement, alors qu’elle n’avait que 14 ans.

Il serait alors difficile de parler de censure, si cette dernière permet de donner la voix aux victimes, ou de lutter contre des discours dominants problématiques. Cette culture connait cependant certaines limites.

Culture du #Hashtag ou tribunal populaire ?

En 2016, lorsque Taylor Swift se défend d’avoir donné son accord pour être nommée dans la chanson « Famous » de Kanye West, Kim Kardashian la contredit avec un enregistrement privé, et appelle dès lors à la boycotter. Or, en 2020, l’enregistrement en question réapparait, et donne raison à la chanteuse. Victime de la cancel culture, elle est un exemple du virage très rapide que peut prendre cette pratique de la dénonciation et du boycott, notamment avec l’ampleur des réseaux sociaux, et en particulier de Twitter. La cancel culture a ses biais : les réseaux sociaux peuvent raccourcir ou déformer les faits, engendrant parfois des cas de cyberharcèlement et de grande violence. Les personnes peuvent être canceled ou called-out à tort, et innocentées seulement a posteriori. S’il y a sur Internet des soucis de retransmission de l’information, de déformation, ou d’invention, cela ne compte pas pour vérité générale.

C’est, selon moi, par ce type de dénonciation que la parole se libère : l’exemple de Matzneff montre comment, lorsqu’une victime en soutient une autre et qu’elle a l’appui de ses confrères et consoeurs, de nouveaux témoignages émergent, leur donnant davantage d’ampleur.

Parler de censure serait trompeur : pour interdire, il faut avoir le pouvoir de le faire. Or, dire que les minorités censurent, c’est nier les rapports de pouvoir à l’œuvre qu’elles veulent justement dénoncer. Peut-on nuancer cette cancel culture, accepter le dilemme qu’elle propose, ou doit-on nécessairement choisir son camp, au risque d’édulcorer ou simplifier les idées ? Même s’il y a un dilemme moral, le fonctionnement binaire, à savoir : annuler ou non, permet-il de se prononcer avec des nuances et de véritables arguments ? La cancel culture serait le moment de choisir, plus que jamais, de prendre des décisions en fonction de nos idéaux moraux, sociaux, et de justice. L’art couvre trop souvent la morale : les artistes sont protégés sous le voile de la liberté créatrice, et la cancel culture, au-delà des risques qu’elle peut engendrer, lutte, avant tout, contre la complaisance à l’égard des puissants et des discours dominants.

 

Le Forestier Justine, M1 POP

 

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