Conversations avec un nouvel Homme du passé

Article rédigé pour le dossier du numéro24 (papier) ayant pour thème le «rétro».

Qui dit rétro dit nostalgie. Qui dit nostalgie dit souvenirs. C’est un plongeon dans les souvenirs que nous propose Svetlana Alexievich dans La fin de l’Homme Rouge.

Comment jeter un coup d’œil dans le rétro, et ne pas apercevoir cette rutilante épave, encore fumante, abandonnée aux ferrailleurs ? L’URSS c’était il y a 30ans,  hier à l’échelle de l’Histoire. Bien qu’isolées de notre monde occidental jusqu’à sa chute au tournant des 90’, l’URSS et ses icônes sont encore ancrées dans notre imaginaire collectif, au point de constituer un pan de la pop-culture : le Marxisme, Staline, Goodbye Lenin, la conquête spatiale, les camps du Goulag, l’étoile rouge, le marteau et la faucille… font partie de la fresque imparfaite de nos représentations communes.

Pourtant, bien plus qu’une imagerie, et au-delà d’un régime totalitaire, l’époque soviétique c’est l’expérience grandeur nature d’un idéal de société qui pendant tout le 20ème siècle va guider le destin de générations de femmes et d’hommes pour le pire… et parfois pour le meilleur.

Ce livre, ni récit historique, ni roman, délivre une vision intime de la société soviétique qu’on ne pourrait pas approcher en feuilletant des livres d’Histoire. C’est une présentation d’une société, d’une mentalité, d’un état d’esprit qu’on ne peut pas faire en  classe. La fin de l’homme rouge, c’est une longue conversation avec homo-sovieticus, au coin d’une table de cuisine, accompagnée d’un thé sucré, de gâteaux secs, en compagnie des fantômes d’un temps révolu. Dans le cocon d’une modeste cuisine, lieux de réunion civile, de débat, homo-sovieticus partage et cultive son goût pour la philosophie, la littérature, les sciences ainsi que ses valeurs de travail, d’érudition et de progrès. A croire que c’est dans ces millions de cuisines de savants, de cadres mais aussi de fonctionnaires et d’ouvriers qu’aurait survécu au totalitarisme l’esprit originel du communisme, et que serait né un homme différent de son frère occidental.

C’est un recueil de récits poignant ou la violence de la guerre, la mort, les privations sont omniprésentes. Endurci homo-sovieticus ? Meurtri également. Par les déportations, la torture, la folie, les suicides… C’est une réalité qu’on y apprend à mieux peser : le totalitarisme. Mais ce nouvel homme est fervent. Le communisme c’est l’ardente croyance en une société sans pauvreté, sans classe sociales, un avenir radieux promis aux plus miséreux des sujets du Tsar.

Sa foi en un avenir meilleur est sincère, c’est son moteur, sa force morale. Mais son amertume profonde au temps du désenchantement[1] : à la chute de l’URSS, vécue par beaucoup des anciens comme une trahison, une foi le rideau de fer tombé, la vague du capitalisme occidental a violement submergé les décombres du communisme, abatant les paradigmes qui structuraient jusqu’alors la société soviétique. Au fil des conversations on découvre l’affliction et l’égarement d’homo-sovieticus au milieu d’un monde qui n’est désormais plus le sien, où il n’a plus sa place : on marchande, on truande, les élites désertent, les savants chôment, les vieux font les poubelles, les cadres du partis se suicident…

Cette violence de la société post-soviétique peut s’expliquer en partie par le désordre créée par le choc direct avec le capitalisme occidental. Ce désordre c’est l’effondrement d’un système, l’anomie généralisée à une société entière.

Si l’explosion de la pauvreté, des inégalités, du chômage, la liquidation des biens de l’Etat dans les années 90 sont des souvenirs encore vivaces dans sa mémoire, plus que le retour de la misère, c’est la perte de sens qui le révolte le plus. « Les hommes ont toujours envie de croire en quelque chose. […] Aujourd’hui c’est dans le marché. […] Bon, admettons, on va se remplir le ventre, et après ? […] Les magasins sont remplis de saucisson, mais il n’y a pas de gens heureux. Je ne vois personne avec une flamme dans les yeux. »

Ce récit, critique et lucide sur les horreurs du régime soviétique, est également un miroir tendu à l’occident, et à ses propres excès. Jetez un œil dans le rétro peut mener à y croiser son propre regard.

Après l’anomie des années d’effondrement, les Russes se sont repliés sur le bastion des valeurs traditionnelles et conservatrices, parfois xénophobes, soutenus par un régime liberticide et un Etat omniprésent. Est-ce qu’un même sort peut nous guetter ? Notre société, à la différence des Russes, pourra elle supporter la brutalité de la hausse des inégalités, de l’extension du domaine du marché et de la compétition généralisée ? Sans promesse de progrès tenue depuis presque 30 ans, comment poursuivre sans risque de repli violent ?

 

[1] Sous-titre du livre

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