L’Espagne, est-elle encore franquiste ?

L’Espagne, est-elle encore franquiste ?

    44 ans après, Francisco Franco n’est pas encore mort, tant son souvenir hante encore les esprits - son souvenir, et celui du franquisme. Les vives réactions autour de l’exhumation de sa dépouille prouvent à quel point le général émeut, divise, et devient un argument politique au sein d’une Espagne en crise. Le 24 octobre, le cercueil du dictateur a été extrait de son mausolée et déplacé dans le cimetière de Mingorrubio, dans la banlieue-nord de Madrid, où son épouse repose également. Cette décision politique relance les débats idéologiques autour d’un personnage qui a marqué le pays et qui fait l’objet de récupération politique, quelques semaines avant les élections espagnoles.

Rétrospective d’un passé sombre

Obscur petit officier ayant conclu un riche mariage, Francisco Franco fut exilé au Maroc après son adhésion à un groupement militaire d’extrême droite. Du Maroc, il fut désigné par ses pairs pour prendre la tête de la révolte qui s’opère en Espagne jusqu’en 1939. L’Espagne est minée par un siècle et demi de coups d’État et de dictature ; comme toute montée des extrêmes en témoigne, le pays était au bord de l’implosion en 1936. Les troupes franquistes gagnaient du terrain. Dans les campagnes, elles étaient acclamées ou combattues. Les combats furent sanglants et les massacres orchestrés par les franquistes leur ont attiré le désamour des « masses laborieuses ». Cette guerre opposa les républicains aux nationalistes franquistes, dans un conflit qui éclate après des années de malaise social latent. L’Espagne d’avant Franco est malade, mais elle ne guérit pas avec la dictature. La guerre civile laisse place à la pauvreté et doit laisser Franco et ses sbires administrer le pays. Le 20 novembre 1975, Franco meurt après 2 ans de maladie. Juan Carlos, alors tout juste couronné, rétablie la démocratie avec Adolfo Suarez et apporte la stabilité dont le peuple espagnol avait tant besoin. La dictature, empêchant le peuple espagnol de penser ce qu’il veut, laisse doucement place à une démocratie, encore en vigueur aujourd’hui. Le peuple espagnol est donc divisé entre une faible partie de sa population soutenant Franco pour la représentation de paix et d’ordre. D’autres qui le haïssent au nom de tous les morts et des drames que la guerre civile espagnole a engendrés. Au pouvoir de 1939 à 1977, le régime franquiste marque l’Espagne et demeure aujourd’hui encore une plaie qui peine à se refermer.  

Si le débat sur Franco renaît en 2019, c’est par la décision politique de déplacer le corps du dictateur, initialement présent dans le mausolée du Valle de los Caidos, à Madrid. Ce monument, dont l’immense croix surplombe la basilique où gisent 30 000 victimes du franquisme, morts pendant la guerre civile, montre le paradoxe d’un régime qui peine à assumer son histoire. La tombe du dictateur, faisait l’objet de revendications politiques et d’une adoration d’une partie de civils d’extrême-droite souhaitant encore le retour du franquisme. Tous les 20 novembre, jour-anniversaire de la mort de Franco, des centaines de personnes se retrouvent dans une foule de saluts franquistes, pour louer l’homme et son régime. Si le cercueil de Franco a été déplacé, c’est justement pour mettre fin à ces revendications anti-démocratiques. Sous couvert d’un respect historique et d’un devoir de mémoire, on fleurissait la tombe d’un homme regretté et encore adoré. Pedro Sanchez, chef du gouvernement espagnol, affirme que cet acte mettra fin à « l’affront moral de l’apologie de la figure d’un dictateur dans l’espace public ».

Et en France, que pensons-nous de Pétain ?

Jusqu’en 2017, on pouvait encore déambuler dans des rues à Madrid portant le nom du général Franco, alors qu’il serait impensable de marcher le long d’une avenue Pétain en France. Comment expliquer cette tolérance partagée par une partie de la population à l’égard d’une dictature fasciste de presque 40 ans, dont le pays est ressorti divisé, affaibli, mais qu’une partie de l’électorat d’extrême droite continuent d’adorer et de regretter ?

En France, le tabou est trop grand pour que quelqu’un ose avouer apprécier Pétain, et trouver que ce fut un grand homme d’État. Macron s’est essayé à le qualifier de « grand soldat de la Première Guerre mondiale », non pas sans se faire lyncher dans tous les médias et sur les réseaux sociaux. Pour cause, le Maréchal Pétain a été reconnu coupable de nombreux chefs d’accusation, son régime dénoncé comme collaborationniste et l’on ne peut aujourd’hui nier la tendance fasciste du régime de Pétain. De plus le tabou est lié à sa trahison, parce qu’il est considéré comme un traître à la nation en ayant collaboré avec les Allemands durant la seconde guerre mondiale.

Or, l’Espagne n’en est pas là, le passage à la démocratie fut beaucoup plus doux. En effet, en 1977, une loi d’amnistie est votée à la sortie du franquisme, afin de faciliter la transition démocratique. Les élites du régime de Franco cèdent à l’instauration d’une démocratie, en échange d’une amnistie totale. Cette loi a permis la libération de milliers d’opposants politiques au franquisme, une grâce pour les délits « d’intentionnalité politique », autrement dit les crimes commis par la dictature. Cette loi relaxe tout le monde, victimes comme responsables du franquisme, et tend à effacer les crimes de Franco. En excluant le franquisme du débat parlementaire, l’Espagne a pardonné avant de dénoncer. Pour un petit nombre d’Espagnols, le rejet de la dictature ne va pas de soi, et ne fait pas l’objet de tabou. L’Espagne peine à effectuer son devoir de mémoire, et recule devant la reconnaissance franche du régime franquiste, comme une dictature. La loi de mémoire historique votée en 2007 par le Parlement Espagnol reste trop faible, elle n’est pas appliquée dans 150 villes espagnoles et ne prévoit aucune sanction quant à la conservation de symboles ou monuments franquistes dans les municipalités.

    Comme si l’histoire se répétait, on voit émerger tant une montée de l’extrême-droite, qu’une instabilité économique et politique. La crise indépendantiste catalane, suit les pas de la crise économique de 2008, dont l’Espagne ne s’est jamais réellement remise, a grandement fragilisé le pays. Vox, le parti extrémiste espagnol, entre mesures conservatrices, anti-immigration et  anti-avortement, se prononce notamment en faveur de la suppression de la Loi sur la mémoire historique. Cela laisserait la possibilité aux vieux démons franquistes de renaître et aux symboles fascistes de réapparaître, comme en 1930… Cependant, comme la lumière au fond du tunnel, la structure juridique et la constitution espagnole devraient lui permettre d’éviter de replonger dans ce qui fut une des périodes les plus sombres de son Histoire.

Justine Le Forestier, L3 LISS et Yannis Zitouni, M2 IEF

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