L’art à l’heure du numérique : un couple impossible ?

L’art à l’heure du numérique : un couple impossible ?

En pleine crise covidienne, la question de l’art dématérialisé est celle d’une actualité plus que douteuse : alors que les lieux publics, artistiques comme culturels sont tenus par l’attente et l’incertitude, la solution de l’art en ligne a semblé une alternative souhaitable, ou du moins acceptable. Cependant, à défaut de ne pas convenir aux férus de musées, elle apparait surtout d’une pérennité assez bancale.

La question tient du fait qu’internet et les réseaux sociaux, face à la démocratisation du numérique, simplifient l’accès aux produits artistiques et culturels. Les médias se font un moyen de diffusion du patrimoine des musées, et les nouvelles technologies universalisent une culture vieillissante, parfois bourgeoise, et historiquement plus fermée. Cela représente une chance énorme de popularisation de ce même-patrimoine, une chance de simplification, de multiplication d’accès aux œuvres. Une chance qui, tenue pour elle-même et considérée comme l’unique biais de réception des données artistiques, s’appauvrie d’elle-même.

 

L’exemple de l’Atelier des Lumières illustre le paradoxe d’une démocratisation à cheval entre universalité et appauvrissement : le lieu propose une exposition dynamique et musicale des œuvres de différents peintres, mouvant les œuvres et les découpant au gré des murs de la salle et de leur relief. Dans une démarche novatrice, le rapport sensible est cependant perdu. En se mouvant, formes et matières sont dissociées, toutes deux initialement pensées comme les deux pôles d’une même chose : l’œuvre. En projetant la réalisation artistique, par le biais d’un tiers, ici l’image numérique, l’association forme-matière se rompt. Si la musique et le mouvement peuvent moderniser les œuvres et permettent un rapport nouveau et jeune, le tableau y perd une part de sensible. Le concept, véritable alternative à la réappropriation des produits culturels et artistiques face au vieillissement des musées, me gêne cependant dans le rapport médiatique qu’il propose.

C’est un biais cognitif conséquent : si la sensibilité artistique est évoquée et rendue possible par les différents angles, aspects et textures physiques que l’œuvre offre au musée (sans parler des dispositions extérieures, sociales, éducatives et affectives qui s’ajoutent à l’empirique), le support médiatique lisse la contemplation artistique. La matière s’efface derrière la forme lorsqu’un support tiers vient définir ma réception supposée de l’œuvre. Dans un calcul intéressé de la production artistique, la modification de l’œuvre en un support électronique et médiatique, comme on le voit aujourd’hui en action, est pensée en fonction de ce que les organisateurs de ces alternatives conçoivent ou anticipent comme digne d’intérêt. Dans une appréhension de l’œuvre non plus unie mais disloquée, l’œuvre dématérialisée est coupée et découpée selon ce qu’on m’impose comme intéressant, forçant mon regard à analyser des parcelles de tableaux plus que d’autres. Ainsi, sans lui enlever tout le pratique, l’accessibilité et l’originalité dont il fait preuve, l’art médiatisé peine à me convaincre.

 

Internet, et les médias plus largement, sont un puits de science. Ils sont aussi le lieu de l’anonymat, de l’immédiateté et de la consommation rapide. Or, l’œuvre peut se contempler, s’apprécier mais jamais elle ne peut se consommer, comme si sa finalité résidait dans la satisfaction directe d’un besoin à combler, d’une envie à assouvir. Plutôt que de rassasier, l’œuvre a à donner infiniment. Donner mieux, donner plus, donner différemment : en somme, elle ouvre aux questionnements sans absolu.

Justine Le Forestier

Laisser un commentaire

Fermer le menu